Changer le monde, un enfant à la fois

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Pour offrir un bon enseignement, pas de recette magique, ni de mode d’emploi. « Pour chaque enfant, il faut trouver la méthode », croit une des enseignantes du primaire interrogées.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pour offrir un bon enseignement, pas de recette magique, ni de mode d’emploi. « Pour chaque enfant, il faut trouver la méthode », croit une des enseignantes du primaire interrogées.

Ce texte fait partie du cahier spécial Réseau scolaire - Février 2014

Le plus beau métier du monde, l’enseignement ? C’est du moins ce que dit l’adage, mais les statistiques révèlent plutôt qu’un cinquième des enseignants décrochent dans les cinq premières années de pratique du métier. Invités à témoigner, quatre enseignants du primaire s’accordent pour souligner l’essoufflement et les nombreuses exigences de l’emploi, mais aussi pour rappeler qu’il s’agit d’un métier de passionnés qui ont à coeur la réussite des élèves.

 

S’il y a le fait de travailler « continuellement avec beaucoup de décibels dans les oreilles, en plus des corrections, des bulletins et des rencontres », cite Catherine, enseignante de 1re année dans une école privée de Montréal, il y a aussi l’immense diversité des classes québécoises, qui fait qu’aucune méthode ni aucun programme ne peuvent s’appliquer à tous les enfants et répondre à la complexité du groupe. Il y a tout d’abord les différences de niveau.

 

« Au début de la 1re année, certains sont déjà très éveillés et connaissent leur alphabet, alors que d’autres savent à peine tenir un crayon », note Catherine. Un écart qui se creuse avec l’utilisation parfois massive des jeux vidéo, véritable fléau éducatif selon elle : « Lorsqu’un enfant passe son temps à la maison devant un écran, n’a jamais fait de casse-tête ou de pâte à modeler, nous peinons à capter son attention ou son regard. Il s’attend à ce que le prof se donne en spectacle. »

 

Sans compter les difficultés plus lourdes qui viennent se greffer au tableau. « Sur mes 17 élèves, cinq sont suivis par un psycho-éducateur et huit par un orthopédagogue, explique Henri, enseignant de 6e année dans une école publique. C’est impossible d’adopter le même rythme d’enseignement pour tous. »

 

Et, dans une école comme le collège Marie-de-France, où enseigne Philippe, se côtoient 60 nationalités et un bon nombre d’allophones, qui n’ont pas tous atteint le même niveau en français. Ainsi, l’enseignement s’adapte aux besoins, ce qui génère un travail infini destiné à accompagner au mieux les différentes personnalités qui composent une classe.

 

« Aucun programme général n’est applicable. Chaque professeur fait son possible, avec son coeur et ses convictions », souligne Pierre, enseignant en 1re année dans le réseau public. « Il n’y a pas de mode d’emploi : pour chaque enfant, il faut trouver la méthode », poursuit Catherine. Et, pour répondre à la tâche, nombreux sont ceux qui se brûlent les ailes. « La plupart d’entre nous cherchent la qualité. Quand on trouve que le matériel pédagogique n’est pas adapté, par exemple, on en crée du nouveau. Un jeune professeur qui déborde d’idées ? Il n’y a personne pour l’arrêter. »

 

Réticences et mission

 

Dans ces conditions, les réticences de certains enseignants envers les directives imposées du ministère resurgissent. Ainsi, la réforme divise — certains sont pour, alors que d’autres sont contre — mais cela n’enlève rien au fait que les professeurs n’ont pas forcément changé leur manière d’enseigner. « La réforme a été pensée par des gens qui ne sont pas sur le terrain. Elle est impossible à appliquer. Alors, on ferme la porte et on enseigne comme on pense », estime Catherine.

 

Mais, pour Henri, le véritable problème réside dans la formation initiale des enseignants, qui n’est « pas adéquate et qui est inégale d’une université à l’autre, explique-t-il. J’ai déjà eu des stagiaires qui ne savaient pas enseigner la lecture ni réagir face aux élèves en difficulté. » Un avis partagé par Pierre, qui souligne la fragilité d’un jeune de 23 ans qui, après avoir fini son bac et fait ses quatre stages, « peut se sentir très démuni » face à certaines situations et à certains élèves particulièrement exigeants.

 

Mais, en marge des connaissances transmises, de l’enseignement de la lecture ou des mathématiques, les années du primaire sont l’occasion pour l’enfant de construire sa relation au monde. « Nous formons de futurs citoyens éduqués et avertis, cultivés et critiques. C’est beaucoup plus complet que seulement les connaissances », rappelle Henri. Et il s’agit là d’une lourde responsabilité, pourtant méconnue. « Les parents n’ont pas toujours conscience de la responsabilité de l’enseignant en ce qui concerne le développement de la personnalité de l’enfant. L’école est un milieu de vie et nous les accompagnons dans leur socialisation. »

 

Et, selon Philippe, cette relation est d’autant plus importante que l’enfant est jeune. « À l’école, la part des enjeux de socialisation est énorme. Nous travaillons sur l’estime de soi, l’autonomie et le rapport aux autres. »

 

Dérives possibles

 

Et, pour mieux réussir à accompagner les enfants sur le chemin de la réussite, les enseignants rappellent l’importance des spécialistes, qui sont là pour corriger le tir lorsque le parcours se complique. L’écueil à éviter : que les problèmes s’installent et ne soient traités qu’au secondaire. Mais, qu’il s’agisse de l’école publique ou de l’école privée, les dérives possibles existent.

 

Dans le réseau public, c’est le manque de ressources qui revient au banc des accusés. « Sur mon groupe de 20 élèves, six ont des difficultés d’apprentissage. Mais, faute de ressources, je dois en cibler trois, et ça me crève le coeur parce que les enfants ont des besoins et que nous ne sommes pas en mesure d’y répondre », dit Pierre.

 

Mais, dans le secteur privé, l’accessibilité n’est pas toujours évidente. « Il peut être difficile d’avoir accès à un réseau d’orthopédagogues. Les parents sont obligés de consulter dans le secteur privé », explique Philippe. À cela s’ajoute un autre écueil régulièrement décrié : le clientélisme des parents, qui peut parfois déteindre sur l’encadrement de l’enfant. « Certains parents s’attendent à ce que leur enfant réussisse parce qu’ils paient. Et, quand il y a des difficultés, ils rejettent la faute sur l’enseignant, dénonce Catherine. Parfois, ils vont attendre la 3e année, ou même plus tard, avant d’accepter d’aller consulter pour un problème neurologique ou un déficit d’attention. » Un avis relayé par Philippe : « Dans trois cas sur quatre, les parents nient les difficultés de l’enfant ou ne mettent pas en oeuvre les décisions dont on a discuté pendant les rencontres. »

 

Mais, malgré les défis qui se multiplient, il demeure difficile de saper l’amour du métier. « Notre paie, ce sont les petits miracles que nous arrivons à faire tous les jours. Nous changeons le monde, un enfant à la fois », estime Catherine. « Qui sont ceux qui lâchent ?, s’interroge Pierre. Sans doute des enseignants qui sont déjà fragiles au niveau personnel », conclut-il. Les autres sont des passionnés.


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