On peut contrer l’intimidation en milieu scolaire

Assïa Kettani Collaboration spéciale
L’intimidation est très présente dans les écoles et représente un problème majeur.
Photo: Agence France-Presse (photo) Markus Schreiber / Pool L’intimidation est très présente dans les écoles et représente un problème majeur.

Ce texte fait partie du cahier spécial Enseignement supérieur - Février 2014

Vient de paraître aux Presses de l’Université Laval un guide destiné à tous les intervenants confrontés à la problématique de l’intimidation : L’intimidation en milieu scolaire. Guide d’animation et d’intervention. À en croire Christel Leblanc, l’auteure de l’ouvrage, ce guide rejoint une réalité bien trop présente dans les écoles du Québec.

 

Dans son expérience d’éducatrice spécialisée qui intervient depuis huit ans dans différentes écoles de la commission scolaire des Patriotes, il s’agit d’une constante : l’intimidation est un problème majeur, partout et tout le temps. « On ne peut pas faire deux ou trois pas dans le corridor d’une école sans entendre un jeune en traiter un autre de fif, de tapette, de conne ou de grosse. Ce genre de commentaire est constant. Et il ne se passe pas une journée sans qu’un intervenant soit confronté à une situation d’intimidation. Il y a un manque de respect entre les jeunes », explique Christel Leblanc.

 

Il peut s’agir d’insultes, mais ce peut aussi être des coups, des gestes, des humiliations. Sans oublier qu’aujourd’hui la cyberintimidation peut se faire plus discrète, plus rapide et moins facile à détecter. « Ils le font à notre insu », avance l’auteure de l’ouvrage. Du côté des filles, poursuit-elle, l’intimidation prend la forme de rumeurs qui circulent constamment. « Nombre d’entre elles viennent nous voir car elles n’ont pas dormi de la nuit à cause de quelque chose qui a été écrit sur Facebook et qui était faux. Elles veulent qu’on règle le problème. » Et, pour aggraver le tout, aux gestes d’intimidation s’ajoute la répétition. Ces agressions peuvent être dirigées vers un ami ou un autre élève. « Mais, même quand c’est dirigé vers un ami, il est important d’intervenir, parce que ça peut se transformer en intimidation ou ensuite se diriger vers quelqu’un d’autre. »

 

Guide pour tous

 

Loin de s’adresser uniquement aux éducateurs spécialisés, le guide peut servir auprès de tous les intervenants en milieu scolaire, qu’il s’agisse du primaire ou du secondaire, des professeurs ou des éducateurs non spécialisés. « Il peut aussi s’adapter à des centres jeunesse, par exemple, ou être consulté par des parents voulant aider leur jeune qui est victime d’intimidation. Peu importe le milieu, ils peuvent mettre en application les idées qui figurent dans le guide. »

 

Dans ce recueil glané au fil des ans et des expériences, Christel Leblanc a développé un programme à appliquer, des animations et des outils d’intervention pour faire face à toutes sortes de situations. Et l’idée de le publier est née du besoin ressenti sur le terrain de pouvoir bénéficier de ce type de balises. « Au départ, j’avais mis en place ce programme et je l’appliquais dans les écoles où je travaillais. Puis, des collègues, des enseignants et des jeunes l’ont apprécié et m’ont demandé de le leur prêter. Les intervenants manquent de temps pour bâtir ce genre d’outil. »

 

Le programme proposé s’étale sur 10 mois. À chaque mois correspond un outil donné ou une animation, comme un film sur l’intimidation, des débats, des improvisations ou encore des fabrications de bande dessinée. On y trouve aussi des conseils précis concernant des processus d’intervention. Que faire lorsqu’un élève commet un acte d’intimidation pour la première fois, mais aussi la deuxième et la troisième fois ? « Il faut agir différemment et ne pas passer tout de suite à la punition », précise Christel Leblanc. Et, malheureusement, déplore-t-elle, la plus grosse erreur de nombreux intervenants vient du manque de temps. « Lorsqu’un jeune vit une situation d’intimidation, les intervenants ont tendance à réagir sur-le-champ, par réflexe. La plupart d’entre eux commettent cette erreur pour régler la situation le plus rapidement possible. Ils vont voir l’intimidateur, accompagné de la victime, ce qui ne fait qu’empirer la situation. La victime se retrouve en face de son agresseur et ne voudra probablement plus jamais en parler, car on n’a pas respecté son besoin de sécurité. Et on a donné plus de pouvoir à l’agresseur. » L’intervention dure de 10 à 15 minutes, alors qu’il faudrait beaucoup plus de temps. « Il faudrait les prendre séparément, faire un suivi avec la victime et avec l’intimidateur. Idéalement, il faudrait aussi communiquer avec les parents et interroger les témoins. Mais tout cela prend du temps. »

 

Participation des élèves

 

À travers les intervenants, ce sont bien les jeunes qui sont appelés à la barre, indique Christel Leblanc. « En appliquant le programme, les intervenants pourront sensibiliser les jeunes pour qu’eux nous aident. Ils ont plus de pouvoir que nous. S’ils sont sensibilisés, ils peuvent parler, intervenir, dénoncer, défendre. Au fil du temps, le jeune devient capable de détecter quand il y a intimidation et qu’il ne s’agit pas seulement d’une chicane entre amis. Il acquiert plus de vocabulaire et sait mieux différencier les choses. Quand il est témoin d’un acte, il dispose d’un éventail de solutions : parmi les cinq ou six solutions qu’il connaît, il en choisit une pour intervenir. Et un jeune qui a plus de leadership dans une classe, qui prend plus de place, peut intervenir auprès d’autres jeunes. La plupart du temps, les jeunes arrivent à changer quelque chose. Ce sont eux qui font la différence. »

 

En effet, alors que le ratio intervenant-élèves est loin d’être suffisant, il est impossible, selon Christel Leblanc, d’exercer une surveillance constante. « Nous ne pouvons pas surveiller tout le monde dans les moments de pause, comme les dîners. Il y a beaucoup d’endroits cachés dans les écoles. Dans les vestiaires, par exemple, où il y a peu de surveillance, c’est épouvantable. » Et, devant l’ampleur du phénomène, Christel Leblanc mise donc sur la conscience collective. Car, selon elle, « si 3000 élèves se lèvent, ça peut changer quelque chose ».

 


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