La psychopharmacologie se met en quête d’une médication plus efficace contre la dépression

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Une personne sur cinq connaîtra un épisode de dépression majeure et aura besoin d’un traitement formel, selon le Dr Pierre Blier.
Photo: Agence France-Presse (photo) Christophe Simon Une personne sur cinq connaîtra un épisode de dépression majeure et aura besoin d’un traitement formel, selon le Dr Pierre Blier.

Ce texte fait partie du cahier spécial Universités - Recherche

Une équipe de recherche de l’Université d’Ottawa, formée d’une quinzaine de personnes, oriente ses travaux dans le but d’améliorer les traitements fournis notamment en matière de dépression majeure. Il n’y a que le tiers des patients frappés d’un tel trouble de santé mentale qui profitent d’une rémission, même s’il existe des antidépresseurs efficaces sur le marché pharmaceutique. D’où l’existence d’une chaire qui tente de corriger ces résultats mitigés.

Pierre Blier, professeur aux Départements de psychiatrie et de médecine cellulaire et moléculaire de l’Université d’Ottawa, est aussi le titulaire de la Chaire de recherche du Canada en psychopharmacologie. Il situe la problématique sociétale majeure que pose la dépression : « Les impacts sont énormes. En matière de chiffres seulement, on parle d’environ 5 % de la population qui subit une telle pathologie dans une période approximative d’un an et, à vie, il est question d’à peu près 17 % : c’est donc près d’une personne sur cinq qui connaîtra un épisode de dépression majeure et qui aura besoin d’un traitement formel. »

 

Afin d’être en mesure de bien cerner le poids ou les conséquences d’une telle maladie, il recommande d’avoir recours aux données fournies par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dont il fournit un exemple : « Elle évalue le fardeau des différentes maladies en se basant sur le nombre d’années productives perdues. C’est ainsi que, dans les pays à revenus moyens ou élevés, la dépression majeure figure en première place dans le monde. » Elle occupe le quatrième rang parmi les principales causes de morbidité.

 

Une fois ce constat posé, il va de soi que la psychopharmacologie embrasse la santé mentale selon plusieurs angles : « On parle d’une science qui se penche sur l’étude approfondie des systèmes de transmission dans le cerveau. Quand on parle de celle-ci, on ne parle pas que de la dépression, mais aussi de tout ce qui est chimique ou neurotransmetteur dans le cerveau, ce qui implique finalement à peu près toutes les maladies psychiatriques et neurologiques. » Il ajoute, en complément d’information : « Habituellement, la médication représente en grande partie la pierre angulaire du traitement, mais il est également possible de traiter une dépression majeure en utilisant la psychothérapie structurée. »

 

Dans ce cas, un problème se pose : « La possibilité d’y accéder est quand même assez faible dans notre système de santé universel ; il y a de longues listes d’attente et on ne dispose pas d’autant de psychothérapeutes qualifiés qu’on voudrait bien en avoir. » Dans le secteur privé, les coûts d’une psychothérapie sont très élevés.

 

La chaire et la démarche clinique

 

Dans ce contexte global, il existe donc depuis 2004, à Ottawa, une chaire spécialisée dans la médication en santé mentale. Pierre Blier ouvre une parenthèse à saveur idéologique avant d’entrer dans le vif du sujet des travaux de celle-ci : « Le système de chaires qui a été établi au début des années 2000 sous Jean Chrétien était indépendant et à l’abri des orientations politiques ; l’une de leurs raisons d’être à l’époque, c’était de stopper et renverser le mouvement de l’exode des cerveaux. » C’est ainsi qu’il s’est retrouvé à la barre de la Chaire en psychopharmacologie, lui qui avait quitté le Canada en 2000 pour travailler à l’Université de la Floride. Il n’a pas retrouvé le chaud climat de cet État, mais il lance : « Il y a plus que le climat dans la vie ! »

 

À partir de ces années, il consacre sa vie professionnelle aux travaux de ce groupe de recherche, dont il résume ainsi les activités : « On essaie d’améliorer le traitement de la dépression, mais c’est plus large que ce spectre ; entre autres, on travaille beaucoup sur les mécanismes d’action des antidépresseurs mais aussi des traitements antipsychotiques. »L’équipe part d’une question fondamentale pour se tourner vers une application clinique : « Telle est la force de mon unité, et la raison pour laquelle l’Université d’Ottawa m’a attribué cette chaire-là est la suivante : c’est parce que je vois des patients tous les jours et que le volet clinique est d’une grande importance. » Voici ce qui résulte d’une telle procédure : « Quand je vois quelque chose de valable en laboratoire, en matière de mécanisme d’action, je dessine une étude clinique et je vais l’essayer directement chez le patient sans qu’il y ait d’intermédiaire. »

 

Le docteur Blier travaille en laboratoire sur le plan fondamental : « On réalise là des enregistrements électrophysiologiques ; on regarde de cette façon l’activité des cellules qui sont ciblées par nos traitements antidépresseurs ; on regarde comment ces cellules sont modifiées par ceux-ci, afin de mieux les combiner pour obtenir de meilleures réponses. » Il est entouré là d’un associé de recherche, d’étudiants et de stagiaires. Dans le domaine clinique, il est aussi soutenu par une équipe : il y a trois coordonnatrices de recherche, dont deux sont des infirmières qui l’aident pour le recrutement et l’évaluation des patients ; deux psychiatres interviennent aussi à temps partiel dans le traitement de ceux-ci.

 

Des résultats probants

 

Ce groupe d’une quinzaine de personnes s’applique notamment à résoudre une des principales problématiques liées à la dépression majeure, soit la lenteur des effets thérapeutiques des médicaments, qui se manifestent au bout de deux à quatre semaines. Le titulaire de la chaire reconnaît que tel est le cas : « Absolument ! Et nous, ce qu’on essaie de faire, c’est de traiter plus rapidement les gens afin de faire diminuer le délai d’action de la médication. »

 

Le travail a porté fruit : « En étudiant les mécanismes d’action des médicaments déjà sur le marché, on a conduit trois études contrôlées grâce auxquelles on a été capable de doubler le taux de rémission dans une fenêtre d’environ six semaines, au moyen d’une combinaison de médicaments dotés de mécanismes complémentaires. »

 

Et qu’en est-il, Dr Blier, de la lenteur de tortue de la recherche en santé mentale, dont plusieurs font état ? « Contrairement à certains de mes collègues, je pense qu’on avance quand même assez rapidement. Il est vrai qu’on n’a pas vu apparaître de médicaments entièrement nouveaux depuis l’introduction des antidépresseurs, mais je pense que les systèmes sur lesquels on travaille sont encore cruciaux pour améliorer le traitement des maladies dépressives. Je crois que ce qui est important, quand on voit des patients tous les jours comme on le fait, c’est qu’on obtient des taux de succès extrêmement élevés avec la dépression majeure, ce qui peut prendre des mois ou des années, mais ce taux se situe bien au-delà de 90 %. »

 

Et il livre le secret de la recette de la réussite : « Il importe, en pharmacologie et dans notre domaine, de vraiment utiliser l’éventail de tous les médicaments qui ont vraiment des mécanismes d’action complémentaires ; c’est de cette manière qu’on arrive à remettre sur pied les patients. »

 

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