La recherche universitaire est rentable

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Malgré la culture du résultat qui prédomine dans le discours autour de la rentabilité, il est faux, estime Graham Carr, d’opposer recherche fondamentale et recherche appliquée.
Photo: Source INRS Malgré la culture du résultat qui prédomine dans le discours autour de la rentabilité, il est faux, estime Graham Carr, d’opposer recherche fondamentale et recherche appliquée.

Ce texte fait partie du cahier spécial Universités - Recherche

Alors que les fonds de recherche du Québec ont vu leur budget augmenter de 25 % sur les cinq prochaines années, la question de la rentabilité se pose. Quels bénéfices le Québec va-t-il tirer de ces investissements ? Le vice-recteur à la recherche et aux études de l’Université Concordia, Graham Carr, invite à voir, au-delà des statistiques, comment se décline la rentabilité de la recherche.

 

Pour prendre la mesure de la rentabilité de la recherche, Graham Carr s’écarte d’une vision strictement commerciale. Bien sûr, les projets de recherche qui ont des répercussions industrielles peuvent donner lieu au dépôt d’un brevet. « Comme toutes les autres universités, nous travaillons avec les services de valorisation de la recherche pour protéger la propriété intellectuelle et développer la possibilité de licences. » Mais l’objectif d’un projet de recherche n’est pas nécessairement la rentabilité commerciale, avance-t-il, d’autant plus que nombre de recherches n’ont aucune possibilité de développer un produit commercialisable.

 

Publier?

 

Il faut également nuancer, selon lui, le calcul de la rentabilité en fonction du nombre d’articles publiés. « C’est un indicateur utilisé par la communauté scientifique depuis des années, dont le summum serait de publier dans Nature ou dans Science. »

 

Mais, alors que les pratiques évoluent, cet indicateur se trouve remis en question. « Les centres de recherche sont aujourd’hui fréquentés par une nouvelle génération, plus à l’aise avec de nouvelles formes de publication. » On assiste ainsi à un véritable changement culturel dans les organismes, où émerge une réflexion sur la manière dont il faut évaluer ces nouvelles formes de transfert de connaissances en marge des revues spécialisées. Les médias sociaux permettent par exemple d’atteindre un public beaucoup plus vaste que les moyens traditionnels et de diffuser à grande échelle des résultats de recherche, même s’ils ne figurent pas au répertoire des publications universitaires.

 

De plus, alors que cet indicateur peut s’avérer pertinent dans le cas des sciences pures, il est plus difficile à utiliser en sciences humaines ou en arts créatifs, plus enclins à recourir aux formes de publication alternatives, « ce qui nous pousse à trouver d’autres mesures plus subtiles ».

 

De plus, les effets d’un article ne se réduisent pas à sa publication, que ce soit dans le milieu universitaire ou parmi les citoyens. Graham Carr préfère donc utiliser le terme de « rentabilité » dans un sens plus vaste et privilégie la notion d’« impact », afin de pouvoir envisager la recherche en ce qu’elle « bénéficie à la société en général ». Mais, encore une fois, « il est plus facile de quantifier l’impact de la recherche en sciences pures qu’en sciences humaines ».

 

Est-ce à dire que les recherches en sciences humaines en sont dépourvues ? Loin de là, estime-t-il. « Il peut s’agir d’impacts sur les changements d’une loi, d’une politique ou sur des mesures destinées aux étrangers », dans le cas de la sociologie et de l’anthropologie, par exemple. Citons entre autres la Chaire de recherche sur le jeu responsable de Concordia, qui vise explicitement un type de rentabilité d’un autre ordre en « traitant d’un véritable problème social ».

 

C’est également le cas des projets de recherche liés aux différentes communautés identitaires. « Lorsqu’un chercheur mène des recherches dans une communauté, il partage son savoir et travaille en collaboration avec elle. L’expertise vient autant de l’établissement universitaire que de la communauté concernée. » Ces recherches s’appuient ainsi sur les richesses de différentes communautés qui resteraient autrement enfouies, au risque de se perdre. C’est par exemple le cas du chercheur Jason Lewis, qui travaille en médias visuels avec de jeunes autochtones, permettant d’approfondir « comment ils utilisent les médias visuels pour s’exprimer ».

 

Au rang des domaines de recherche dont l’impact est difficilement quantifiable, citons également les arts créatifs. « Régulièrement, des anciens de nos programmes remportent des prix ou s’illustrent sur la scène artistique ou médiatique : ils engendrent des retombées sur l’économie de Montréal, contribuent à l’image de la ville créative et sont une source d’inspiration pour les citoyens. »

 

Chiffrer?

 

Et, même en sciences pures, l’évolution des tendances de la recherche brouille les pistes de la rentabilité. Ainsi, alors que « la recherche tient de plus en plus compte de la multidisciplinarité, nous sommes amenés à faire évoluer le discours et à repenser l’impact des projets ».

 

Comment chiffrer la rentabilité des recherches sur l’aérospatiale verte visant à trouver des matériaux moins lourds et de nouvelles sources d’énergie, plus efficaces et moins polluantes : en matière de brevets ou d’économies d’énergie à long terme, impossibles à évaluer aujourd’hui avec précision ?

 

Depuis 2011, le Centre de génomique structurale et fonctionnelle développe des sources d’énergie vertes et durables grâce à la transformation en carburant de déchets à base de plantes. Le Centre PERFORM oeuvre pour sa part en santé préventive, en amont de la fabrication de médicaments et de la mise au point de traitements. « Comme société, nous faisons de grandes dépenses pour la santé et nous investissons massivement dans les interventions curatives. Ici, nous voulons démontrer que la prévention est tout aussi efficace pour améliorer la situation. » Même si les recherches engendreront sans doute moins de brevets, les retombées sur la société, sur la vie des citoyens et sur les caisses publiques « sont indéniables ».

 

Et, malgré la culture du résultat qui prédomine dans le discours autour de la rentabilité, il est faux, estime-t-il, d’opposer recherche fondamentale et recherche appliquée. « L’une n’existe pas sans l’autre. La recherche fondamentale prépare le terrain » sur lequel la recherche appliquée pourra se construire. « Nous ne pouvons pas produire de la recherche appliquée continuellement sans jamais enrichir la recherche fondamentale. »

 

Parmi les indices de rentabilité qui échappent aux statistiques, Graham Carr évoque enfin des retombées d’un autre ordre : la formation de la prochaine génération de chercheurs. En effet, « la plupart des fonds que les chercheurs reçoivent sont liés directement à l’appui des étudiants, engagés comme adjoints de recherche et dans les travaux de leurs superviseurs ».

 

Avec 7000 étudiants inscrits à la maîtrise ou au doctorat dans une centaine de programmes à Concordia, la recherche assure son propre avenir.

 


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