Loi sur les langues officielles - Le projet social est devenu une simple question linguistique

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Le bilinguisme est aujourd’hui bien ancré dans les structures juridiques et les services. Il l’est beaucoup moins dans la sphère sociale, nous dit Richard Clément.
Photo: La Presse canadienne (photo) Fred Chartrand Le bilinguisme est aujourd’hui bien ancré dans les structures juridiques et les services. Il l’est beaucoup moins dans la sphère sociale, nous dit Richard Clément.

Ce texte fait partie du cahier spécial Histoire - Indentités et bilinguisme

Directeur de l’Institut des langues officielles et du bilinguisme (ILOB) et doyen associé de la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa, Richard Clément s’intéresse à la psychologie sociale des rapports interethniques et de l’apprentissage des langues secondes depuis près d’une quarantaine d’années. Ayant mené nombre de travaux sur l’identité, le multilinguisme et l’acquisition du langage, il pose sur le bilinguisme canadien un regard éclairant. Entretien.

 

En 1969, après les travaux de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, le Canada a adopté sa première loi proprement linguistique, la Loi sur les langues officielles, instituant ainsi le français et l’anglais comme langues officielles du pays. Modifiée en 1988, celle-ci est toujours en vigueur et consacre l’égalité du statut du français et de l’anglais non seulement au Parlement et devant les tribunaux, mais également dans toute l’administration fédérale. Parmi ses stipulations les plus importantes, elle prévoit que tous les organismes fédéraux doivent fournir des services en anglais ou en français au choix du client.

 

D’après Richard Clément, si, à l’époque de la Commission royale d’enquête, tous les travaux menés sur la langue et l’identité dénotaient un réel désir du gouvernement fédéral de faire du bilinguisme canadien un projet social, aujourd’hui, celui-ci se cantonne presque entièrement à une question linguistique.

 

« Lorsqu’on regarde les écrits de la Commission sur le bilinguisme et le biculturalisme, on constate que, de toute évidence, il y avait là une recherche sociale extrêmement approfondie sur ce que voulaient dire le bilinguisme et le biculturalisme. Le débat, à ce moment-là, était social. Ce n’était pas du tout un débat linguistique. Or, aujourd’hui, on semble avoir perdu une grande part de cette perspective sociale », note le directeur de l’ILOB.

 

Aussi, M. Clément indique que, si le bilinguisme est aujourd’hui bien ancré dans les structures juridiques et les services, et ce, à tous les niveaux de fonctionnement canadiens, il l’est beaucoup moins dans la sphère sociale.

 

« Je pense qu’on voudrait croire que l’identité canadienne est fondée sur le bilinguisme, mais, finalement, ce n’est pas le cas, signale le chercheur. Il faut comprendre que les gens s’identifient à ce qui les entoure. Pour beaucoup de Canadiens, le quotidien n’est vécu que dans une des deux langues officielles. Dans la mesure où, pour la majorité, la question du bilinguisme n’est jamais soulevée et ne fait aucunement partie du quotidien, la culture canadienne n’est pas une réelle culture du bilinguisme. »

 

Enseigner une culture

 

D’après M. Clément, pour que le bilinguisme canadien redevienne un projet social, il faudrait d’abord qu’une distinction claire soit faite entre l’acquisition du langage et le bilinguisme. Alors que l’acquisition fait référence à la pédagogie, à la linguistique et au rendement éventuel, le bilinguisme, lui, se veut une affaire d’État, peu importe qu’il concerne une personne, une instance ou une ville.

 

M. Clément estime également qu’il faudrait que la population canadienne et ses dirigeants soient mieux sensibilisés à l’impact social de l’apprentissage des langues : « Aujourd’hui, selon l’endroit où on se trouve, le français et l’anglais sont enseignés comme des langues secondes ; c’est devenu uniquement une question de pédagogie et de linguistique. Si, par exemple, on se trouve dans un endroit au Canada où le français n’est que très peu parlé ou encore où une autre langue seconde domine, comme le cantonais à Vancouver par exemple, il y a de fortes chances qu’à l’école on offre plus de cours de cantonais que de français. Ça, c’est concevoir la question du bilinguisme comme une simple question linguistique, alors que c’est aussi une question sociale liée au Canada. Je pense qu’on devrait être beaucoup plus conscient de l’impact social de l’apprentissage des langues et renforcer cela. »

 

Interventions universitaires?

 

Mais comment faire pour que la question du bilinguisme outrepasse celle de l’acquisition ? D’abord, en faisant en sorte que l’enseignement des langues complète celui de l’histoire ; ensuite, en veillant à ce que le bilinguisme transcende l’école, dit le directeur de l’ILOB.

 

« Même si les systèmes d’immersion fonctionnent bien à travers le Canada, le bilinguisme reste un phénomène des niveaux primaire et secondaire. Qu’est-ce qui arrive après cela ? Tous ces élèves qu’on a formés et à qui on a enseigné à utiliser une langue seconde dans la mesure du possible, qu’est-ce qui arrive au moment où ils arrivent à l’université ? Ensuite, dans le milieu de travail, comment fait-on pour continuer à maintenir et à appuyer le bilinguisme ? Si notre volonté de culture bilingue est réelle, alors il faut se doter de moyens… »

 

S’étant penché sur la question, M. Clément estime que plusieurs avenues sont envisageables. À son avis, les universités canadiennes et le gouvernement fédéral seraient bien placés pour assurer un certain maintien du bilinguisme chez les adultes.

 

« Si on pouvait créer des régimes d’immersion au niveau universitaire, ce serait très bien, affirme M. Clément. Plusieurs universités seraient capables de le faire. Une autre possibilité, ce serait que le gouvernement mette sur pied un système qui appuierait le développement et le maintien des acquis, gratuitement, auprès de monsieur et madame Tout-le-monde. Bien évidemment, il faudrait toujours qu’il y ait la composante sociale liée à cela. »

 

D’après l’homme, la population canadienne gagnerait largement à miser davantage sur le bilinguisme comme fondement d’un projet social. Cela lui permettrait de favoriser l’intégration et de mieux négocier les conflits interculturels.

 

« Le bilinguisme est un important facteur d’harmonie sociale. Pourquoi ? Parce que la communication verbale est au coeur de la vie sociale. Lorsqu’on a la capacité de communiquer dans plus d’une langue, on a la possibilité d’avoir de meilleures relations avec les autres… En fin de compte, n’est-ce pas ce qu’on souhaite ? »

 


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