Langues officielles - Le commissaire est optimiste

Martine Letarte Collaboration spéciale
Le Commissariat aux langues officielles a été créé dans la foulée de la Loi sur les langues officielles adoptée en 1969 par le Parlement.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jonathan Hayward Le Commissariat aux langues officielles a été créé dans la foulée de la Loi sur les langues officielles adoptée en 1969 par le Parlement.

Ce texte fait partie du cahier spécial Histoire - Indentités et bilinguisme

Un demi-siècle après la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, Graham Fraser, commissaire aux langues officielles, témoigne des progrès réalisés au Canada, mais aussi du chemin qu’il reste à parcourir dans le domaine.

 

L’ordre du jour du Parlement et le menu de son restaurant sont bilingues, les fonctionnaires fédéraux francophones ont progressé pour représenter maintenant près du tiers de l’effectif, environ 75 % des gens qui demandent à être servis en français par le gouvernement fédéral le sont.

 

Aux yeux de Graham Fraser, on est loin de la perfection, mais le biculturalisme et le bilinguisme ont progressé considérablement. « Il y a 50 ans, même au Québec, on n’était pas assuré d’avoir des services du gouvernement fédéral en français », raconte-t-il.

 

Graham Fraser se souvient également que, lorsqu’il est arrivé à Ottawa, en 1986, comme journaliste, les rapports et documents du gouvernement fédéral étaient souvent produits en anglais avec la note « French to follow ». « Maintenant, ils sont rendus publics automatiquement en français et en anglais », remarque-t-il.

 

Controverses et contestations

 

Des controverses éclatent à l’occasion, mais le commissaire aux langues officielles note un changement dans les réactions au pays. Il donne comme exemple la nomination, il y a deux ans, d’un vérificateur général unilingue anglophone. « La décision a été critiquée par l’Edmonton Journal, le Calgary Herald et l’Ottawa Citizen, qui ne sont pas nécessairement des chevaliers dans la guerre pour le bilinguisme. Ils ont dit que, pour certains postes, il est essentiel que la personne soit capable de communiquer avec tous les Canadiens dans la langue officielle de leur choix. Le résultat a été suffisamment embarrassant pour le gouvernement pour qu’il accepte le projet de loi privé qui a fait en sorte que, maintenant, tout agent du Parlement doit être bilingue au moment de sa nomination. »

 

Il remarque aussi que, maintenant, il est presque inimaginable qu’un candidat à la direction d’un parti politique soit unilingue anglophone. « C’est devenu incontournable dans la culture politique », affirme-t-il.

 

La réalité était fort différente au pays il y a un demi-siècle. Lors des élections fédérales en 1962, les conservateurs ont perdu leur majorité avec l’élection de 26 députés créditistes au Québec. « Ils étaient en contraste avec les députés antérieurs libéraux et conservateurs, traditionnellement notaires et avocats, raconte Graham Fraser. Ils venaient de petites villes et ils appartenaient principalement à la classe ouvrière. »

 

À leur arrivée, ils ont découvert et dénoncé sans relâche une ville et un Parlement qui fonctionnaient entièrement en anglais. La controverse a éclaté au Québec lorsqu’on a demandé à Donald Gordon, président de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN), pourquoi aucun des 17 vice-présidents basés à Montréal n’était canadien-français. « Il a affirmé que, s’il y en avait un de compétent, il serait nommé ! Le Québec était en furie et des manifestations ont eu lieu dans les universités québécoises. »

 

Puis, les bombes du Front de libération du Québec (FLQ) ont commencé à exploser à l’hiver 1963.

 

Alors que le Canada était à nouveau plongé en campagne électorale, Lester B. Pearson a promis que, s’il était élu premier ministre, il créerait une commission d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Ce qu’il fit.

 

André Laurendeau, le premier à avoir proposé l’idée en janvier 1962 dans un éditorial du Devoir, a accepté de coprésider la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme avec Davidson Dunton, recteur de l’Université Carleton.

 

Les conclusions de leurs travaux ont apporté plusieurs changements au pays, comme l’adoption de la Loi sur les langues officielles. « On a aussi garanti les droits linguistiques dans la Charte canadienne des droits et libertés et créé des écoles et des commissions scolaires francophones à travers le pays », indique M. Fraser.

 

Un «nous» plus inclusif

 

Ces progrès au pays n’ont pas éliminé les menaces contre la langue française ici et ailleurs, d’après Graham Fraser. « L’anglais est devenu la langue de prédominance internationale du commerce, de la recherche scientifique, de la culture internationale », précise-t-il.

 

Le commissaire croit que le Québec et les communautés minoritaires francophones au pays doivent maintenant s’ouvrir aux immigrants, même si c’est un réel défi lorsqu’on a senti la menace de l’assimilation. Il voit certaines initiatives prometteuses, comme l’organisme Accueil francophone, au Manitoba, qui facilite l’intégration des immigrants francophones. « La volonté est là, dit-il. Lorsque je traverse le pays, je vois à quel point les écoles francophones sont des lieux d’accueil pour les immigrants d’Afrique et d’Haïti notamment. »

 

Pour Graham Fraser, on doit comme société relever le grand défi d’« agrandir le sentiment de nous . La génération de mes parents voyait les catholiques comme des autres. Ma génération a vu des progrès énormes dans la compréhension mutuelle entre les catholiques et les protestants. La culture juive a été vue comme une culture étrangère jusqu’aux années 60 et elle est maintenant un élément de la culture majoritaire. Je pense que c’est le début d’un plus grand contexte de diversité. »

 

Réussites et défis

 

En poste depuis 2006, Graham Fraser se réjouit de grandes réussites, comme la création du Programme d’appui aux droits linguistiques. Il remarque des initiatives au succès mitigé, comme le français aux Jeux olympiques de Vancouver en 2010. « Sur le terrain, la présence du français a été une grande réussite, mais elle a été un échec à la cérémonie d’ouverture, affirme-t-il. L’expérience a porté ses fruits, puisque nous avons développé un guide pour l’organisation de grands événements sportifs et on a vu le résultat extraordinaire aux Jeux d’été du Canada, à Sherbrooke, en août. »

 

Il n’hésite pas toutefois à déplorer son incapacité à persuader le gouvernement fédéral de l’importance du bilinguisme chez les juges de la Cour suprême. Il est frappé de voir que l’argument utilisé contre cette exigence est le même que celui utilisé en 1969 contre la Loi sur les langues officielles, soit que les gens de l’Ouest seraient écartés des candidatures. « Lorsqu’on a la volonté de changer une culture, le changement se fait », affirme-t-il.

 

L’adoption de la Loi sur les langues officielles n’avait toutefois pas pour objectif d’obliger les Canadiens à être bilingues. « On voulait plutôt que les francophones du Canada reçoivent du gouvernement fédéral des services de même qualité que les anglophones, explique-t-il. On voulait permettre aux deux sociétés linguistiques de vivre côte à côte et on a fait beaucoup de progrès, même s’il y a des ratés, de l’incompréhension et encore des défis à relever. »

 

Deux événements récents ont permis à Graham Fraser de se rendre compte de l’ampleur des progrès : les funérailles d’État du chef néodémocrate Jack Layton en août 2011, à Toronto, et la soirée ayant célébré le 40e anniversaire du Centre national des arts à Ottawa, en 2009.

 

« On entendait des interventions en français, d’autres en anglais, et les deux suscitaient autant de réactions du public. Je pense qu’on a dépassé le stade où on se choque d’entendre l’autre langue. Le grand défi maintenant est que les Canadiens développent un sentiment d’appartenance à ces deux langues, et ce, même s’ils parlent seulement le français ou l’anglais. »


Collaboratrice

À voir en vidéo