Le Québec connaît mal ses régions

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Les milieux ruraux ont mieux traversé la crise que les milieux urbains.
Photo: - Le Devoir Les milieux ruraux ont mieux traversé la crise que les milieux urbains.

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2014

Malgré les mythes, les statistiques sont têtues. Selon Lawrence Desrosiers, professeur associé à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), les écarts entre les milieux urbains et ruraux se réduisent de plus en plus. Il en est venu à cette conclusion après l’analyse des derniers résultats de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM). En entrevue au Devoir, il a donné un avant-goût des préjugés sur le Québec rural auxquels il s’attaquera durant le congrès de l’ACFAS.

En 2009, le Groupe de recherche interdisciplinaire sur le développement régional de l’Est-du-Québec (GRIDEQ) avait publié une première version de Comprendre le Québec rural. Ce document se penchait sur l’évolution du milieu rural québécois en se basant sur les données des différents recensements.

 

Cette année, la Chaire de recherche du Canada en développement rural vient de publier une version revue et corrigée de cet ouvrage, signé Bruno Jean, Lawrence Desrosiers et Stève Dionne, à l’aune des derniers résultats de l’Enquête nationale auprès des ménages (ENM) de 2011. Bien que ces données ne soient pas aussi fiables que les précédents recensements en raison de l’abolition du formulaire long obligatoire, les données disponibles ont confirmé des tendances lourdes déjà amorcées.

 

Le colloque intitulé La ruralité au Québec depuis les États généraux du monde rural en 1991 tentera justement de dresser un bilan des différentes initiatives et politiques mises en place depuis plus de vingt ans pour revitaliser les milieux ruraux. Dans ce cadre, le 13 mai prochain, Lawrence Desrosiers va déconstruire, à coups de récentes statistiques, plusieurs mythes tenaces encore véhiculés au sujet des milieux ruraux.

 

Au premier chef, il nuance l’importance de l’agriculture dans ces endroits. L’image persiste dans l’imaginaire collectif, mais ne passe pas l’épreuve des faits. « Pour bien du monde, rural égale agriculture, alors que l’agriculture est de moins en moins importante dans les économies rurales », observe M. Desrosiers. En effet, l’agriculture, les pêcheries et la foresterie occupaient directement environ 84 500 personnes au Québec en 2011, soit à peine 6,7 % des emplois en milieu rural.

 

Fait méconnu : le secteur manufacturier y occupe autrement plus de poids. En 2011, le quart des habitants des milieux ruraux du Québec travaillait dans le secteur secondaire. En comparaison, à peine 16,5 % de la population urbaine possède un emploi dans ce secteur.

 

Chômage et emploi

 

Lawrence Desrosiers s’en prend aussi aux préjugés tenaces reliés au chômage et à l’emploi. « Il y a bien des gens qui disent qu’en Gaspésie, les gens travaillent dix semaines par année et reçoivent 42 semaines d’assurance-emploi. Lorsqu’on regarde les chiffres de Statistique Canada, on observe qu’ils travaillent plutôt 42 semaines en moyenne et qu’il n’y a que dix semaines durant lesquelles ils ne travaillent pas. C’est un écart minime », souligne-t-il, puisque dans l’ensemble du Québec, les gens travaillent en moyenne entre 44 et 45 semaines par année. Si le taux de chômage chez les hommes est plus élevé en milieu rural que dans les villes, celui chez les femmes s’avère légèrement inférieur en campagne à celui en milieu urbain.

 

De plus, entre 2006 et 2011, les milieux ruraux ont connu en pourcentage une augmentation plus importante du nombre d’emplois que dans les milieux urbains. La croissance du nombre de chômeurs a été nettement plus faible dans les régions rurales sur la même période. Elle a atteint 3 %, alors qu’elle s’est élevée à plus de 10 % dans les villes. « Les milieux ruraux ont mieux traversé la crise que les milieux urbains et l’île de Montréal », affirme sans hésiter M. Desrosiers.

 

Sur les questions économiques, il rappelle les chiffres méconnus d’une étude Conference Board publiée en 2009. Celle-ci soulignait que la croissance annuelle moyenne entre 1991 et 2006 s’était révélée plus rapide dans les communautés rurales que dans les centres urbains. En effet, cette croissance se chiffrait à 3 % pour l’ensemble des communautés rurales du Québec, contre 2,3 % dans les villes.

 

Écarts entre les régions rurales

 

En fait, le décalage s’avère plus grand entre les MRC des régions ressources éloignées et celles du reste du Québec rural, observe M. Desrosiers. Par exemple, le taux de chômage varie fortement d’un milieu rural à un autre.

 

De 4,6 % dans les milieux ruraux périmétropolitains, il passe à 6,6 % dans les régions centrales et à 11,8 % dans les régions éloignées. À titre comparatif, il avoisinait 7,8 % dans les milieux urbains. « Dans la ruralité, il y a des zones problématiques. Ç’a été identifié par le gouvernement. Il y a environ 150 à 200 municipalités dévitalisées, qui se situent surtout dans les régions ressources, comme l’axe des Appalaches, le pourtour des régions de l’Abitibi, du Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord, ainsi que dans le Centre-du-Québec, surtout en Mauricie, dans le nord des Laurentides et dans le nord de l’Outaouais. »

 

Mais avec le temps, même les écarts entre les différentes régions rurales diminuent, se presse d’ajouter Lawrence Desrosiers en s’appuyant sur l’évolution des statistiques.

 

Une exception

 

Si la plupart des écarts diminuent entre les milieux ruraux et les centres urbains, il y a tout de même une exception, admet M. Desrosiers. « Le seul domaine où ils ne se réduisent pas, c’est dans celui de la scolarisation », constate-t-il. Non seulement cette différence ne s’est pas amenuisée avec les années, mais elle s’est même accrue.

 

L’écart entre les urbains et les ruraux qui possèdent un diplôme universitaire est passé de 6,2 % en 1986 à 11,8 % en 2011. Selon les dernières statistiques, seulement 9,8 % des personnes de 15 ans et plus détenaient au moins un baccalauréat en milieu rural contre 21,6 % de la population urbaine. « Évidemment, quand on parle du pourcentage de gens qui ont un diplôme universitaire ou qui ont fait des études postsecondaires, les emplois de ces gens-là se trouvent surtout à Québec, Montréal, et dans les villes régionales », explique le professeur.

 

Le Québec rural, mythes, légendes urbaines et réalité, in colloque 445 : La ruralité au Québec depuis les États généraux du monde rural (1991), le mardi 13 mai à 10 h 30 au pavillon Hall.

 

Collaborateur

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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