L’histoire, d’hier à aujourd’hui

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Les cours d’histoire ont pour objectif notamment d’amener les élèves à comprendre le présent à la lumière du passé.
Photo: Agence France-Presse (photo) Émilie Pelletier Les cours d’histoire ont pour objectif notamment d’amener les élèves à comprendre le présent à la lumière du passé.

Ce texte fait partie du cahier spécial Histoire - Indentités et bilinguisme

Le Québec patientera jusqu’à la profonde réforme en éducation des années 1960 avant que l’histoire ne devienne une matière d’une plus grande rigueur intellectuelle qui s’intègre au programme scolaire ; à partir de 1966, les nouveaux programmes élaborés sont dispensés dans les établissements d’enseignement sur une base régulière. Denis Vaugeois raconte l’hier et décrit l’aujourd’hui en cette matière.

 

Denis Vaugeois, historien et éditeur, est devenu le premier responsable de l’enseignement de l’histoire lors de la création du ministère de l’Éducation, en 1964. Il aborde au passé et au présent le cheminement de cette discipline au sein du réseau scolaire québécois. Le cas est réglé expéditivement si on remonte avant le rapport Parent : « L’enseignement de l’histoire, ce n’était pas grand-chose et, même dans plusieurs collèges classiques, sauf exception, ce n’était pas une matière importante ; dans le cours secondaire public, c’était la même chose. »

 

Il consent tout de même à poser ce regard sur le sort qui lui fut réservé dans un passé lointain et dans un autre plus rapproché : « L’histoire s’enseigne depuis la nuit des temps, mais elle fut longtemps une matière réservée, dit-on, aux futurs rois. Elle valorisait les grands événements, les monarques, les héros. Au Québec, elle mit du temps avant de prendre sa place à l’université. Les départements d’histoire ont été créés dans les années 1940, à Laval sous l’impulsion de l’abbé Arthur Maheux et à Montréal sous celle de l’abbé Lionel Groulx. Le premier se faisait l’apôtre de la bonne entente, tandis que Groulx adoptait une approche plus combative et plus revendicatrice. Avec les années, en simplifiant un peu, les observateurs distinguèrent deux écoles, l’une fédéraliste, l’autre nationaliste, Laval et Montréal. Aujourd’hui, plusieurs prétendent que cette distinction n’a plus de fondements, d’autres en doutent. Mgr [Alphonse-Marie] Parent était bien au fait de ce clivage et le rapport dont il porte la paternité souhaite un enseignement de l’histoire dénué de préjugés et éloigné de toute propagande. »

 

Et à compter de 1966…

 

Denis Vaugeois se penche sur le grand virage en éducation effectué il y a 50 ans et laisse savoir que les programmes d’histoire qui ont été mis en place à partir de 1966 respectaient les orientations du rapport Parent. Ils ont été mis au point par des historiens qui venaient de Laval et de Montréal ou encore des principales écoles normales : « L’influence de ces derniers est considérable et l’histoire est considérée comme une discipline ayant une grande valeur de formation : il en découle notamment l’habitude de décortiquer un texte, de le critiquer, de l’analyser, d’en tirer l’essentiel, etc. Les objectifs sont de mettre l’étudiant en contact avec le passé de façon à le conduire à mieux comprendre l’évolution des sociétés. Elle doit aussi permettre d’éclairer le présent. L’enchaînement des faits est important, l’histoire événementielle et même la chronologie sont valorisées. »

 

Il ajoute cette dimension à la démarche retenue : « Elle ne signifie pas un bourrage de crânes ou une mémorisation de noms et de dates. Les causes et les effets sont au coeur de la démarche et l’acquisition des connaissances se fait par des étapes de compréhension et d’analyse. Les travaux pratiques sont au rendez-vous et la règle d’or des pédagogues consiste à rendre l’étudiant actif. Le cours magistral fait place à des classes-laboratoires chez les jeunes professeurs issus des écoles normales. »

 

En 1995, un groupe de travail dirigé par Jacques Lacoursière est formé pour se pencher sur l’enseignement de l’histoire ; il préconise une plus grande ouverture sur le monde et sa principale recommandation concerne le temps à consacrer à l’histoire : « Il faudra 10 ans pour en arriver à des changements et obtenir que le nombre d’heures soit doublé. » Il passe à un autre moment charnière : « Entretemps, des expériences menées ailleurs à partir de 2006 incitent des responsables à réorienter en profondeur les cours d’histoire et de géographie et à en faire un cours de sensibilisation à la citoyenneté. Les oppositions furent fortes et se divisaient en deux camps : on a voulu y voir uniquement les protestations de nationalistes québécois, alors que les plus vraies et plus pertinentes critiques portaient sur la valeur même de l’histoire qui est niée. »

 

L’approche didactique brouille les cartes

 

Denis Vaugeois apporte cet éclairage : « Il faut savoir que, dans le même temps, la formation du futur enseignant du secondaire nécessite quatre années d’études universitaires, dont trois en psychopédagogie. Les connaissances en histoire sont forcément reléguées au second plan. Les didacticiens ont pris le contrôle des programmes et, en vertu de la nouvelle approche, “ les trois compétences à transmettre aux élèves sont de les amener à intégrer les réalités sociales actuelles dans une perspective historique, de leur permettre d’interpréter ces réalités à l’aide de la méthode historique et de leur donner les moyens de construire, puis de consolider, leur conscience citoyenne à l’aide de l’histoire ”. »

 

À la suite de quoi, Denis Vaugeois élabore sa pensée : « Pour y arriver, le professeur a deux fois plus de temps qu’auparavant, mais on lui impose une approche événementielle en troisième secondaire et une approche thématique en quatrième secondaire. Théoriquement valable, cette façon de faire ennuie élèves et professeurs. Et la grande majorité souhaite intégrer les deux approches et procéder plutôt à une coupure chronologique. Il faut dire que le nouveau contenu a provoqué plusieurs critiques, qui ont amené les responsables à ouvrir la porte à un enrichissement des contenus. »

 

Il se montre beaucoup plus mordant : « Il est vrai que le programme actuel permet de traiter de tout et de rien. Mais on met la charrue avant les boeufs. Depuis longtemps, des professeurs partent du présent pour obtenir l’attention des élèves. Les journaux fournissent chaque jour une matière inépuisable, mais ce sont des déclencheurs. On est bien loin de “ l’intégration des réalités sociales dans une perspective historique ” ou de “ l’interprétation des réalités sociales à l’aide de la méthode historique ”, etc. »

 

L’avenir

 

Il en rajoute : « À vrai dire, je ne connais rien de plus prétentieux et illusoire. Par ailleurs, je veux bien que l’histoire aide les jeunes “ à construire et à consolider leur conscience citoyenne ”, mais pas en leur disant quoi penser, mais comment apprécier, juger, critiquer un programme politique. Il faut leur donner des outils et non des recettes. C’est le mérite d’un bon cours d’histoire. »

 

Il signale, en se tournant vers le futur, que le ministère de l’Éducation vient de former un minigroupe de travail présidé par Jacques Beauchemin, un sociologue très tourné vers l’histoire : « Pour l’instant, ce groupe est très discret. À mon avis, sa première recommandation sera de répartir la matière sur deux ans. Quant aux contenus, on peut toujours les revoir, mais je plaide pour la plus grande liberté possible laissée aux professeurs. Toutefois, la formation de ces derniers doit être davantage axée sur les contenus, comme c’était le cas autrefois. »

 

Et il se montre très favorable à la volonté du gouvernement de Pauline Marois d’instaurer un cours d’histoire obligatoire au collégial, où les étudiants seraient mieux en mesure d’assimiler certaines notions complexes qui sont moins accessibles à des jeunes du secondaire.

 


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