Le plaisir du français

Environ 500 élèves du secondaire venus de quatre commissions scolaires anglophones ont participé au forum organisé par l’organisme Le français pour l’avenir.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Environ 500 élèves du secondaire venus de quatre commissions scolaires anglophones ont participé au forum organisé par l’organisme Le français pour l’avenir.

Devant une foule d’ados anglophones en délire, un jeune élève déclame un slam… en français s’il vous plaît. Le poème parlé est un peu maladroit — se mélangent des expressions comme « Je mange du spaghetti » et des slogans à saveur politique « Le parti québécois, meilleure chance la prochaine fois » — mais l’effort est là.

 

Un autre de ses camarades impressionne particulièrement le Monk. E, slameur en chef et animateur de l’activité micro ouvert. « Apprendre le français, c’est toute une expérience, mais ça prend beaucoup de patience. Oublie ton passé, qu’il soit simple ou composé. Participe à ton présent, pour qu’il soit plus que parfait ». C’est l’ovation dans la salle Marie-Gérin-Lajoie de l’UQAM remplie de 500 élèves du secondaire venus de quatre commissions scolaires anglophones des environs.

 

« Quand j’entends ça, je suis contente », lance Alyssa Kuzmarov, coordonnatrice montréalaise du forum organisé par Le français pour l’avenir (French for the future), un organisme fondé par John Ralston Saul qui fait la promotion du français auprès des anglophones. « Parler le français, il faut que ça soit le fun. »

 

C’est d’ailleurs le but de ce grand événement d’un jour qui se tient annuellement depuis une dizaine d’années : donner la chance aux jeunes anglophones de « vivre » le français sans complexe dans un contexte ludique. « Souvent, le seul contact qu’ils ont avec le français c’est dans leur classe de grammaire à l’école, en écoutant parler politique à la télé », constate Mme Kuzmarov.

 

Ici, pas de leçon de grammaire : la culture 100 % québécoise doit être transmise dans le pur plaisir. Groupe de musique trad, joueurs des Alouettes (francophones bien sûr), etc. Cette année, ils ont fait connaissance avec deux reporters montréalaises parfaitement bilingues travaillant pour CITY TV et Global, « la télé qu’ils écoutent tous les jours », souligne Jean-Alix Louis Charles, enseignant de français langue seconde à la Lakeside Academy de Lachine. « Avec [le forum], on fait d’une pierre deux coups : les élèves profitent d’une journée de récréation, mais en même temps, on leur inculque la valeur du bilinguisme, pour leur montrer à quel point le fait français est important au Québec ».

 

Bilingue, vraiment ?

 

Ces jeunes ados n’ont pas toute la même expérience avec le français, ça s’entend à leur accent. Ils ont des cours de français tous les jours à leur école secondaire, mais certains proviennent d’un programme d’immersion française au primaire et d’autres, de simples « core French ». Marysa, dont la mère est francophone, est parfaitement bilingue. « Ça ouvre beaucoup de portes d’avoir deux langues. Pourquoi se limiter quand on peut parler deux langues et faire ce qu’on veut ? », lance l’élève d’une école anglophone de Châteauguay. Chris Pettersen, qui a fréquenté l’école francophone au primaire et l’école anglophone au secondaire, se dit lui aussi bilingue, même s’il a plus d’amis anglophones. Pourquoi tient-il à parler le français ? « Parce que je vis au Québec et que je vais rester ici », répond-il sur le ton de l’évidence.

 

Pour Alyssa Kuzmarov, le mythe de l’Anglo du West Island qui peut vivre sans jamais avoir à parler français tient de moins en moins la route. Récemment, elle a fait du porte-à-porte dans des commerces avec un jeune Américain qui se cherchait un boulot à Montréal. « À tout coup, la première question était : « Parlez-vous français ? » Et quand il disait non, les gens ne prenaient même pas la peine de regarder son CV », raconte-t-elle.

 

« Je rencontre encore souvent des jeunes qui disent ne pas aimer le français. Désolée, mais ils ne peuvent plus se permettre ça ici. S’ils ont cette attitude, ils ne vont juste pas avoir de job, ça finit là. »

 

M. Louis Charles reconnaît qu’il doit souvent rappeler à l’ordre ses élèves qui préfèrent parler en anglais entre eux dans sa classe. Mais cela ne l’empêche pas de leur faire lire Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy, en les accompagnant dans la lecture, bien sûr. « Il y a encore beaucoup de chemin à faire pour les sensibiliser et les résultats ne sont pas pour tout de suite, mais pour l’avenir », conclut-il, confiant.

18 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 17 avril 2014 03 h 04

    Comme si le rêve...

    Avec eux, nous irons jusqu'à la République.
    Ils n'ont pas raison en tout, comme avec la déclaration "Oublie ton passé" qui fut tant applaudie. Pour construire durablement, il faut justement ne pas l'oublier. Mais après tout, qui peut honnêtement se vanter d'avoir raison en tout ?
    La porte du pays leur est ouverte comme elle l'a été dès le début aux Anglais immigrants et aux réfugiés de guerre Loyalists. Et cela, même si presque eux tous avaient la nausée, rien qu'à envisager possible de s'intégrer aux gens du pays, ces habitants-là, catholiques-français, que nous étions.
    Et encore, je passe sur ce qu'ils ressentaient de ces "Sauvages" avec lesquels nous ne dédaignions pas nous lier par le sang....
    Québécois, de toujours nous avons eu le coeur ouvert. Je ne l'invente pas puisque seuls ceux qui se sont définis comme nos dominateurs ont toujours refuser de le reconnaître. D'ailleurs, les témoignages étrangers n'ont jamais caché cette qualité commune que nous avons.
    Qui n'a jamais entendu nos Anciens dire : Voyons, il y a bien assez de place pour tout le monde, icitte ! ?
    Sauf que cette générosité ne doit pas devenir une honte à y imposer notre propre société... Après tout, depuis longtemps, preuve n'est-elle pas faite de ses qualités inhérentes à rendre heureux tout son monde ?
    Ceci dit, il n'en reste pas moins important de contrôler ses chevaux dans notre lutte collective...
    Les meilleurs intentions ne suffisent pas. Faire n'importe quoi avec un cheval de trait ne pardonne jamais, mon grand-père me l'a bien assez souvent dit... Et la puissance chez lui d'un peuple uni, même lorsqu'il est petit, dépasse largement ce qu'il faut pour abuser de ses individualités, ou de ses minorités, lorsque prises séparémment.
    Il nous faut à tous un pays français neuf, laïque, enthousiasmant, novateur, libre et respectueux autant de ses individus que de sa majorité.
    Comme si le rêve d'une France nouvelle n'avait jamais été tué.
    Et qu'il s'appelait le Québec...
    VLQL !

  • Murielle Tétreault - Abonnée 17 avril 2014 07 h 06

    J'ai vécu jusqu'à 60 ans dans une ville qui avait été créé par les royalistes americains, mais devenues complètement francophone, puis j'ai cohabité avec mon fils sur la rue Sherbrooke à l'Est de Saint-Laurent,maintenant je cohabite avec ma fille dans le West Island.Je vous tout cela pour vous assurer que je ne parle pas <<à travers mon chapeau>>comme dirait ma mère.
    Ce n'est pas dans le West Island que le Français est bafoué,c'est à l'Est de la rue Saint-Laurent. Dans l'ouest tous mes voisins sont anglophones mais ils me parlent tous en français.Chaque fois que je vais dans un commerce,on me répond en français dès que je parle dans ma langue.Quand j'habitais dans l'Est, dans le dépanneur ,la station service,les commis ne comprenaient même pas et n'en étaient pas gènés.C'étaient leurs droits. Ils avaient émigré en Amérique pas dans un pays fracophone.
    Depuis la conquête ,les Anglais qui sont restés ici ,je dis bien ceux qui sont restés,se sont fondus dans le peuple,souvent leurs descendants sont devenus francophones. Les nouveaux venus n'ont pas conscience de la valeur de la culture du Québec et ils ne connaissent notre Histoire.
    C'est eux qui ont pris le relais pour nous aliéner.
    Murielle Tétreault,Beaconsfield

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 17 avril 2014 07 h 59

      Merci de votre témoignage, madame Tétreault. C'est à la fois réconfortant et inquiétant, en ce qui concerne les nouveaux arrivants, inquiétude qui semble bien fondée, selon le message de Martin Pelletier dans ce même forum.

    • Yvon Giasson - Abonné 17 avril 2014 08 h 17

      Vous démontrez bien, madame Tétreault, que nos politiques d'immigration et d'intégration des immigrants ne fonctionnent pas bien au Québec.
      Croyez vous que nous avons maintenant le gouvernement qu'il faut pour corriger la situation?

    • Marko Werger - Inscrit 17 avril 2014 09 h 56

      @Murielle Tétreault

      Je vous rappelle que le Québec est une province francophone, pas un pays.

      On est au Canada, pas en France et le Canada n'inclut pas seulement les Québécois, mais tous les peuples qui y contribuèrent, ont contribué, contribuent et contribuiront.

    • Yves Côté - Abonné 17 avril 2014 11 h 53

      Monsieur Werger, à part que d'un, je ne vois pas trop le rapport entre votre texte et celui bien senti de Madame Tétreault et que deux, je ne suis pas entièrement d'accord moi-même avec cette personne, je serais des plus heureux que vous ouvriez votre dictionnaire pour lire la définition du mot "pays".
      Vous y trouverez bien plus que ce que vous en résumez trop rapidement en rappelant que le Québec n'en est pas un...
      Et si vous voulez encore plus, vous pouvez aussi user d'un moteur de recherche.
      Au nom de tous les Québécois, dont vous peut-être aussi, merci de cet effort !

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 17 avril 2014 13 h 02

      À M. Werger

      Définition : Pays : Particulièrement. Région, contrée, ville où l'on est né, patrie. "Avant que d'être à vous, je suis à mon pays". [Corneille, Horace]
      Absolument. Le pays, la patrie. "Mourir pour le pays n'est pas un triste sort ; C'est s'immortaliser par une belle mort". [Corneille, Le Cid]
      Littré

  • Martin Pelletier - Inscrit 17 avril 2014 07 h 15

    La photo

    Je regarde la photo et je vois que plusieurs ne sont pas d'origine WASP, un bon tiers

    La Loi 101 existe depuis 1977. Comment tous ces élèves, qui d'évidence ne sont des enfants de parents qui étaient ici en 77, peuvent étudier en anglais?

    Je rappelle que 11% des élèves au Québec étudient en anglais alors que les Anglos en sont que 8%.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 17 avril 2014 08 h 00

      Merci de nous faire part de cette réalité inquiétante qui nous rappelle que le combat pour la pérennité du français au Québec est de tout instant, et à tous les niveaux, surtout en ce qui a trait aux nouveaux arrivants.

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 17 avril 2014 07 h 16

    Plus qu'une lueur d'espoir

    Cette nouvelle fait chaud au coeur ce matin.

    J'espère que la jeunesse comprendra qu'il ne faut jamais prendre pour acquis les droits et libertés obtenus après maints combats par leurs parents et ancêtres, comme la Loi 101, un état laïc et l'égalité des sexes. Non, il ne faut pas oublier le passé, notre devise nous le rappelle à juste titre.

    Je félicite les organisateurs de ce forum qui sont les meilleurs ambassadeurs du Québec francophone!

    • Pierre Bernier - Abonné 17 avril 2014 11 h 09

      Que soit salué une activité culturelle de jeunes c'est bien !

      Qu'on y voit une portée démesurée ... n'est-il pas excessif ?

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 17 avril 2014 13 h 09

      De mon point de vue, monsieur Bernier, ce n'est pas excessif que de voir de telles initiatives comme des événements contribuant à la promotion de la langue et la culture québécoises.

  • Jean Richard - Abonné 17 avril 2014 09 h 22

    Intéressant malgré le piège

    Bien qu'il soit marginal (500 élèves, ce n'est pas beaucoup), l'événement est très intéressant. Mais attention au piège : le piège de la récupération politique.

    Ce piège, ça n'étonnera personne, la radio d'état du fédéral n'a pas su l'éviter. À l'émission montréalaise du matin (dont l'animatrice principale est en vacances), on en a profité pour faire croire au monde que l'unilinguisme anglophone n'existait plus à Montréal, que tous les jeunes anglophones maîtrisaient parfaitement le français malgré un petit accent, et surtout, l'animatrice remplaçante y est allée, en guise de conclusion au reportage, d'une affirmation des plus gratuites, des plus biaisées, sans doute alimentée par une culture de colonisée. Cette conclusion : les jeunes anglophones maîtrisent beaucoup mieux le français que les jeunes francophones ne maîtrisent l'anglais, et que c'est bien déplorable.

    Nous avons entendu, à la radio du fédéral, de jeunes ados anglophones incapables de nommer un seul artiste québécois francophone, sinon Céline Dion (qui a fait carrière surtout en anglais et aux États-Unis – et qu'on ne tient pas à associer à la culture francoquébécoise).

    Que font la SRC et la CBC pour faire rayonner la culture francoquébécoise (ou même francophone, y compris l'Afrique, vaste réservoir qu'on oublie facilement) ? Pas grand chose, à moins qu'on confonde propagande fédéraliste et culture.

    Bref, je salue l'effort de ceux et celles qui veulent intéresser les jeunes Anglos au fait français, mais attention au piège de la récupération politique. Ceux qui veulent se servir de l'événement pour nier l'évolution inquiétante du français à Montréal viennent saboter les efforts des premiers.