Des signes qui n’ont rien de dérangeant

Ils ont six ou sept ans. Ils sont en première année à l’école primaire Chanoine-Joseph-Théorêt dans Verdun, à Montréal. Le gouvernement Marois ne les a évidemment pas sondés sur la charte de la laïcité, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’opinion pour autant. Le Devoir les a invités dans le débat.

Pour eux, une religieuse portant la cornette est une « reine » ou une « madame qui n’aime pas les messieurs ». Une femme portant le niqab devient « un ninja » et le turban sikh ressemble au chapeau du génie dans Aladdin, le film. Impossible de ne pas sourire en entendant des enfants réagir à diverses photos montrant des signes religieux. Âgés d’à peine six ou sept ans, les élèves de première année de la classe de Jessica à l’école Chanoine-Joseph-Théorêt, que nous suivons toute l’année à travers notre série « Premières classes », ont l’esprit particulièrement vif et débordent d’imagination.

 

Même si Verdun, leur quartier, est relativement homogène culturellement et moins multiethnique que d’autres, ces enfants ont vécu bon nombre d’expériences religieuses. Tous ont déjà croisé une femme portant un voile, certains avaient vu des niqabs. D’autres vont à l’église régulièrement ou connaissent certains signes religieux, comme la croix. « Dans le quartier de ma tante, il y a beaucoup de juifs et elle m’a expliqué que beaucoup de femmes mettent quelque chose sur la tête parce qu’elles doivent se raser les cheveux », confie Zara, après avoir dit que son arrière-grand-mère portait une croix.

 

Les enfants sont-ils conscients du fait religieux ? Oui, note George Tarabulsy, professeur à l’École de psychologie de l’Université Laval, spécialiste de l’enfance. Peu importe leur foi ou le niveau de sécularisation de leur foyer. « À cet âge, on est en train d’apprivoiser les phénomènes qui transcendent l’humanité. » Mais les enjeux et les questions posées par la charte sur la laïcité proposée par le gouvernement ne sont pas du tout ceux des enfants, croit-il. « Ils ne sont pas en train de postuler pour des emplois et ne veulent pas une salle de prière à l’université ».

 

Tout enfant demeure fasciné par la différence et le type d’interaction, positive ou négative, qu’il a avec l’altérité décide de son comportement par la suite, rappelle le chercheur en psychologie. Dans la classe de Jessica, les élèves ne semblent étonnamment pas dérangés outre mesure à l’idée d’une enseignante voilée ou d’un enseignant portant la kippa. « Moi ça ne me dérangerait pas à cause que c’est sa religion. C’est lui qui porte ce chapeau-là. Nous, on n’est pas obligé de le porter. À moins qu’il ne parle juste de sa religion. Là, je trouverais ça plate », dit Zara. Rose en rajoute : « Si elles veulent mettre un voile, ça ne me dérange pas car c’est leur décision. Si un jour elles veulent l’enlever, c’est leur décision. »

 

Protéger les enfants ?

 

L’idée selon laquelle une certaine neutralité dans l’habillement « protège » les enfants fait sourciller M. Tarabulsy. « La démonstration reste à être faite que les convictions religieuses nuisent aux enfants. C’est une idée qui vient du projet de loi, mais pas de la science, souligne-t-il. On n’est absolument pas certain que quelqu’un qui est habillé de façon laïque va être un meilleur pédagogue. Il y a des profs qui n’ont pas de convictions religieuses et qui peuvent faire beaucoup de bien et d’autres, beaucoup de mal. » Selon lui, la recherche démontre d’ailleurs que l’école contribue très peu au développement de la foi et que c’est la famille qui joue le rôle le plus important.


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Qu’en pensent les 18-30 ans ?

Le Québec est-il est une société laïque ? Voilà l’une des grandes questions que l’Institut du Nouveau Monde (INM) avait posées aux jeunes en 2007 alors que le débat sur les accommodements raisonnables battait son plein. La commission Bouchard-Taylor avait alors mandaté l’INM pour recueillir la voix des jeunes sur ces enjeux de société. Le directeur de l’INM, Michel Venne, se souvient que les 18-30 ans étaient relativement partagés selon les diverses mises en situation. « Sur la question du port du kirpan, les jeunes étaient moitié-moitié divisés. Lorsqu’on leur demandait s’il fallait financer les écoles confessionnelles, ils étaient en désaccord. Les jeunes étaient par contre favorables à la mise en place de salles de prière, et d’accord pour permettre des accommodements raisonnables dans les cafétérias. Mais ils étaient en désaccord pour qu’il y ait des horaires séparés pour les hommes et les femmes à la piscine publique », résume M. Venne. Lors de l’école d’été de l’INM en 2007, M. Venne tient toutefois à dire que le panel organisé sur la question de la laïcité était l’un des moins fréquentés. « J’ai le sentiment que ces questions d’identité, de religion et de langue sont un débat qui interpelle moins les jeunes, c’est comme si c’était des affaires réglées pour eux », avance-t-il en précisant que « les jeunes ne représentent pas un bloc monolithique ». Dans le cadre du débat sur les accommodements raisonnables, deux mots revenaient à l’époque dans le discours des jeunes : « dialogue » et « respect ». Ces mots reviennent encore aujourd’hui dans le débat sur la charte des valeurs, mais les jeunes de l’INM tiennent à ajouter « intégration, ouverture et inclusion. »

Mélanie Loisel