Éducation - Après le défi de l’accessibilité s’impose celui de la réussite pour tous

Martine Letarte Collaboration spéciale
Dans les années 60, moins d’un Québécois sur deux terminait la 7e année.
Photo: Source Office du film du Québec Dans les années 60, moins d’un Québécois sur deux terminait la 7e année.

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation – rapport Parent

Le système d’éducation québécois d’aujourd’hui doit encore beaucoup au rapport Parent, publié il y a un demi-siècle, mais il a encore plus d’un défi à relever. Monique Brodeur, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal, rend compte des enjeux actuels.

 

Pour Monique Brodeur, Alphonse-Marie Parent, prêtre catholique, ancien recteur de l’Université Laval, président de la commission Parent et auteur du célèbre rapport, pourrait toujours se retrouver dans le système d’éducation québécois tel qu’il est devenu.

 

La base demeure, mais le système a évolué et continue de le faire selon les actuels défis à relever, comme le haut taux de décrochage et l’arrivée aux études postsecondaires d’élèves handicapés et en difficulté d’apprentissage. « La structure du système d’éducation est demeurée la même, avec les écoles secondaires, les cégeps, le Conseil supérieur de l’éducation », énumère Mme Brodeur.

 

La réforme Parent reposait sur l’idée d’offrir l’accès à l’éducation pour tous. « Il fallait mieux organiser le système d’éducation pour assurer un rattrapage, précise-t-elle. Dans les années 60, moins d’un Québécois sur deux terminait la 7e année et, pour ce qui est des études postsecondaires, la participation des francophones était très faible. C’était la catastrophe chez les femmes, et en milieu rural le problème était amplifié. »

 

Le rapport Parent a entre autres rendu l’école obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans.

 

Réussite pour tous?

 

Après l’accessibilité vient le défi de la réussite pour tous. C’était l’objectif souhaité par la dernière réforme implantée à la fin des années 90. « On a vu une arrivée importante de jeunes avec des besoins particuliers aux études postsecondaires, grâce à la mobilisation de différents acteurs sur le terrain, indique Monique Brodeur. On a réussi à offrir une accessibilité. Maintenant, il faut voir comment opérationnaliser tout ça. Il reste encore beaucoup de travail à faire. »

 

Elle s’inquiète particulièrement du taux de décrochage. « Dans certaines communautés autochtones, on atteint un taux de décrochage de 70 à 90 %, alors que la moyenne québécoise est de 25 ou 26 %, précise la doyenne. Dans certains quartiers défavorisés de Montréal, on a repéré un taux de décrochage de 53, voire 59 %. »

 

Pour relever le défi de la réussite pour tous, Monique Brodeur croit que tous devront mettre la main à la pâte : adultes, intervenants, ministères, milieux scolaires, universités. « Les travaux de recherche devraient guider de façon plus systématique les décisions prises à l’égard de l’éducation au Québec, affirme-t-elle. Avec les réalités et les besoins complexes d’aujourd’hui, nous pouvons penser qu’on aurait besoin de faire appel à différentes théories prouvées par la recherche pour développer des interventions plus fines. »

 

Elle donne l’exemple de la réforme qui veut que les enfants réalisent leurs apprentissages en contexte significatif. « C’est excellent comme approche, mais, en même temps, on a évacué l’idée de la connaissance de savoirs plus techniques qui sont essentiels, dit Mme Brodeur. Pour l’apprentissage de la lecture, il faut enseigner par une approche explicite le son des lettres et les correspondances entre graphème et phonème. Or montrer les lettres de l’alphabet aux enfants n’a pas de sens en soi, donc ç’a été évacué du programme. »

 

La doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation affirme que ce sont les enfants issus d’un milieu défavorisé qui en sont les grands perdants. « La recherche montre depuis 1967 que la connaissance du nom et des sons des lettres est l’indicateur le plus puissant pour prédire le succès d’apprentissage de la lecture, précise-t-elle. Les enfants issus d’un milieu favorisé sont généralement exposés aux lettres à la maison, mais, trop souvent, les enfants issus d’un milieu défavorisé ne le sont pas. Or, à la fin de la première année, un enfant doit savoir lire pour assurer la suite de sa scolarité. La fenêtre est très courte. »

 

Monique Brodeur croit que l’arrivée de la maternelle à quatre ans pourra aider à contrer les inégalités et permettre aux enfants de mieux réussir à l’école. « Il faut tout de même que, dans tout le parcours scolaire, différentes approches et connaissances provenant de l’ensemble de la recherche soient utilisées pour favoriser la réussite de tous », affirme-t-elle.

 

Meilleure orchestration de la recherche

 

Plusieurs projets de recherche intéressants se réalisent dans le milieu de l’éducation, aux yeux de Monique Brodeur, dont le champ d’expertise comprend le développement professionnel des enseignants, l’adaptation scolaire et la prévention des difficultés d’apprentissage en lecture.

 

« Il manque toutefois une orchestration de l’ensemble des réalisations en recherche dans le domaine de l’éducation », affirme-t-elle.

 

Elle donne l’exemple du thème de la violence en milieu scolaire. L’UQAM vient de lancer la Chaire Robert-Sheitoyan sur la prévention de la violence et le décrochage scolaire, l’Université Laval a lancé l’an dernier la Chaire de recherche sur la sécurité et la violence en milieu scolaire, avec l’appui du ministère de l’Éducation, et l’Université de Sherbrooke a la Chaire de recherche de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke sur l’engagement, la persévérance et la réussite des élèves.

 

« À quelle porte devrait cogner le décideur d’une école ou d’une commission scolaire qui rencontre une problématique de violence et qui voudrait trouver les meilleures pratiques basées sur l’état actuel des connaissances ?, questionne Mme Brodeur. Les travaux se font de façon décousue. Il devrait y avoir un lieu où on rassemble les différents acteurs d’un domaine et les résultats de leurs travaux. »

 

Monique Brodeur croit que le milieu de l’éducation pourrait bénéficier de la création d’un organisme fédérateur dans la même veine que l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

 

« On va dans le site Internet de l’INSPQ et on voit ses grandes thématiques de recherche et ses partenaires. On dit qu’on veut faire de l’éducation une priorité nationale, mais comment y arriver ? Je crois que cette volonté doit nous amener à poser un geste fort pour réussir une meilleure orchestration. Beaucoup d’argent est investi dans la recherche en éducation, mais pas nécessairement d’une façon optimale. Une plus grande collaboration entre les grands acteurs permettrait de réaliser des travaux plus rigoureux ayant une portée plus bénéfique pour les enfants et les apprenants. »

 


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