Normand Baillargeon s’attaque aux neuromythes de l’éducation

Normand Baillargeon suggère que les théories avancées par certains chercheurs soient testées à petite échelle avant d’envahir les salles de classe.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Normand Baillargeon suggère que les théories avancées par certains chercheurs soient testées à petite échelle avant d’envahir les salles de classe.

Êtes-vous visuel, auditif ou kinesthésique ? Avez-vous une intelligence musicale, plutôt spatiale ou logico-mathématique ? Baby Einstein et Brain Gym, ça marche ? Et si on vous disait que toutes ces théories et ces méthodes à la mode étaient de la pure foutaise ?

 

C’est ce que s’emploie à démontrer le philosophe Normand Baillargeon en déboulonnant un à un et sans ménagement 14 « neuromythes » qui guident pourtant les grandes orientations en éducation. Son ouvrage Légendes pédagogiques, l’autodéfense intellectuelle en éducation (éditions Poètes de brousse) fait la vie dure à ces croyances tenaces qui circulent abondamment dans les salles des profs, les classes des futurs maîtres formés à l’université et le grand public.

 

« Ce sont des aberrations scientifiques. Il y a des choses envers lesquelles je recommande de la prudence et du scepticisme, car tout n’est pas bête. Mais il y a des exagérations inouïes, une absence de sens critique et de consultation de ce que dit la recherche crédible au sujet de ces théories et méthodes derrière lesquelles il y a des intérêts commerciaux gigantesques. »

 

Déconstruire nos idées reçues, départager la théorie crédible de l’anecdote et mettre nos croyances à l’épreuve des faits et de la science, c’est un peu le dada, et même le combat, de ce philosophe, également auteur de Petit guide d’autodéfense intellectuelle. Cette fois, l’idée de son ouvrage, qu’il considère en toute humilité comme étant le « meilleur » et le « plus important » de la quarantaine de livres qu’il a signés, vient d’un cours d’épistémologie donné aux futurs maîtres de l’UQAM. « J’ai dit à mes étudiants, avec qui j’ai une très bonne relation, que j’allais leur apprendre à rester critiques envers des neuromythes. J’ai senti un froid qui est tombé, raconte-t-il. Ils m’ont dit que ce que je leur enseignais comme étant des neuromythes, c’était ce qu’on leur enseignait comme des vérités dans les autres cours. »

 

Ses constats reposent sur des méta-analyses, qui recensent toute la recherche sur un sujet donné, mais plus particulièrement le travail de John Hattie, appelé le Saint-Graal de l’éducation, qui a synthétisé 800 méta-analyses relatives aux facteurs susceptibles de favoriser la réussite scolaire, portant sur 50 000 études auxquelles ont pris part 250 millions de participants. Et si, parmi nos réformateurs de l’éducation, se trouvait une large part d’illusionnistes et de charlatans, insinue le philosophe.

 

Baby Einstein, Brain Gym et autres

 

D’abord, que sont ces mythes, ces « bêtises » ose l’auteur, tant décriés ? Prenons la théorie des intelligences multiples, développée par l’influent penseur Howard Gardner au début des années 1980 et à laquelle le ministère de l’Éducation accord beaucoup d’importance. En revoyant la littérature scientifique sur le sujet, Normand Baillargeon démontre à quel point cette théorie simpliste est critiquée en psychologie et en sciences cognitives. « On en a tiré en éducation de nombreuses conclusions curriculaires et des recommandations de pratiques […] que l’auteur lui-même n’a pas tirées », écrit-il. Pire, Gardner lui-même aurait avoué une certaine subjectivité dans son argumentaire.

 

Il en va de même pour la thèse selon laquelle le fait d’écouter du Mozart rendrait plus intelligent — cette corrélation a fait l’objet d’une publication dans la revue Nature, mais n’a jamais pu être reproduite par la suite — et celle voulant qu’on adapte les façons d’enseigner selon que les élèves sont visuels, auditifs ou kinesthésiques, dont les experts en sciences cognitives et la recherche empirique n’ont pu établir l’existence.

 

Normand Baillargeon s’en prend aussi à l’industrie lucrative derrière des produits comme les jouets et DVD pour les trois mois à trois ans Baby Einstein — Disney a été forcé de retirer le label « éducatif » de ses produits en 2006 — et Brain Gym, un programme qui propose divers exercices moteurs à faire en classe promettant de stimuler le cerveau et d’améliorer l’apprentissage. « Aucune étude sérieuse ne le confirme et les prétentions du programme [Brain Gym] sont, du point de vue scientifique, des aberrations », conclut-il dans son livre.

 

Connu pour ses positions anti-Renouveau pédagogique, Normand Baillargeon ne manque pas non plus d’égratigner au passage les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) souvent conçues comme la panacée dans certains milieux à forte tendance au décrochage scolaire. Sans tout rejeter, il appelle à la prudence. « Dire que [les technologies] vont tout changer, ce n’est pas vrai », souligne-t-il, en évoquant le succès mitigé des tableaux blancs interactifs (TBI) et les apparences de conflit d’intérêts entre le fournisseur et le cabinet de l’ancien gouvernement de Jean Charest. « Il y a peut-être des choses qui vont s’avérer utiles, mais de là à ne jurer que par elles comme si ces dernières modes étaient la solution à nos problèmes… »

 

L’engouement pour les mythes

 

Si ces mythes ont autant d’emprise, c’est en partie parce qu’ils sont rassurants. « De dire qu’on n’utiliserait que 10 % de notre cerveau est une aberration, en regard de la théorie de l’évolution. […] Mais c’est rassurant de savoir que le petit Paul, qui est nul en maths, pourrait réussir si on allait gruger ailleurs dans les 90 % qui restent de son cerveau. »

 

Ces légendes pédagogiques seraient aussi, selon lui, des « solutions faciles ». « Si on veut implanter quelque chose d’expérimental ou de douteux, pourquoi ne pas le tester à petite échelle ? C’est ce qu’on fait ailleurs. » Selon lui, c’est une question de justice sociale puisque ceux qui « pâtissent le plus de nos décisions erronées sont les enfants des milieux défavorisés ».

 

Dire qu’on a tout faux en éducation serait exagéré, concède néanmoins M. Baillargeon. Mais il dit souhaiter que son ouvrage incite le ministère de l’Éducation à revoir la formation des maîtres. « J’aimerais aussi que le livre entre dans les écoles et qu’il serve aux étudiants à lutter contre ceux qui leur imposent des bêtises. Qu’il soit une arme. »

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Ce texte a été modifié après sa publication.


 

24 commentaires
  • Pierre Couture - Inscrit 30 novembre 2013 08 h 16

    Faire simple

    Je n'ai pas lu le livre de M. Baillargeon, mais si l'on se fie au présent compte-rendu, il semble dénoncer un phénomène qu'on retrouve un peu partout, et même en science : proposer une solution apparemment simple à des problèmes complexes.

    La biologie a longtemps entretenu le mythe «un gène - une protéine» avant de constater que c'est beaucoup plus compliqué.

    Le fait que les objets tombent a connu nombre d'explications «simples» avant de «tomber» sur la théorie de la relativité générale... et ainsi de suite.

    Chez les humains, l'apprentissage mobilise un éventail extrêmement varié de facultés et dispositions. Penser qu'une petite variable - simple et souvent lucrative - puisse apporter des solutions miracles relève en effet plus du mythe et de la publicité que de la réalité.

  • François Dugal - Inscrit 30 novembre 2013 08 h 42

    Éducation

    Les élucubrations pédagogiques du MELS auront des conséquences tragiques: des générations perdues de jeunes québécois; ce n'est pas rien. Combien de parents québécois désillusionnés se battent-ils contre leur école?
    Ce que le MELS ne dit pas, c'est qu'une enquête interne leur a montré que le profil majoritaire du décrocheur est l'élève doué qui n'en peut plus de se faire prendre pour un imbécile. Quand tu est doué pour le patin, va chercher la médaille. Quand tu as la «bosse de maths», prend ton trou.
    Au fait, dans l'édition papier du Devoir, la note de renvoi de cet article mentionne le mot «Cour». N'eut-il pas fallu écrire «Cours»?

    • Bernard Terreault - Abonné 30 novembre 2013 10 h 24

      J'ai connu des ces jeunes hyper doués qui ont lâché par ennui comme vous dites, mais je serais surpris qu'ils forment la majorité. Peut-être à Saint-Bruno mais pas à Montréal-Nord.

    • Marc Provencher - Inscrit 30 novembre 2013 11 h 22

      «Les élucubrations pédagogiques du MELS auront des conséquences tragiques.»

      «Auront» ? Curieux, cet emploi du futur. Les conséquences, elles sont déjà partout autour de nous. Elles prennent leurs racines dans les années soixante-dix, avec l'arrivée massive au ministère de l'Éducation de cohortes de primaires instruits qui déjà jargonnaient en maximum overdrive ("séduquants", "personnes-ressources" et autres âneries) afin de dissimuler leur manque de vraie instruction.

      J'étais enfant, à l'époque, au niveau primaire, mais je me rendais déjà compte de ça, car l'imbécillité du MEQ envahissait déjà les classes, comme les "mathématiques modernes", d'une bêtise à pleurer. Symptome aussi: mes meilleures émissions pour enfants, comme 'Sol et Gobelet', étaient remplacées par des séances de martelage de mots d'ordre "éducatifs" conçus par des lologues boomers, dont 'Passe-Partout', un peu plus tard, fut la mièvre apogée. Des émissions fièrement produites par le ministère de l'Éducation, il va de soi. Heureusement qu'il y avait (le samedi matin à 9h) 'Les aventures de Pinocchio', mini-série en six parfaits épisodes de 52 minutes conçue par des gens de la génération précédente, celle qui a eu 20 ans non en mai 68, mais le 8 septembre 1943: ainsi le réalisateur Luigi Comencini, sa scénariste Suso Cecchi d'Amico, l'acteur Nino Manfredi, des gens intelligents et humains qui aimaient profondément la liberté et qui, eux, ne prenaient pas l'enfant pour un réceptacle à prêchi-prêcha. Faut dire qu'ils sortaient d'en prendre. Ils ne voulaient pas nous faire ce qu'on leur avait fait.

      Les sornettes démentoïdes comme la "Méthode du sablier" - dont nous avons eu une resucée récemment avec l'aberrante "Approche globale" - remontent à cette époque. C'est seulement en remontant à la source idéologique problème que nous pourrons briser définitivement la mentalité du MELS. Mais il est bien tard: 49 pour cent d'analphabètes, tel est le résultat de leurs stupides chimères.

    • Philippe Dionne - Abonné 30 novembre 2013 12 h 57

      Tout a fait d'accord avec vous.Lorsque j'étais en deuxième année on nous demanda d'apporter des jeux de société a l'école.Naivement j'apportai mon jeu d'échec personne ne savait jouer ou voulait apprendre a jouer même que le professeur m'a dit qu'il n'aimait pas ce jeu car c'est bien trop compliqué..

  • France Marcotte - Abonnée 30 novembre 2013 09 h 26

    Et si le fonctionnement du cerveau était encore un mystère?

    Le milieu de l'éducation aurait-il l'humilité de l'admettre?

    Préparer des programmes en reconnaissant son ignorance, cela rendrait-il l'enseignement impossible?


    On ne sait pas grand chose sur les mystères de l'apprentissage mais on fera pour le mieux. Découvrons ensemble.

    J'aurais bien aimé, enfant, un cours qui débute ainsi.

  • Pierrette L. Ste Marie - Inscrit 30 novembre 2013 09 h 55

    Intéressant

    Ce texte est bienvenu puisqu'il propose de penser à l'extérieur du cercle.
    On perd beaucoup d'enfants avec notre conception de la vérité. Peu de profs remettent, de temps à autres, leur façon de faire....

  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 30 novembre 2013 10 h 48

    Merci!

    Ce livre sera un bonheur à lire! Simplement merci à vous, monsieur Baillargeon!
    Vous avez toute la rigueur nécessaire pour déconstruire ces myhtes persistants :)