Un diplôme d’exception

Élise Robert-Huet, est atteinte du syndrome d’Asperger. Elle est ici entourée ici de d’autres étudiants du collège Montmorency, collaborateurs au magazine Lunatic.
Photo: - Le Devoir Élise Robert-Huet, est atteinte du syndrome d’Asperger. Elle est ici entourée ici de d’autres étudiants du collège Montmorency, collaborateurs au magazine Lunatic.

À jeune fille exceptionnelle, conditions d’études d’exception. Élise Robert-Huet, âgée de bientôt 22 ans, pourra obtenir un diplôme d’études collégiales (DEC) sans jamais avoir fait de cours de philosophie, pourtant obligatoires. Pourquoi ? Parce que l’étudiante en arts et lettres au collège Montmorency, atteinte du syndrome d’Asperger, s’est fait accorder une dérogation en raison de ses difficultés à jongler avec les concepts abstraits propres à la philo. Cette dispense de cours, obtenue après moult démarches, est plutôt rare mais tout à fait légale puisqu’autorisée au Règlement sur le régime des études collégiales (RREC).

 

En effet, en vertu de l’article 21, qui date de 1993 mais qui a été modifié il y a cinq ans, un collège peut accorder « une dispense à l’étudiant qui ne sera pas en mesure d’atteindre les objectifs [d’un] cours ou pour éviter à l’étudiant un préjudice grave ». La dispense ne donne pas droit aux unités rattachées à ce cours, et celui-ci n’a pas à être remplacé par un autre. Mais Élise remplacera tout de même ses cours obligatoires de philo par trois cours d’histoire.

 

Certains pourraient croire qu’on octroie ici des diplômes au rabais, reconnaît la mère d’Élise, Lyne Robert. Mais selon elle, cette dispense est une bénédiction. « C’est bien, car c’est fait dans le but qu’il y ait un plus grand pourcentage de diplomation pour ces jeunes-là et qu’ils puissent avoir accès au marché du travail au lieu d’être prestataires d’aide sociale », a-t-elle soutenu. Elle cite l’exemple d’un étudiant dyslexique qui voudrait être sapeur-pompier, mais qui serait incapable d’obtenir son diplôme parce qu’il éprouve de grandes difficultés en anglais. « Il ne pourra pas réussir à exercer son métier de pompier juste parce qu’il n’a pas réussi ses cours d’anglais ? Il faut repenser tout ça. »

 

Et la dérogation n’est pas une décision prise à la légère, soutient Yves Carignan, directeur des affaires étudiantes et des services à la communauté au Collège Montmorency. « Il faut toujours que ça soit accompagné du diagnostic d’un professionnel reconnu, soit un psychologue accompagné d’un médecin qui avait fait cette recommandation-là. »

 

De 43 étudiants aux besoins particuliers il y a cinq ans, ils sont maintenant 500, sur un total de 7000 étudiants dans ce collège de Laval. La dérogation demeure une exception, constate Chantal Courtemanche, orthopédagogue au cégep. À sa connaissance, il n’existe qu’un seul cas semblable à celui d’Élise, soit celui d’un étudiant ayant subi un traumatisme crânien il y a quelques années et qui a aussi été dispensé de ses cours de philo.


De rares dispenses

 

Les cas sont d’exception, mais la situation pourrait néanmoins changer, avec l’augmentation importante des étudiants avec trouble d’apprentissage ou en situation de handicap. Au collégial, leur nombre est passé de 500 à environ 4000 en l’espace d’à peine cinq ans. Et bientôt, ils gagneront les rangs des universités.

 

Selon la Fédération des cégeps, rares sont toutefois les collèges qui appliquent l’article 21. Des dérogations sont octroyées pour des cours d’éducation physique à des étudiants handicapés lourdement, mais la plupart du temps, il y a suffisamment de cours pour que l’étudiant qui a des besoins particuliers trouve chaussure à son pied.

 

Le Cégep du Vieux-Montréal, qui a une expertise particulière, n’a jamais fait appel à l’article 21 du Règlement pour dispenser un élève d’un cours. « On va plutôt travailler en tenant compte de la difficulté de l’étudiant et voir ce qu’on est capable de faire pour contourner le trouble », a expliqué Julie Beaumont, coordonnatrice au Service d’aide à l’intégration des élèves (SAIDE). Sans vouloir juger ce qui se fait ailleurs, elle craint le message qu’une telle dérogation enverrait. « On ne voudrait pas envoyer aux profs de philo le message que le DEC peut s’obtenir sans leurs cours. On préfère travailler avec eux et trouver des stratégies. »

 

La situation au collège Dawson est semblable. En près de 42 ans de service au collège Dawson, Alice Havel, conseillère au centre pour le service adapté aux étudiants, n’a que très rarement vu des étudiants dispensés de cours. « Les dérogations et les remplacements de cours sont en français pour les élèves qui ont déjà obtenu une dérogation du ministère alors qu’ils étaient à l’école secondaire, soit pour un trouble neurologique ou un trouble grave d’apprentissage, explique-t-elle. On remplace alors le cours de français par un cours de contenu culturel québécois. »

 

Mais règle générale, le cours est adapté à l’étudiant pour éviter de l’en dispenser. Par exemple, ceux qui sont aveugles ou qui se déplacent en fauteuil roulant peuvent choisir des cours d’éducation physique en gestion de stress ou d’autodéfense.

 

Mme Havel cite le cas d’une étudiante aveugle inscrite dans un programme de langues et littérature et qui devait, dans son cursus, suivre un cours d’art. « Elle ne pouvait pas faire de la peinture parce qu’elle ne pouvait pas voir. Alors elle a fait un collage avec des tissus et des matériaux, en jouant sur les textures. »

 

Selon Alice Havel, le collège Dawson, l’un des rares cégeps publics anglophones du Québec, a toujours su se montrer créatif et s’adapter à toute situation. Son expertise vient en partie du fait que le collège s’est beaucoup inspiré des pratiques des Américains, qui sont particulièrement inclusifs dans leur approche. « Avec leurs lois d’accessibilité, les États-Unis ont trouvé tout plein de moyens pour inclure les étudiants »,croit-elle.

 

Citant les travaux d’une collègue chercheuse, Mme Havel tient à rappeler que les étudiants ayant des besoins particuliers réussissent aussi bien que les autres, mais dans des délais plus longs. « Même que les étudiants avec des déficiences majeures motrices et sensorielles, comme les aveugles, les sourds, etc. sont souvent plus forts. »

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