Projet-pilote à Saint-Henri - Le rapport Parent recommandait la maternelle à 4 ans

Benoit Rose Collaboration spéciale
La maternelle à 4 ans permettrait aux enfants issus d’un milieu défavorisé d’avoir plus d’occasions de socialiser et de développer leurs habiletés langagières.
Photo: Clément Allard - Le Devoir La maternelle à 4 ans permettrait aux enfants issus d’un milieu défavorisé d’avoir plus d’occasions de socialiser et de développer leurs habiletés langagières.

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation – rapport Parent

L’adoption en juin du projet de loi 23, présenté par la ministre de l’Éducation, Marie Malavoy, entraîne cet automne la création au Québec de maternelles à temps plein pour des enfants de quatre ans issus d’un milieu défavorisé. Si plusieurs se sont montrés sceptiques envers cette démarche, Yolande Brunelle, ex-directrice d’école, rappelle que le rapport Parent recommandait déjà une initiative semblable.

« Nous recommandons que des efforts soutenus soient faits pour développer graduellement un réseau d’écoles maternelles publiques de bonne qualité, mixtes, gratuites, à l’intention des enfants de cinq ans d’abord, et, dans une seconde étape, à l’intention des enfants de quatre ans ; nous recommandons que des subventions spéciales soient accordées aux régions et aux quartiers de ville défavorisés, là où la maternelle est particulièrement nécessaire pour remédier aux insuffisances de la famille en ce qui concerne le développement des enfants. » Cette recommandation concernant l’éducation préscolaire québécoise émane du deuxième tome du rapport Parent, publié en 1964.

Projet-pilote

Yolande Brunelle, ancienne directrice d’école dans le quartier montréalais de Saint-Henri, s’est replongée dans ce document sans se douter que l’actualité la rattraperait avec autant de force. « Je trouve ça fabuleux », confie-t-elle. L’école Saint-Zotique, qu’elle dirigeait jusqu’à l’an dernier, a été la première à mettre sur pied un projet-pilote de maternelle à quatre ans à temps plein, en 2009. « Je vous avoue que je n’avais pas lu ça auparavant. Ça nous permet de remettre les choses dans une perspective historique », dit-elle. Et d’observer ainsi où nous en sommes, 50 ans plus tard, sur cette question.

Car la présentation récente du projet de loi 23 par la ministre de l’Éducation, Marie Malavoy, permettant justement la création en milieu défavorisé de maternelles à temps plein pour les enfants de quatre ans, en a irrité plus d’un. À commencer par Camil Bouchard, ancien député péquiste, qui déclarait en mars dernier que cette initiative créerait « des ghettos d’enfants pauvres » et qui dénigrait une approche qu’il qualifiait « d’intégration par ségrégation ». L’Association québécoise des centres de la petite enfance, sans surprise, mais aussi 17 chercheurs universitaires s’interrogeaient publiquement, quant à eux, sur la qualité des résultats qu’on pourrait obtenir avec une telle mesure, adoptée finalement par Québec en juin.

Pourtant, à Saint-Henri en 2009, les besoins pour une telle initiative semblaient évidents, l’école de Mme Brunelle comptant alors un taux d’enfants vulnérables supérieur à celui de l’ensemble de la ville de Montréal. Une enquête sur la maturité scolaire dévoilée à l’époque par la Direction de la santé publique lui confirmait cette réalité. « Les statistiques démontrent que les enfants issus d’un milieu défavorisé fréquentent beaucoup moins les CPE, alors que, quand on offre un service de maternelle à quatre ans, leurs parents viennent les inscrire à l’école naturellement. C’est un service complémentaire, et non pas en concurrence avec les CPE », précise-t-elle. Son but est d’outiller des enfants qui, autrement, passeraient directement de la maison à la maternelle à cinq ans, souvent sans avoir eu les mêmes occasions de socialiser et de développer leurs habiletés langagières que leurs camarades.

L’égalité des chances

L’équipe de l’école Saint-Zotique s’est donc associée à un groupe de chercheurs en sciences de l’éducation de l’UQÀM, dont Mme France Capuano, afin de mettre sur pied une maternelle à quatre ans à temps plein qui soit équilibrée. Tous ont travaillé à l’implantation de programmes s’appuyant sur des recherches scientifiques, tout en s’assurant du soutien adéquat de l’enseignant et de l’éducatrice concernés. « C’est un projet solide qui peut encore être peaufiné, mais on a travaillé fort pour que ça donne des résultats tangibles », explique Mme Brunelle, qui souligne que l’écart s’est resserré entre les enfants ainsi encadrés et ceux qui arrivaient déjà suffisamment préparés pour la maternelle à cinq ans. Elle rappelle que le rapport Parent avait mené à davantage d’investissements publics dans la recherche, qui doit être mise au service des enfants. « Les écoles ne s’associent pas suffisamment à la recherche universitaire, contrairement par exemple aux établissements de santé », observe-t-elle.

« On a un rôle social en éducation, qui est de répondre aux besoins des enfants vulnérables de niveau préscolaire, en offrant des services de qualité, ajoute l’ex-directrice. Le Conseil supérieur de l’éducation (CSE) a émis un avis indiquant qu’on avait tout à gagner avec des maternelles à quatre ans à temps plein dans les milieux défavorisés. » Dans cet avis daté d’août 2012, qui suggère de « mieux accueillir et éduquer les enfants d’âge préscolaire », le CSE disait notamment croire que l’égalité des chances « suppose d’accorder une priorité au développement des services en milieu défavorisé », un point de vue qui rejoint la recommandation du rapport Parent en 1964. « Cinquante ans plus tard, on préconise encore la même chose. Ça veut dire qu’on n’a pas beaucoup avancé encore, mais ça s’en vient, il y a de l’espoir », ajoute, souriante, Mme Brunelle.


Collaborateur

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Des professeurs-médiateurs

Présidente du Conseil supérieur de l’éducation de 1997 à 2002, la sociologue Céline Saint-Pierre animera, le 24 septembre prochain à l’auditorium de la Grande Bibliothèque, un événement intitulé « Le rapport Parent, un point d’arrivée et un point de départ », au cours duquel Claude Corbo, ancien recteur de l’UQÀM, et Guy Rocher, le réputé sociologue, partageront leurs réflexions en public.

Selon Mme Saint-Pierre, depuis 50 ans, l’enjeu de la démocratisation du système scolaire a été davantage compris et pris en compte dans sa dimension sociale que dans sa dimension culturelle. Or aujourd’hui, souligne-t-elle, « la diversité ethnoculturelle croissante de la population québécoise complexifie le rôle culturel de l’école, notamment dans les grands centres urbains. L’école québécoise est dorénavant sollicitée pour inscrire formellement dans son projet éducatif un objectif de transmission d’un noyau de valeurs et de savoirs universels », et elle participe donc à l’établissement d’un patrimoine commun. Un défi de taille, explique-t-elle, la culture commune ne devant pas neutraliser la diversité sociale et culturelle des élèves.

« Le cours d’éthique et culture religieuse et le volet de sensibilisation à la citoyenneté du cours d’histoire ont été inscrits dans les programmes actuels dans cette perspective d’une éducation inclusive et d’un vivre-ensemble harmonieux, note-t-elle, permettant de concilier l’appartenance commune et la diversité. Malheureusement, les controverses ont pris le pas sur une évaluation de fond de leur potentiel et il faudra en évaluer les retombées dans les prochaines années. »

« La prise en compte de la diversité sociale et culturelle dans le projet éducatif québécois nécessite de pouvoir compter sur des enseignants et enseignantes qui sont en mesure d’assumer un rôle de passeur, voire de médiateur culturel, au sein de la communauté scolaire », croit la sociologue, qui souligne que l’Université de Sherbrooke a récemment mis sur pied un programme de maîtrise en médiation interculturelle. La formation à la médiation culturelle propre au rôle de l’enseignant devrait d’ailleurs être intégrée aux programmes des facultés d’éducation. L’école, rappelle-t-elle, joue plus que jamais un rôle stratégique dans le processus d’inclusion sociale et culturelle de chaque citoyen dans la société québécoise.

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