Enseignants - Après l’humanisme, le clientélisme

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Sylvain Mallette
Photo: Source FAE Sylvain Mallette

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation – rapport Parent

Le Québec aurait-il besoin d’un autre rapport Parent ? Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), et Caroline Senneville, présidente de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ), donnent leur avis.

 

« Le rapport Parent a été le premier jalon, la pierre angulaire du système d’éducation au Québec », rappelle Caroline Senneville. Et, 50 ans après ce qu’elle estime être un « texte fondateur du Québec, au même titre que Refus global », le Québec a aujourd’hui besoin de remettre l’éducation en première page. « Lors du mouvement étudiant en 2012, il y a eu une prise de conscience collective de l’importance fondamentale de l’éducation, de l’école prématernelle à l’université, pour toute société démocratique. C’est un héritage que nous laisse le mouvement étudiant et nous l’en remercions. »

 

Bien conscientes du monument que le rapport Parent représente, les deux fédérations profitent de cet anniversaire pour revenir sur les oubliés en chemin, les idées mises de côté qui mériteraient, après 50 ans de parcours, de revenir au centre.

 

«Volonté collective»

 

Caroline Senneville constate tout d’abord une différence de ton : le rapport Parent dégageait « une vision humaniste » de l’éducation, considérée comme « un tremplin pour atteindre un modèle de société qu’on voulait instaurer », rappelle-t-elle. Un constat partagé par Sylvain Mallette, qui voit derrière le rapport Parent « une volonté collective de se doter d’un moyen de progrès social. L’école publique était porteuse de ce projet. » Cet humanisme a pourtant laissé place à un « clientélisme trop présent, déplore Carole Senneville. On assiste aujourd’hui à une vision utilitariste de l’éducation, comme s’il s’agissait d’un service à court terme donné aux individus. »

 

Quand l’éducation se réduit à un « arrimage aux besoins du marché du travail », poursuit-elle, elle devient « une marchandise comme une autre, destinée à des clients qui s’attendent à obtenir leur diplôme car ils ont payé leurs droits ». L’éducation désintéressée, un épanouissement ? « C’est de moins en moins le cas. » Et la grande perdante de cet utilitarisme éducatif est la culture générale, évacuée des priorités scolaires : une erreur, estime Caroline Senneville, puisque, « à 35-40 ans, ce sont les habiletés de base et la culture générale qui permettent de s’adapter au changement. Il ne suffit pas d’être formé pour un logiciel qui vient de sortir, il faut aussi être capable de s’adapter au suivant. » Et c’est encore la culture générale qui permet de savoir éviter la démagogie et les discours totalitaires, critiquer la démocratie et comprendre les enjeux.

 

Enrichir les programmes

 

Ce problème se pose dès l’école primaire, selon Sylvain Mallette, car un des travers majeurs dont se plaint la FAE est la pauvreté des contenus des programmes. « Il faudrait revoir et enrichir les programmes pour accorder une place prioritaire aux connaissances », estime-t-il. Pendant que les enseignants sont privés de ce qui fait l’essence même de leur métier - transmettre un savoir - ils se retrouvent sans droit de regard et de parole, alors qu’ils sont les premiers experts de la pédagogie sur le terrain.

 

« Si un rapport Parent devait être publié aujourd’hui, les professeurs exprimeraient leur mécontentement et leur grande tristesse en raison du peu de respect qu’ont la société québécoise, le ministère et les commissions scolaires. Leur mépris et leur regard critique ne se dissimulent plus, avance Sylvain Mallette. On demande aux parents de remplacer les enseignants, on demande aux enseignants de remplacer les ressources professionnelles que les commissions scolaires décident de supprimer. On leur demande de faire de la différenciation pédagogique et d’adapter leur enseignement et leurs évaluations, mais sans leur proposer de ressources. »

 

Et, pour achever de les infantiliser, il cite les pourcentages de réussite et les conventions de gestion. Au banc des accusés figure le ministère de l’Éducation, « un ministère idéologique », dénonce-t-il, où « des personnes qui n’ont jamais mis les pieds dans une salle de classe viennent dire quoi faire aux professeurs ».

 

À revoir

 

À cela s’ajoutent plusieurs points faibles du système éducatif québécois, de la maternelle à la formation des adultes, qui mériteraient qu’on s’y attarde. « Les programmes au préscolaire, en maternelle et pour la petite enfance ne se sont développés que dans les années 90, précise Caroline Senneville, et devraient encore être approfondis. » De plus, « les statistiques sur l’analphabétisme sont effrayantes, et ce ne sont pas que de vieux restants d’avant la Révolution tranquille : des analphabètes sortent de notre système scolaire », déplore-t-elle.

 

Du côté de la formation collégiale, la fragilité des programmes dans les cégeps en région mériterait aussi de se retrouver sur la sellette, de même que la formation professionnelle et la formation continue. Sylvain Mallette soulève pour sa part l’urgence de « la question du financement public des écoles privées », qui avait pourtant déjà été soulevée dans le rapport Parent. « Mais rien n’a été fait : il s’agit d’un manque de courage politique, alors que l’école privée mène une concurrence déloyale à l’école publique. »

 

Là où Sylvain Mallette en appelle à un second rapport Parent, pour revoir de fond en comble l’éducation au Québec, Caroline Senneville préconise une mise au point de moindre envergure.

 

Préférant le modèle des états généraux sur l’éducation, qui ont eu lieu il y a bientôt 20 ans, à celui du Sommet sur l’enseignement supérieur - « un bel exercice, mais dont la vision est parcellaire, avec des sujets décidés d’avance qui émanaient du ministère » - Caroline Senneville insiste sur l’importance de répéter régulièrement l’opération. « Pour gérer le système scolaire et prendre des décisions, nous devons procéder à un recul réflexif pour voir les impacts à long terme. Un temps d’arrêt permet de mieux préparer l’action. »

 


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