Ces mots qui sont des maux

Martine Letarte Collaboration spéciale
Les cégeps et les universités doivent composer avec une arrivée massive, depuis une dizaine d’années, d’étudiants avec des troubles d’apprentissage.
Photo: Agence France-Presse (photo) Fred Dufour Les cégeps et les universités doivent composer avec une arrivée massive, depuis une dizaine d’années, d’étudiants avec des troubles d’apprentissage.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Vous avez obtenu votre diplôme d’études secondaires de justesse, malgré des échecs dans plusieurs matières. La lecture et l’écriture ont toujours été difficiles pour vous. À force d’entendre parler de troubles d’apprentissage, particulièrement de dyslexie, vous pensez peut-être en être atteint, mais vous n’avez jamais eu de diagnostic. Après une vingtaine d’années à vous débrouiller sur le marché du travail, vous aimeriez aller chercher un diplôme pour pouvoir progresser dans votre carrière. Mais arriverez-vous à enfin bien réussir en classe ?

«Tous les établissements de formation doivent offrir des accommodements raisonnables aux étudiants atteints de troubles d’apprentissage ou en situation de handicap ; c’est une obligation légale contre la discrimination », indique d’emblée Odette Raymond, conseillère pédagogique au cégep du Vieux-Montréal et chercheuse au Centre de recherche pour l’inclusion scolaire et professionnelle des étudiants en situation de handicap.

 

Toutefois, les cégeps et les universités doivent composer avec une arrivée massive depuis une dizaine d’années d’étudiants avec des troubles d’apprentissage.

 

« C’est exponentiel, affirme Mme Raymond. Les établissements doivent s’adapter. Ils ont commencé à offrir des services en 1982, mais c’était surtout pour les sourds et les aveugles. Avec l’arrivée des gens avec des troubles d’apprentissage, les services à offrir sont différents. »

 

Le trouble d’apprentissage le plus connu est la dyslexie, une difficulté marquée à identifier les mots. On retrouve aussi la dysorthographie, une difficulté marquée à produire les mots. Avec ces troubles, la personne est portée à lire ou à écrire en omettant des sons, ou en inversant des syllabes, explique-t-on dans l’ouvrage paru la semaine dernière dans la collection Performa de l’AQPC : Se former à la pédagogie de l’enseignement supérieur, auquel Odette Raymond a participé. La dyscalculie touche les habiletés de base en dénombrement, en manipulation du langage mathématique et de ses opérations.

 

« Environ 10 % de la population québécoise est atteinte d’un trouble d’apprentissage, et la recherche démontre que 40 % des décrocheurs sont touchés », indique Jean-Louis Tousignant, président de l’Association québécoise des troubles d’apprentissage (AQETA).

 

Outils disponibles

 

Que ce soit en classe ou au travail, plusieurs outils informatiques peuvent aider les gens atteints de troubles d’apprentissage à fonctionner à leur plein potentiel. Il existe des logiciels d’aide à la lecture, d’autres pour la prédiction de mots, en plus de logiciels de correction comme Antidote.

 

« Un logiciel de correction peut aider pratiquement tout le monde, alors il peut être intéressant pour les employeurs d’en faire l’acquisition sans attendre de savoir si certains employés ont un diagnostic de trouble d’apprentissage », remarque Jean-Louis Tousignant.

 

D’autant plus que l’employé diagnostiqué n’en parle pas nécessairement à son employeur. « Plusieurs ont peur d’être discriminés, d’être mis de côté, affirme M. Tousignant. Par contre, pour obtenir les outils pour pouvoir avancer, il faut être capable de nommer ce qu’on a. C’est pour cette raison qu’il faut démystifier les troubles d’apprentissage, en parler de plus en plus ouvertement. »

 

De plus, dans le marché du travail exigeant et compétitif d’aujourd’hui, il faut continuellement maintenir ses compétences à jour.

 

« Un employé qui cache un trouble d’apprentissage aura tendance à éviter les situations où il serait mis en évidence, comme des ateliers de perfectionnement, raconte M. Tousignant. Il s’isolera et lorsque l’employeur remarquera des erreurs d’orthographe, par exemple, il aura tendance à penser qu’il est incompétent. Cela peut se terminer en congédiement. D’ailleurs, d’après le dernier recensement de Statistique Canada en 2006, 34 % des gens atteints d’un trouble d’apprentissage étaient en emploi et 42 % étaient inoccupés.C’est assez catastrophique. »

 

Universités et cégeps

 

Pour pouvoir utiliser des outils informatiques en classe dans les cégeps et les universités, l’étudiant doit avoir obtenu un diagnostic de trouble d’apprentissage. « On envoie ceux qui sont passés à travers les mailles du filet se faire évaluer à l’externe », indique Odette Raymond, également vice-présidente de l’AQETA.

 

Plusieurs professionnels peuvent poser un diagnostic de troubles d’apprentissage, comme les orthophonistes. « Toutefois, l’évaluation faite par les neuropsychologues est plus complète, puisqu’elle regarde aussi la mémoire et l’attention par exemple, ce qui peut permettre de découvrir d’autres troubles, explique Mme Raymond. C’est souvent fait au privé et cela coûte environ 2000 $. »

 

Ensuite, une analyse des besoins de l’étudiant sera réalisée et il se fera offrir des accommodements. « Ça peut être la prolongation du temps accordé pour compléter un examen, l’accès à un logiciel en classe, du coaching pour apprendre à utiliser le logiciel, énumère Odette Raymond. Le programme d’aide financière aux études soutient aussi les étudiants dans l’achat d’outils. »

 

« Nous souhaitons que ces outils soient accessibles sans diagnostic obligatoire parce que c’est un frein pour certains étudiants », affirme le président de l’AQETA.

 

Formation des adultes et professionnelle

 

Dans les centres de formation des adultes et professionnelle, le diagnostic n’est pas obligatoire pour obtenir des services.

 

« Lorsqu’un enseignant observe une difficulté chez un élève, il prévient la direction adjointe du centre de formation en précisant quelles stratégies il a utilisées pour améliorer la situation et en mentionnant qu’il a besoin d’une aide supplémentaire », explique Jacques Cossette, conseiller pédagogique, adaptation, formation générale des adultes et formation professionnelle à la Commission scolaire de Montréal.

 

À l’AQETA, on s’inquiète que l’enseignant n’ait pas tous les outils pour jouer ce rôle. « De plus, souvent, en formation professionnelle, l’enseignant provient du milieu du travail, indique Jean-Louis Tousignant. Il ne peut pas tout savoir, il a besoin de soutien. »

 

Jacques Cossette affirme que des efforts sont faits actuellement pour assurer une meilleure prise en charge des élèves atteints d’un trouble d’apprentissage en formation professionnelle.

 

« Le défi, c’est que l’inscription se fait électroniquement, et dès que la personne a les cours préalables, elle est acceptée dans le programme sans rencontrer personne, indique-t-il. Ensuite, elle se présente en classe et l’enseignant commence le premier module. Ça va vite. On aimerait pouvoir en savoir plus au moment de l’inscription sur le parcours scolaire de la personne, savoir si elle a déjà eu un suivi avec un orthopédagogue, un orthophoniste ou un psychoéducateur. Cela pourrait nous indiquer dès le départ que cette personne pourrait avoir besoin d’outils. »

 


Collaboratrice

2 commentaires
  • Marie-Claude Rousseau - Inscrite 2 mars 2014 09 h 17

    Quelques précisions sur la question de l'évaluation...

    J'aimerais apporter quelques précisions, étant orthophoniste en milieu scolaire. Il est vrai que plus d'un professionnel peut poser un diagnostic de dyslexie-dysorthographie. Ce n'est pas un acte réservé aux orthophonistes ou aux psychologues, et la loi 21 l'explique bien. Toutefois, pour la protection du public, il faut faire attention de dire à la population qu'une évaluation de la dyslexie faite par tel ou tel professionnel est plus complète. Il est recommandé de travailler en multidisciplinarité pour conclure. C'est ce que plusieurs commissions scolaires font déjà:il existe des trajectoires dyslexie où les professionnels (orthopédagogue, psychologue et orthophoniste) discutent des dossiers. Ce n'est pas l'affaire d'un seul professionnel à mon avis. Évidemment, l'orthophoniste est davantage interpellé sur les composantes du langage (forme,contenu,utilisation) en modalité orale ou écrite, l'orthopédagogue est plus appelé à expliquer les difficultés scolaires, les échelons et la réponse à l'intervention, et finalement, les psychologues ou neuropsychologues seront davantage interpellés pour expliquer entre autres le profil cognitif, attentionnel et les fonctions exécutives. Bref, pour avoir la conclusion la plus précise, il faut bien analyser le profil de l'élève, car ceux qui présentent un trouble en lecture/écriture ne sont pas tous dyslexiques. D'autres troubles d'origine neurologique peuvent expliquer les difficultés observées. Et les interventions à mettre en place ne seront pas nécessairement les mêmes!

    L'autre point est la question de la nécessité du diagnostic pour l'obtention d'outils/d'adaptation, dans les Universités et Cégeps. Jusqu'à tout récemment, c'était la même situation au primaire/secondaire. À mon avis, il faut avoir la même vision pour les études supérieures et uniformiser les règles pour tous les élèves. Ça demande une nouvelle analyse par le gouvernement et nous devons tous, nous citoyens, le dire haut et fort.

  • Yvon Blais - Inscrit 2 mars 2014 11 h 42

    Merci pour ces importantes informations

    Merci pour cet article très informatif

    Je pense qu'il est important d'apporter un rectificatif par contre: Contrairement à ce qui est affirmé dans l'article, l'évaluation orthophonique est de nature différente: plus détaillée en ce qui concerne l'analyse fine des modalités orale et écrite du langage, très précise pour sélectionner les types d'aides requises pour compenser les effets des déficiences langagières. Ne pas oublier que même si ce n'est pas de la compétence de l'orthophoniste de conclure à un trouble de la mémoire ou de l'attention, on peut apprécier la qualité de ces fonctions cognitives et référer si nécessaire.

    Yvon Blais, orthophoniste
    Clinique Mots et gestes, bureau d'orthophonie
    Gatineau