Une question qui agace

Tant pour les élèves montréalais de l’école secondaire Georges-Vanier (photos ci-dessus) que pour ceux d’un milieu rural comme Donnacona, exempt d’immigration, la charte des valeurs soulève plusieurs questionnements et réserves.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Tant pour les élèves montréalais de l’école secondaire Georges-Vanier (photos ci-dessus) que pour ceux d’un milieu rural comme Donnacona, exempt d’immigration, la charte des valeurs soulève plusieurs questionnements et réserves.

« Vous savez ce que veut dire le mot  ostentatoire  ? » La question est lancée en plein cours d’éthique et culture religieuse à des élèves de 5e secondaire de l’école Georges-Vanier. Mais bien sûr qu’ils le savent, assure leur enseignant, Steve Gaudreault. À moins de ne pas posséder de téléviseur ou de revenir d’un séjour d’un an sur Mars, est-il vraiment possible d’être passé à côté de ce mot si cher au débat sur la charte de la laïcité ? Quelques sourires timides se dessinent finalement sur les visages.

 

Ce sont ceux de Manish, Saïd, Maria, Guillaume et leurs camarades qui ont été invités à prendre position dans le débat. Leur enthousiasme n’est peut-être pas celui de leur enseignant, visiblement passionné par ces joutes verbales. « Si je n’ai pas à voter, pourquoi donnerais-je mon opinion ? », tranche Emmanuella. « C’est trop politique », renchérit sa copine. Mais pour peu qu’on leur tende le micro, ils parlent… et s’intéressent.

 

Pendant près d’une heure, on jase hidjab, crucifix, neutralité de l’État jusqu’aux plages horaires de piscine réservées aux femmes. On s’est même imaginé Pauline Marois avec un tchador. Ici, tous les sujets défilent sans censure ni complaisance. Dans ces discussions à bâtons rompus, les propos sont étonnamment nuancés, politically correct la plupart du temps. Mais surtout livrés sans langue de bois. Rafraîchissant.

 

Les signes religieux divisent

 

Premier constat : si les élèves de la classe reconnaissent l’importance d’un État neutre, qui prône l’égalité hommes-femmes, c’est la question du port de signes religieux qui, sans surprise, les agace. Les points de vue sont divisés, mais une certaine majorité semble pencher du côté anti-charte ou plutôt anti-interdiction des signes. Pour plusieurs d’entre eux, il est tout à fait possible qu’une institution de l’État soit neutre et que ses employés portent un voile ou un turban. Ils n’y voient aucune contradiction.

 

« Ça ne change pas le service », est convaincu Manish. « Si t’es un enseignant et que tu portes un voile, ça va changer quoi ? Tu vas donner le même cours de maths, peu importe comment t’es habillé. » Emmanuella renchérit : « Si ma prof est musulmane et porte le voile, ça ne veut pas dire que je vais devenir musulmane. Si je le deviens, c’est qu’il y a une partie de sa religion que j’ai appréciée, non pas qu’elle m’ait forcée. Elle ne m’aurait quand même pas mis un fusil sur la tempe ! »

 

À l’école, donc, tout pourrait être permis. Dans les hôpitaux ? Edson hésite. « Si quelqu’un s’est mal fait soigner [par une personne portant un signe religieux], il pourrait faire une plainte. Ça pourrait faire des scandales et ça risquerait d’augmenter le racisme », croit-il. Et les personnes en position d’autorité (policiers, juges, etc.) devraient s’abstenir de porter de tels signes, ajoute-t-il.

 

Guillaume voit une contradiction dans le projet de charte des péquistes et ce que le Québec prétend être. « On dit que le Québec est un pays libre, mais il veut interdire certaines choses. Un des atouts forts de Montréal, c’est que c’est multiethnique. Si tu mets tout le monde neutre, on ne verra plus rien de multiethnique dans les médias. Alors le Québec ne peut pas dire qu’il est libre et ouvert d’esprit », soutient-il.

 

Et le crucifix ?

 

Tant qu’à tolérer, aussi bien accepter de laisser le crucifix à l’Assemblée nationale. « La religion de base, c’était la religion catholique, explique Maria. Si on enlève le crucifix, c’est comme si on enlevait quelque chose qui appartenait à ce pays-là. D’autres sont arrivés par la suite, il faut les respecter, mais eux doivent respecter ce qui était déjà là avant eux. » L’idée de Maria trouve écho dans la classe. Mais Saïd n’est pas d’accord et trouve que ça fait « hypocrite ».

 

Sur la question des accommodements raisonnables, il y a consensus sur le fait que c’est au gouvernement de s’en occuper. Même si chaque cas les divise. Interdire le porc dans les garderies ? Oui et non. Réserver des plages horaires pour les femmes qui souhaitent se baigner à l’abri du regard des hommes ? « Achète-toi une piscine et reste chez toi », lance Emmanuella, exaspérée. « Ça ne m’empêcherait pas de dormir la nuit », rétorque pour sa part Kevin.

 

La discussion aura finalement duré plus d’une heure et les ados n’ont pas tari d’opinions. Cela n’aura pas empêché Audrey de s’interroger, en plein milieu de la discussion, sur la pertinence d’un tel débat. « Pourquoi on parle de ça ? La charte des valeurs, c’est plein de problèmes. Ça va créer des conflits,dit-elle, agacée. Avant, il y avait déjà toutes ces religions [diverses] et là, il va y avoir des Québécois qui vont dire que ce n’est pas leur religion et qui vont faire des débats là-dessus. Je ne pense pas que ça va marcher, la charte. Avec toute la diversité qu’il y a à Montréal, il est trop tard. »