Le Québec, «maître» de son éducation depuis 50 ans

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Jusque dans les années 60, l’éducation au Québec était gérée par l’Église catholique. Un vent de changement entraînera la sécularisation de ce domaine et la création du ministère de l’Éducation.
Photo: Source Office du film du Québec Jusque dans les années 60, l’éducation au Québec était gérée par l’Église catholique. Un vent de changement entraînera la sécularisation de ce domaine et la création du ministère de l’Éducation.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le 22 juin 1960, Jean Lesage et son équipe du tonnerre chassent l’Union nationale du pouvoir et prennent en charge la gouverne de la province : une révolution tranquille plutôt mouvementée s’amorce. À la même époque, un vent de modernisme souffle sur le monde religieux et balaiera graduellement la résistance à une profonde mutation en éducation. En parallèle, des réalisations comme la nationalisation de l’électricité et la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec s’inscrivent dans la volonté proclamée haut et fort d’être « Maîtres chez nous », signe précurseur d’élans de souveraineté.

 

Sur le contexte ou le climat politique, religieux et socioéconomique régnant au moment où le rapport Parent vient chambouler de fond en comble le monde de l’éducation dans les années 1960, le sociologue Guy Rocher est disert.

 

En 1963, il est à l’aube de ses 40 ans, il est membre de la Commission d’enquête qui accouchera du rapport Parent, il a fait le saut de l’Université Laval vers l’Université de Montréal en 1960, là où il enseigne et dirige le Département de sociologie : « La principale caractéristique à ce moment-là, c’est que l’État québécois acceptait d’assumer ses responsabilités dans les différents champs d’intérêt public et, en particulier, dans le domaine de l’éducation », rapporte-t-il.

 

Jusque dans les années 1960, l’Église catholique et la communauté protestante héritent de tout le dossier de l’éducation à quelque niveau que ce soit : « Le gouvernement s’était délesté complètement de sa vocation et de sa mission en cette matière. C’est le grand changement qui se produit et c’est un tel climat politique qui sert d’abord à la création de la commission Parent. Celle-ci venait en quelque sorte cristalliser beaucoup de mouvements de pensée qui se manifestaient depuis plusieurs années au Québec ; loin d’être une créature spontanée, la commission Parent avait été précédée de plusieurs courants de réflexion qui avaient fait l’objet de différents rapports. »

 

Il existe donc un esprit d’ouverture de la part des gens en place au pouvoir, de sorte que la commission profite de cette écoute positive : « Quand elle a décidé de proposer la création d’un ministère de l’Éducation, ce qui n’était pas alors le souhait de tout le monde dans la société québécoise, elle a pu aller de l’avant : nous avons rejeté l’idée de mettre sur pied un conseil de l’éducation voué à l’enseignement et un ministère tourné vers l’administration, pour opter plutôt pour un ministère qui avait l’entière responsabilité du financement, de l’administration et de l’enseignement. »

 

Tout est religieux en matière d’éducation au tournant des années 1960. Guy Rocher en fournit la preuve : « De leur côté, il ne faut pas l’oublier, les protestants tenaient aussi à leurs écoles confessionnelles, qui étaient protégées par la Constitution de l’époque à titre de minorité au sein de la majorité catholique ; avec la création d’un ministère, ils se sont aperçus qu’ils perdaient une certaine indépendance dont ils jouissaient depuis longtemps. »

 

Qu’à cela ne tienne, « des vents de changement importants soufflent du point de vue religieux », comme le laisse observer le sociologue : « Il faut penser que le concile Vatican II était en pleine action. Entre 1962 et 1965, on entendait beaucoup parler de celui-ci et de tout ce qui se brassait d’idées nouvelles dans les nouveaux rapports de l’Église catholique avec la modernité ; il y avait notamment des changements dans les mentalités et dans la liturgie. »

 

Et, en même temps, survient au Québec la création du Mouvement laïque de langue française, qui se consacre à la promotion de la laïcité : « On voyait là qu’il y avait au Québec un nouveau pluralisme religieux chez les Canadiens français. Par exemple, on annonce un programme de reconnaissance de parents qui veulent autre chose que des écoles catholiques et qui réclament un enseignement neutre. »

 

Et un souffle de liberté anime de surcroît le monde catholique et chrétien sur la scène mondiale pendant ce temps. Il en parle de cette façon : « Un bon nombre de prêtres, de soeurs et de frères enseignants ont remis en question leur vocation. Je pense que ces hommes et ces femmes se rendaient compte qu’ils étaient entrés dans le sacerdoce ou dans les communautés religieuses dans un climat sans doute quelque peu contraignant ; ils ont tout à coup senti, comme je l’ai vu et perçu, un certain vent de liberté qui leur permettait de remettre en question leur vocation ou leur appartenance à une communauté et de se tourner vers la laïcité. »

 

Dans un tel contexte, la commission Parent se positionne : « Elle va insister, dans bon nombre de passages de son rapport, sur la neutralité de l’État en matière de religion, de croyance et de foi. C’était la première fois dans un document public, je crois, qu’on fait état de cette neutralité nécessaire de l’État, de sa séparation avec les instances religieuses, quelles qu’elles soient ; c’est un sujet qui revient aujourd’hui, mais, à cette époque, ça n’a pas créé d’urticaire à personne. » Dans la foulée de cette neutralité, le projet d’université mis de l’avant par les jésuites est abandonné, les cégeps et l’Université du Québec verront le jour, pendant que l’Université Laval et l’Université de Montréal abandonneront leur charte religieuse pour se laïciser : « On assiste alors à un grand mouvement de déconfessionnalisation ou de laïcisation dans le monde de l’enseignement en particulier ; et tout s’est passé très rapidement. »

 

Le gouvernement se mêle d’économie

 

Le premier ministre Lesage utilise la formule « Maîtres chez nous » lors de la campagne électorale de 1962, qui porte essentiellement sur la nationalisation de l’électricité, un dossier que pilote un certain René Lévesque, ministre des Richesses naturelles. Sur le plan socioéconomique, « là encore je dirais que l’État a décidé d’être interventionniste », rappelle Guy Rocher, en parlant du contexte de cette époque.

 

Durant ces années, Jacques Parizeau devient également le maître d’oeuvre de la Caisse de dépôt et placement : « Gérald Filion, qui faisait partie de la commission Parent, a été nommé le premier responsable de cette caisse. Il y a là toute cette idée que nous avons besoin de prendre en main l’économie québécoise. On voulait créer un climat économique favorable au développement de l’entreprise canadienne-française et c’est dans cette perspective-là qu’on demandait à la commission Parent qu’on ait maintenant ici une population québécoise beaucoup plus instruite. »

 

« L’espèce de révolution industrielle et technologique dans laquelle on se lançait devait être soutenue par l’éducation, fait-il savoir, parce qu’on ne pouvait pas réussir une révolution ou un changement socioéconomique important sans modifier le système d’éducation. Il allait de soi à l’époque que le Québec n’avait pas un niveau d’instruction suffisant pour faire face à des transformations majeures ; s’il voulait répondre aux aspirations de “Maîtres chez nous”, il fallait vraiment qu’on le soit avec une population beaucoup plus instruite. »

 


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