Digital Public Library of America - Les livres, un bien public qui ne relève pas d’une logique commerciale

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Robert Darnton, directeur de la Harvard University Library, met en garde contre le danger de voir l’information devenir de moins en moins accessible et de plus en plus commercialisée.
Photo: Source Harvard University Library Robert Darnton, directeur de la Harvard University Library, met en garde contre le danger de voir l’information devenir de moins en moins accessible et de plus en plus commercialisée.

Ce texte fait partie du cahier spécial Sciences sociales

Le numérique est-il le « Sésame ouvre-toi » du savoir universel ? Même si le web semble être le puits sans fond de la connaissance, les chemins qui y mènent sont loin d’être tout tracés. La toute nouvelle Digital Public Library of America en est un exemple éloquent, comme l’explique Robert Darnton, directeur de la Harvard University Library.

 

En ligne depuis le 18 avril, la Digital Public Library of America (DPLA) est la plus vaste entreprise de numérisation et de diffusion du patrimoine littéraire et scientifique américain, avec quelque 4,5 millions de documents accessibles gratuitement en ligne. Parmi ceux-ci, on trouve des oeuvres aussi bien littéraires que scientifiques, des reproductions d’oeuvres d’art, des enregistrements audio et vidéo, des photographies et des perles rares, comme la Déclaration d’indépendance des États-Unis écrite de la main de Thomas Jefferson, les premières photos de la Lune ou des manuscrits du Moyen-Âge.

 

Information et commercialisation

 

Mais, derrière ce vaste projet de diffusion universelle du savoir, Robert Darnton évoque « deux forces contradictoires à l’oeuvre : l’une poussant vers la commercialisation, l’autre, vers la démocratisation ». En effet, alors que le savoir est devenu un produit de consommation, Robert Darnton met en garde contre le danger de voir l’information devenir de moins en moins accessible et de plus en plus commercialisée.

 

Il cite l’exemple de Google Book Search, lancé en 2004 comme un vaste projet de bibliothèque numérique. Après plusieurs batailles juridiques, le format d’accessibilité universelle a disparu au profit d’un modèle plus mercantile : les livres sont devenus accessibles par fragments, assujettis à une logique commerciale, et, en 2011, Google Book Search était déclaré illégal par une cour fédérale new-yorkaise. À l’inverse, Robert Darnton se dit favorable à ce que « les livres soient un bien public et ne relèvent pas d’une logique commerciale. Je suis du côté de la démocratisation ! », clame-t-il.

 

L’autre bibliothèque d’Alexandrie

 

C’est dans cette optique qu’a été lancée la DPLA, digne héritière spirituelle de la bibliothèque d’Alexandrie, qui donne à lire les collections des plus grandes bibliothèques universitaires américaines à tous ceux qui ont accès à une connexion Internet. « S’il continue, ce projet deviendra le plus grand de la sorte à avoir jamais existé », poursuit Robert Darnton. Mais, derrière ce beau rêve, il rappelle l’importance de garder la tête sur les épaules. « On ne peut pas s’attendre à ce que ce soit accessible comme par magie. C’est seulement en adoptant une approche pragmatique que nous pouvons réaliser ce qui n’était encore qu’une utopie à l’époque des Lumières. »

 

Ainsi, derrière l’entreprise titanesque se cache un processus immensément complexe, notamment dans ses aspects techniques. Alors que le projet est né à Harvard, en octobre 2010, lorsque Robert Darnton a convié une quarantaine d’éminents universitaires, spécialistes et directeurs de bibliothèque de recherche pour réfléchir à la question, il a fallu trois ans pour « organiser des groupes de travail, recruter des experts en technologie, en droit et en éducation pour créer les infrastructures nécessaires ».

 

Une centaine de bibliothèques interreliées

 

Il s’agit aujourd’hui d’un système distribué qui regroupe en réseau une centaine de bibliothèques d’un bout à l’autre du pays. Un tel processus permet ainsi d’ouvrir les portes closes de « chaque bibliothèque universitaire et de ses collections particulières, qui sont d’un grand intérêt. Il s’agit d’oeuvres rares, parfois uniques, soigneusement préservées et difficilement accessibles. »

 

Le système s’étend jusqu’au niveau local selon une dimension pyramidale. En effet, des pôles dans différents États sont invités à rassembler, numériser et mettre en ligne les archives de leur collectivité - joyaux oubliés, lettres manuscrites, cahiers ou souvenirs - autant de documents rares portant la mémoire de la Guerre civile, de la traite des fourrures, de la conquête de l’Ouest ou des Premières Nations. « Il s’agit de documents d’une valeur exceptionnelle. Pour les aider à les préserver, nous offrons des services, de l’aide et de l’appui, notamment sur la numérisation et sur la création de métadonnées. »

 

À l’inverse, le système s’étend aussi à l’échelle internationale, puisque la technologie de la DPLA a été conçue pour être compatible avec Europeana, un projet similaire né aux Pays-Bas, qui rassemble les collections numérisées d’une trentaine de pays. Avec deux ans de collaborations derrière elles, ces deux entreprises jumelles ont lancé le 18 avril une exposition numérique conjointe au sujet de l’immigration.

 

Diffusion et droits d’auteur

 

Les obstacles qui se dressent sur la route de la DPLA ne sont pas des moindres. En premier lieu figure la question épineuse des droits d’auteur. En effet, puisque les droits d’auteur protègent les oeuvres pendant la durée de vie de leur auteur, à laquelle s’ajoutent 17 ans, la plupart des livres sont protégés et hors du domaine public pendant un siècle ou plus.

 

« Tous les livres publiés après 1964 et la plupart des livres publiés après 1923 sont protégés, c’est-à-dire la vaste majorité des livres du XXe siècle », explique Robert Darnton. Aujourd’hui, « la DPLA se concentre sur les livres qui ne sont pas sur le marché, mais qui sont importants et devraient être accessibles ». Pour faire face au problème, « on s’appuie sur une utilisation équitable, selon la loi sur les droits d’auteur de 1976 et des jurisprudences récentes, qui indiquent que, à certaines conditions, des livres protégés par les droits d’auteur peuvent être rendus publics ».

 

La DPLA compte également s’appuyer sur une base de collaboration volontaire. « Nous lançons une Authors Alliance, à travers laquelle des auteurs pourront diffuser leurs oeuvres », explique Robert Darnton.

 

Vers l’autosuffisance financière

 

Parmi les barrières à franchir, citons également celle du financement. Pour sa mise en route, le projet a bénéficié de l’appui de plusieurs fondations ainsi que de la National Endowment for the Humanities, qui a injecté quelque cinq millions de dollars dans l’aventure. Même si « nous avons un plan d’affaires qui couvre les cinq prochaines années », Robert Darnton rappelle que, « à long terme, on ne peut pas s’attendre à compter uniquement sur des bourses pour vivre. D’ici 5 à 10 ans, nous devons nous doter d’un plan d’affaires autosuffisant. »

 

Alors que la masse d’informations continue de grandir à mesure qu’y contribuent les bibliothèques d’un bout à l’autre des États-Unis, la DPLA est loin d’être réservée aux chercheurs et aux étudiants. « Nous visons un public très large, composé aussi bien d’universitaires et d’écoliers que de lecteurs de tous horizons ou de personnes âgées. »

 

Et même si la DPLA est un succès depuis sa mise en ligne, elle gagne encore à être mieux connue et à grandir, notamment grâce à la collaboration des universités canadiennes.

 


Collaboratrice

Robert Darnton interviendra dans l’atelier «Digital Technologies in the Production and Distribution of Knowledge» avec «Digitize, Democratize», le mardi 15 octobre à 17 heures.

1 commentaire
  • Dominique Papin - Abonné 7 octobre 2013 10 h 38

    Durée du droit d'auteur

    Une petite coquille dans votre texte, le droit d'auteur perdure 50 ans (au Canada) ou 70 ans (anx États-Unis), et non 17 ans après la mort de l'auteur.