Appel à une nouvelle commission Parent - Je ne peux demeurer «tranquille», même à l’approche de mes 94 ans

Paul Gérin-Lajoie Collaboration spéciale
Paul Gérin-Lajoie (ici photographié en 2002) rêve d’une deuxième Révolution tranquille.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Paul Gérin-Lajoie (ici photographié en 2002) rêve d’une deuxième Révolution tranquille.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le 50e anniversaire du rapport Parent me fournit une occasion unique de faire un retour sur la Révolution tranquille des années 60 en éducation et de revivre ce moment historique, cet épisode collectif que j’ai eu la joie de piloter. Mais cette commémoration doit aussi nous permettre de faire le point sur l’état de l’éducation dans le Québec d’aujourd’hui.

 

Dès 1961, en l’absence d’un ministère de l’Éducation et comme ministre de la Jeunesse, j’avais déjà fait adopter une dizaine de projets de loi qui, sous l’appellation de Grande Charte de l’éducation, rappelaient le droit universel à l’éducation et en ouvrait l’accessibilité à tous les niveaux. Cette charte précisait déjà certains droits et obligations tant des étudiants que des parents et des enseignants. Elle attribuait aussi de nouvelles responsabilités aux écoles, aux commissions scolaires, aux universités et aux établissements privés. Ce premier train de mesures de la Révolution tranquille incluait la fréquentation scolaire obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans, l’obligation faite aux commissions scolaires d’assurer gratuitement l’enseignement jusqu’à la 11e année, une hausse des allocations statutaires aux commissions scolaires, des subventions pour l’organisation de maternelles, un plan quinquennal de financement des universités, la reconnaissance du droit de vote aux élections scolaires pour les parents d’un enfant âgé de moins de 18 ans, des allocations scolaires mensuelles pour les élèves de 16 et 17 ans, un régime de prêts et bourses pour les études postsecondaires et des bourses pour la formation universitaire du personnel enseignant.

 

Le rôle de la commission Parent

 

Une fois ce premier virage amorcé, une consultation populaire et une analyse prospective s’imposaient, ce qui nous a conduits, au même moment, à créer la Commission royale d’enquête sur l’enseignement, la commission Parent, à laquelle s’ajouta la formation du comité Ryan sur l’éducation des adultes, dont les recommandations en 1964 seront reprises dans le rapport de la commission Parent.

 

Vers l’avenir

 

La commission Parent a exercé un rôle majeur dans cette Révolution tranquille. Elle fut le catalyseur d’un consensus général tourné vers l’avenir. Sans elle, nous n’aurions pu renverser démocratiquement, comme nous avons réussi à le faire, les résistances culturelles et politiques de l’époque. Plus concrètement, la commission a été le concepteur et l’incubateur des instances nouvelles qui caractérisent depuis lors notre système d’éducation. Pensons aux écoles secondaires polyvalentes, aux commissions scolaires régionales, aux cégeps, au réseau public de l’Université du Québec, aux facultés d’éducation pour assurer une meilleure formation à tous les futurs enseignants, sans oublier évidemment la création stratégique d’un ministère de l’Éducation.

 

Un point faible : la formation professionnelle

 

Toutefois, faisant un retour en arrière sur cette période décisive de notre histoire de l’éducation et tout en reconnaissant les avancées majeures ainsi réalisées, je ne peux m’empêcher de souligner une limite importante de ces réformes capitales. Je renvoie ici à la place marginale faite à la formation professionnelle, tant pour les jeunes que pour les adultes. Personnellement, dans les débats de l’époque et depuis lors, j’ai toujours refusé la dichotomie, sinon l’opposition, entre formation générale et formation professionnelle. Déjà en 1961-1962, j’étais au fait des initiatives allemandes valorisant la formation professionnelle et les passerelles entre les diverses filières éducatives. Mais le souci justifié de revaloriser la culture générale pour tous et à tous les niveaux ainsi qu’une vue simplifiée de la polyvalence et des voies d’accessibilité scolaire ont, sauf au niveau collégial, détourné l’attention des équipes chargées de la mise en place des réformes.

 

On a alors négligé cette composante importante des systèmes d’éducation qu’est la formation professionnelle. Hélas, il aura fallu pratiquement deux décennies pour que les ministres de l’Éducation, à la suite de Claude Ryan en 1986, commencent à redresser la situation et à refaire une place à la formation professionnelle, tout au moins dans les prestations à temps complet. L’image négative de cette formation professionnelle dans l’opinion publique que cela a produite ou renforcée continue d’exercer son influence auprès des parents et de la société en général. De plus, encore aujourd’hui, l’accès à temps partiel à la formation secondaire professionnelle et à l’enseignement technique collégial demeure plus que limité, et cela, en dépit des demandes pressantes des acteurs du marché du travail.

 

Pour une deuxième Révolution tranquille

 

Un retour en arrière sur les 50 dernières années montre donc des progrès majeurs, en particulier quant à l’accessibilité à la formation secondaire et postsecondaire. Mais une deuxième Révolution tranquille doit être mise en chantier pour assurer l’exercice du droit de tous les jeunes et des moins jeunes à une éducation de qualité. Il faut, eu égard à la formation professionnelle et technique, penser des passerelles entre les filières éducatives, diversifier ainsi les cheminements éducatifs et les prolonger tout au long de la vie. La situation difficile des écoles secondaires publiques dans les quartiers à faible revenu doit aussi être corrigée : le taux de réussite scolaire y est tellement plus faible qu’ailleurs. Les enfants de ces milieux ont aussi besoin, dès la petite enfance, de programmes scolaires pour remédier aux inégalités éducatives et culturelles qu’ils vivent au quotidien ; ces inégalités, on le sait, sont annonciatrices de difficultés prévisibles lors de l’entrée à l’école primaire.

 

Il importe aussi d’accroître l’accès à l’université, en particulier pour les étudiants de première génération, ce qui est à la fois une question éthique et un investissement public devenu économiquement nécessaire. Enfin, si l’éducation des adultes a fait des bonds majeurs dans les domaines de la formation reliée au travail et de la formation générale, elle demeure nettement sous-développée dans le champ de la formation socioculturelle et de l’éducation populaire. Il faut souligner ici la situation des personnes âgées qui, au Québec, voient leur parcours éducatif et donc l’éducation tout au long de la vie s’arrêter à 65 ans.

 

Le droit d’apprendre

 

L’exercice du droit d’apprendre, sans discrimination aucune, est en effet la meilleure défense contre la violation des autres droits. L’exercice généralisé de ce droit est aussi le meilleur investissement pour l’avenir d’un pays, car il s’agit de développer le potentiel de ses citoyennes et citoyens, de libérer les véritables forces créatrices de nos sociétés.

 

Pour une nouvelle commission Parent

 

Une tout autre Révolution tranquille s’impose pour mobiliser la collectivité autour des injustices scolaires, mais surtout autour du double défi de créer une citoyenneté créatrice ouverte sur le monde et de construire une économie dynamique et solidaire.

 

Je ne peux demeurer « tranquille », même à l’approche de mes 94 ans. Je rêve parfois de retourner à l’action, de lancer cette deuxième et autre Révolution tranquille et de créer, pourquoi pas, une commission grand-grand-Parent, si on me permet ce jeu de mots. Je rêve aussi de faire une opération semblable à l’échelle internationale, pour tous nos frères et soeurs, pour nos enfants et petits-enfants de tous les pays du monde.


Paul Gérin-Lajoie
Le 30 août 2013