Vidéosurveillance: les étudiants en ont assez

De plus en plus d’étudiants plaident pour un meilleur encadrement de l’utilisation des caméras de sécurité à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir De plus en plus d’étudiants plaident pour un meilleur encadrement de l’utilisation des caméras de sécurité à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

L’UQAM se prend-elle pour « Big Brother » ? C’est l’avis de plus en plus d’étudiants et d’enseignants, qui dénoncent le manque de transparence et plaident pour un meilleur encadrement de l’utilisation des caméras de sécurité.

 

« Il n’y a aucun encadrement pour la vidéosurveillance. Et quand on demande des informations, comme le nombre de caméras installées, on refuse de nous répondre en invoquant la Loi d’accès à l’information et en nous disant que ces infos risquent de compromettre la sécurité », a dit René Delvaux, représentant étudiant au conseil d’administration de l’Université du Québec à Montréal.

 

En plus de nourrir un certain climat de peur, le manque de transparence dans l’utilisation des images exacerbe, selon lui, ce sentiment de méfiance. « Il n’y a personne de l’extérieur qui vérifie et contrôle les activités du service de prévention et sécurité. Alors, les étudiants continuent d’avoir des craintes concernant l’utilisation des images », a ajouté M. Delvaux. Il souligne que des étudiants ont fait face à des poursuites criminelles, dans lesquelles des images vidéo prises à l’UQAM ont servi à les incriminer.

 

« Ce qui est mal vécu par une bonne partie du personnel, c’est l’opacité totale du mécanisme décisionnel en la matière, affirme Julien Pieret, professeur au Département des sciences juridiques de l’UQAM. On découvre des caméras et on n’a pas été informés de leur installation. »


Davantage de caméras

 

L’autre source d’insatisfaction vient, selon lui, du fait que l’UQAM justifie la présence accrue de caméras de sécurité par la forte criminalité du quartier. « On a fait circuler un document qui énumérait tous les actes qui ont justifié l’intervention des services de sécurité de l’UQAM, comme le harcèlement au travail, la paraphilie, la cigarette ou les seringues dans les toilettes. Mais aucune démonstration n’est faite que les caméras aideront à diminuer ces crimes. »

 

Présentes depuis un bon moment déjà, les caméras se sont faites plus nombreuses en 2008, alors que le gouvernement se montrait généreux en subventions pour renforcer la sécurité après la tuerie de Dawson. Les étudiants allèguent que l’UQAM a reçu 2,5 millions pour son parc de caméras, qui nécessite un budget d’entretien de 200 000 $, mais l’administration parle plutôt de 1,5 million pour un système d’urgence comprenant des intercoms, des écrans et d’autres dispositifs.

 

Il y a un peu plus d’un an, l’installation de nouvelles caméras au pavillon Hubert-Aquin de l’UQAM, un carrefour où logent plusieurs associations étudiantes, avait suscité la grogne. Les étudiants ont craint d’être observés, voire fichés pour leurs activités militantes. « La crainte, c’est que l’utilisation des caméras serve à la vidéosurveillance d’activités syndicales et politiques et qu’au lieu que ça serve à la sécurité, ça soit utilisé pour renvoyer ou sanctionner des étudiants », a dit Xavier Dandavino, de l’Association des étudiants de la Faculté des sciences de l’éducation (ADEESE).

 

Perturbation de discours du recteur, protestations et conférences de sensibilisation, la mobilisation s’est intensifiée durant la dernière année. Plusieurs associations étudiantes et syndicats d’enseignants ont répondu à l’appel des organisateurs de la campagne contre la vidéosurveillance. Encore hier, jeudi, l’ADEESE a voté en assemblée générale pour un appui massif à la politique alternative en matière de surveillance vidéo. Des syndicats et plusieurs associations facultaires ont aussi donné leur appui.


Politique alternative

 

Élaborée par MM. Pieret et Delvaux ainsi que par Samuel Ragot, étudiant membre du Comité conseil en matière de prévention et de sécurité des personnes et des biens, cette politique exige, en l’essence, que la communauté universitaire soit consultée pour tout projet de modification ou d’installation de caméra. Elle souhaite aussi que les caméras cachées soient interdites, tout comme le partage d’images avec les services de sécurité publique, comme la police de Montréal, qui n’en auraient pas le mandat.

 

Cette politique alternative veut faire contrepoids à celle soumise à la consultation par la direction de l’UQAM, qui s’est terminée à la fin du mois de janvier et qui fera prochainement l’objet d’un rapport au conseil d’administration. Selon ses détracteurs, la politique de l’UQAM ne tient pas compte des lignes directrices édictées par la Commission d’accès à l’information et des dispositions relatives au respect de la vie privée et aux libertés fondamentales.

 

Selon Marc Turgeon, vice-recteur à la vie étudiante, plusieurs étudiants sont plutôt rassurés par la présence de caméras de sécurité, qui servent à prévenir le vol et les agressions. Sans pouvoir mesurer leur impact réel, il croit en leur pouvoir dissuasif. Le parc de caméras permet aussi de faire de la patrouille virtuellement, qui « économise des coûts en agents de sécurité ».

 

Les images captées par les caméras ne sont transmises à la police que sur présentation d’un mandat, dit M. Turgeon. Il se défend de tout enregistrer et de faire de la surveillance en continu, encore moins de faire du profilage politique des associations étudiantes. « Dans sa logique, le militant croit qu’on les a mises [les caméras]
pour le surveiller, mais la réponse est non. La raison d’être des caméras, c’est de jeter un regard en situation d’urgence dans un espace qui est à haute densité de circulation dans l’université. »

 

M. Turgeon n’est pas contre l’idée d’un comité de vigie, pour plus de transparence. « Mais je ne parviendrai jamais à apaiser les craintes des gens qui ont une perspective militante. Le militant qui considère que la caméra est là pour le surveiller, c’est difficile de lui faire comprendre qu’au pavillon de danse, où il y a près de 100 % de filles, certains sont contents d’avoir une caméra pour surveiller le soir. »


***

Vidéosurveillance: des règles à moderniser

La Commission d’accès à l’information (CAI) a établi en 2005 une vingtaine de critères qui devraient guider les organisations ayant recours à la vidéosurveillance. « La question qu’il faut se poser, c’est : est-ce qu’on veut concéder une partie de notre vie privée pour des raisons de sécurité ? », explique Christiane Bétie, directrice de la surveillance à la CAI.

Les organisations doivent avoir une raison bien précise d’installer des caméras, a-t-elle indiqué au Devoir. Elles doivent aussi trouver des solutions de rechange à la vidéosurveillance, comme l’embauche de gardiens de sécurité ou un meilleur éclairage des lieux sous surveillance.

La CAI suggère aussi de détruire les images après une courte période de temps et de contrôler l’accès aux données, pour éviter que des intrus s’en emparent ou les diffusent sur Internet. Le recours aux caméras doit aussi se faire en toute transparence, insiste Mme Bétie. Les gens doivent savoir qu’ils sont filmés. L’arrivée sur le marché de caméras numériques ultraperformantes, peu coûteuses et téléguidées par Internet, rend encore plus essentiel l’encadrement de la vidéosurveillance, selon la CAI.

L’organisme n’a qu’un rôle consultatif pour faire appliquer des règles établies il y a près d’une décennie. « Dix ans plus tard, où est-ce qu’on en est ? demande-t-elle. Il y a beaucoup de projets de vidéosurveillance. Ça serait une bonne idée d’actualiser nos règles. »
 

Marco Fortier

10 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 14 février 2014 04 h 46

    Prévenir le crime

    Ne devrait-on pas prévoir de la vidéosurveillance au conseil d'administration de certaines institutions? L'Ilot Voyageur ça vous rappelle peut-être quelque chose?

  • François Dugal - Inscrit 14 février 2014 07 h 44

    L'œil

    "L'œil était dans la tombe et regardait Caïn." - Victor Hugo

  • ROCH AMYOTTE - Inscrit 14 février 2014 08 h 07

    La vidéosurveillance, c'est efficace

    J'ai encadré des centaines d'activités étudiantes pendant ma carrière. Le jour où l'on a installé ces caméras, le vandalisme à diminuer de façon draconienne. Surtout après que les étudiants et les autres cégeps participants ont reçus les factures liées aux méfaits. Et les étudiants en étaient les premiers heureux de voir que leurs activités n'étaient pas ternis par une bande de petits voyous. C'est sûr que c'est plate de se sentir surveiller, mais c'est encore plus plate quand tu te fais violenter ou que tu te fais détruire ta propriété. On peut améliorer les façons de faire, mais on ne reviendra sûrement pas en arrière. En fait, je l'espère....

    • Jacques Moreau - Inscrit 17 février 2014 05 h 42

      Ce que monsieur Delvaux veut défendre c'est le droit de vandaliser la place, brutaliser les personnes malvenues, quand ce n'est pas laisser la chance au violeurs et voleurs d'oeuver en toute "sécurité" sachant qu'on aura bien de la difficulté à prouver leur culpabilité. Il semble faire une question de moyen financier la sécurité du public et la place publique. Ainsi, si une mesure qui prévient une mort ou un accident, coûte plus que disont $250,000.00; mieux vaut risquer les accidents.

    • René Delvaux - Inscrit 17 février 2014 14 h 06

      Ce que je défends surtout M. Moreau, c'est l'idée de ne pas payer de nos libertés individuelles et collectives (en plus des millions associés à ces projets de surveillance vidéo) pour réprimer, essentiellement, des gens qui font des graffitis qui nous coûtent quelques dizaines de milliers de dollars à nettoyer.

      Si les choix semblent évidents quand on attise la peur de la "brutalité", des "personnes malvenues", des "violeurs" et des "voleurs", ils le sont moins quand on regarde le nombre de faits avérés et l'incapacité des caméras de surveillance à y remédier.

      La logique sécuritaire voudrait que le choix rationnel soit toujours de payer plus (à qui?) pour diminuer les risques. Encore faut-il démontrer l'efficacité du dispositif de sécurité pour prévenir "une mort ou un accident" pour que l'objectif soit atteint. Cette corrélation entre présence de caméras et prévention des morts/accidents est encore à faire.

  • François Bélanger Boisclair - Inscrit 14 février 2014 10 h 49

    Caméras et double standard: retour sur les manifestation étudiantes

    La situation à l’UQAM fait ressortir un problème. Pourquoi les corps policiers pouvaient-ils chasser les journalistes qui couvraient l’intervention telle que les manifestations étudiantes et qui agissaient comme contre pouvoir à l’abus de force de corps policier? Quand en même temps ils espionnent de plus en plus les citoyens.

    Si les corps de sécurité privés et la police peuvent avoir accès à de telle méthode de surveillance, le public devrait avoir un accès total au processus d’enquête en déontologie et avoir accès à un registre public des sanctions qui sont constatées. Il devrait être ajouté comme droit constitutionnel de surveiller ceux à qui nous surveillent ou agissent par notre mandat comme les députés.

    La loi devrait aller dans les deux sens. Sinon, elle est un abus.

    • Jacques Moreau - Inscrit 17 février 2014 05 h 14

      Se pourrait-il que les policier "savent" que ceux qui les filment au cour de manifestatation, ont le pouvoir de ne présenter que les parties du film qui est au désaventage des policiers? Difficile de juger, qui est responsable ou a commencé, quand vous arriver après que la bataille est commencée.

  • François Du Canal - Inscrit 15 février 2014 10 h 34

    Il faut plus de surveillance... de la surveillance à l'UQÀM!

    @René Lefebvre

    Relisez bien l'article M. Lefebvre: ce qui est dénoncé est non seulement le nombre et la présence de caméras, mais aussi et surtout le manque voire l'absence d'encadrement de ces caméras. Le lien avec l'Îlot Voyageur devient alors clair, vu que ce scandale, qui a coûté beaucoup plus cher aux étudiantEs que quelques graffitis, est né du fait de l'absence de contrôle sur les dirigeantEs corrompus de l'UQÀM. Et quand vous parlez de la sécurité des filles qui auraient peur dans ce secteur, c'est déplacer le problème car quand on lit le commentaire de Roch Amyotte, on comprend que c'est bien plus les militantEs uqamienNEs qui sont ciblés par ces caméras, parce que ceux-ci osent écrire leurs idées sur les murs (ça ne se fait pas dans une université!), que les soi-disant "petits criminels" que vous comparez à des crottes et ordures. Ce qui démontre que les craintes des militantEs d'être surveillés, fichés et réprimés par l'administration ne sont pas de la paranoïa, mais bien la raison d'être de ces caméras!