Des cégépiens pas comme les autres - Écrire pour se faire des amis

Élise Robert-Huet (à droite), en compagnie d’autres collaborateurs du magazine Lunatic.
Photo: - Le Devoir Élise Robert-Huet (à droite), en compagnie d’autres collaborateurs du magazine Lunatic.

Sa mère dit affectueusement d’elle qu’elle est sa « space cadet » ou sa «correspondante sur Mars». C’est vrai qu’Élise Robert-Huet, jeune étudiante au collège Montmorency en arts et lettres, n’est pas tout à fait comme les autres. Elle parle comme un livre, mais fait beaucoup de fautes d’orthographe. Elle se dit timide même si elle s’exprime de façon plutôt désinhibée. Elle a aussi une volubilité gentiment étourdissante et une intensité lumineuse qui fait sourire. Tellement qu’on aurait envie de lui dire que l’Asperger lui va bien.

 

« Les gens qui ont le syndrome d’Asperger, on est des gens passionnés. Quand tu aimes un sujet, tu peux en parler pendant huit heures non-stop et les gens n’ont peut-être pas envie d’en entendre parler, lance la pétillante Élise âgée de bientôt 22 ans. J’ai toujours peur de déranger ou d’être trop insistante. »

 

Cette intensité et sa créativité, elle les a canalisées toute la session d’automne dans l’écriture en collaborant à Lunatic, un nouveau magazine fondé et fait par les autistes ayant le syndrome d’Asperger et quelques-uns de leurs camarades « neurotypiques » du collège Montmorency, situé à Laval. « Ça m’a donné confiance en moi. J’ai un peu pris les rênes et j’avais peur que les gens me trouvent chiante, mais non, ça se passe bien et j’ai pris ma place. J’aime ça », dit-elle, enthousiaste.

 

Son texte ? Une délicieuse lecture féministe déconstruisant le conte de Blanche-Neige, avant que Disney s’en empare, écrit dans une prose simple mais sertie de commentaires sarcastiques. « À son réveil [les nains] lui disent qu’elle peut rester à condition qu’elle fasse la cuisine, la lessive, la couture, le tricot et une ou deux petites choses (ça ressemble un peu à de l’exploitation, non ?) »,écrit Élise dans son texte.

 

Amoureuse de la lecture et véritable bibliophage — en plus du fantastique et de la science-fiction, elle lit des romans d’amour « à coups de barre d’acier » aux récits compliqués et toxiques —, Élise est embauchée tous les ans depuis l’âge de 13 ans au Salon du livre comme conseillère pour le compte de maisons d’édition. Elle n’a pourtant pas trouvé simple de jouer à l’écrivaine. « J’ai de la difficulté à me relire. Un de mes problèmes dans la vie, c’est que j’ai un très bon vocabulaire à l’oral, mais quand j’écris, je passe de quelqu’un de cultivé à “ j’ai huit ans et demi et je commence l’école  », illustre-t-elle. « Je fais beaucoup de fautes et en plus, j’écris comme un cochon. » Comme quoi ? « J’ai de la difficulté à me relire. Vous, vous avez une écriture de mariage comparée à la mienne », explique-t-elle dans son vocabulaire fleuri.

 

L’écriture pour se faire des amis

 

Lunatic, qui paraîtra une fois par session, c’est aussi un baume pour Nicolas Lavoie-Zhao, également étudiant en arts et lettres qui « aime [s]’évader dans le monde imaginaire de la littérature ». Même que Lunatic a été créé en réponse à une demande toute simple qu’il a formulée : se faire des amis. « J’avais envie d’activités sociales, de rencontrer des gens. Les livres étaient en quelque sorte mes meilleurs amis, mais disons qu’on ne peut pas avoir de grandes conversations avec eux », souligne le jeune homme de 18 ans, qu’Harry Potter a fait entrer dans le monde de la lecture à l’âge de cinq ou six ans.

 

Les jeunes « aux besoins particuliers », ainsi nommés dans le jargon, explosent au cégep. Rien qu’à Montmorency, 21 étudiants sont Asperger, alors qu’il n’y en avait que trois en 2009.

 

Émilie Robert et Chantal Courteman-che, respectivement orthopédagogue et conseillère en orientation, ont voulu combiner la passion pour la littérature de leurs étudiants à des considérations plus pratiques. En encadrant le projet, et en assurant le suivi de toutes les étapes de fabrication d’une publication, de la cogitation de départ à la mise en page, en passant par l’écriture des textes, elles leur donnent quelques outils pour les aider sur le marché du travail. Les étudiants apprennent par exemple à respecter les horaires et les échéanciers, etc.

 

À peine 10 % de ces autistes travaillent dans leur domaine, rappelle Mme Robert, qui se préoccupe particulièrement de leur employabilité. « L’objectif détourné est de les socialiser au monde du travail, souligne-t-elle. La plupart d’entre eux n’ont jamais eu d’emploi d’été, et même jamais touché au monde du travail, parce qu’ils sont timides en entrevue ou parce que leurs parents les protègent trop. »

 

Rêve d’avenir

 

Ce n’est toutefois pas le cas de Nicolas Lavoie-Zhao, qui a décroché un premier boulot d’été de distributeur de dépliants publicitaires pour un restaurant de Laval. « Je devais distribuer parfois jusqu’à 1000 dépliants par quartier, parfois sous le gros soleil », dit-il en expliquant son boulot dans les moindres détails. « Il fallait ne pas se décourager. » Mais le rêve de Nicolas est d’aller à l’université en communication, pour devenir journaliste, qui sait. « J’aimerais travailler dans le concret, sur des questions d’actualité, explique-t-il. Je m’informe à TVA, RDI… J’admire Pierre Bruneau, Gérald Filion… Je vois la passion dans leurs yeux. »

 

Quant à Élise, très intéressée par le folklore, elle songe à embrasser le domaine de l’anthropologie. « Ma soeur dit que c’est avoir le privilège de légalement torturer des jeunes en leur racontant des affaires qui ne les intéressent pas », rigole-t-elle. La carrière d’écrivaine l’attire aussi. Celle qui pourrait être un personnage de roman préfère écrire les histoires des autres.

 

Mais elle est consciente des difficultés. « J’aime écrire, mais on ne peut pas vivre que de sa plume, car c’est une muse infidèle. »

À voir en vidéo