Hier et aujourd'hui - Ce que démocratiser signifie

Julien Prud'homme Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation – rapport Parent

En 1937, le cardinal Villeneuve parle d’une « vraie macédoine » pour décrire le désordre qui règne parmi les écoles québécoises. Entre les écoles secondaires anglo-protestantes et les collèges classiques, les écoles de rang et les « académies commerciales », le « primaire supérieur » et des dizaines d’écoles ménagères oude métiers, le destin scolaire d’un enfant dépend beaucoup des hasards de sa région d’origine, de sa religion et de la fortune de ses parents.

 

Une fois passée la boucherie de 1939-1945, les enfants fréquentent davantage l’école, et plus longtemps. En hausse depuis le XIXe siècle, la fréquentation scolaire est fouettée par la loi libérale de 1943 qui rend l’école obligatoire et gratuite jusqu’à l’âge de 14 ans. Le taux de scolarisation explose, surtout chez les plus jeunes : chez les enfants de 14 ans, il passe de 57 à 92 % entre 1950 et 1961. Pour les plus vieux, ni contraints par la loi, ni soutenus financièrement, c’est moins net : encore en 1958, moins de 14 enfants francophones sur 100 terminent leur 11e année.

 

L’obligation scolaire repose sur un incitatif économique : l’école obligatoire est aussi gratuite, et les parents doivent respecter la règle s’ils veulent bénéficier des allocations familiales du gouvernement fédéral. Cette gratuité de l’école primaire est toutefois vite battue en brèche. Élu en 1944, le premier ministre Maurice Duplessis est fiscalement conservateur. Soucieux de ne pas hausser la taxe scolaire, il encourage les commissions scolaires à réintroduire des droits de scolarité au niveau élémentaire.

 

La mesure ravit les propriétaires d’immeuble. Mais elle inquiète ceux qui, attentifs aux besoins nouveaux de l’économie et d’une civilisation urbaine, croient que l’accès du plus grand nombre à l’éducation est nécessaire à la collectivité. Pour l’opposition libérale, les syndicats et les chambres de commerce, la généralisation de l’instruction primaire n’est qu’un premier pas. Dans les années 1950, libéraux et syndicats exigent de façon répétée le retour à « l’école gratuite » à l’élémentaire, tandis que l’avenir de l’enseignement secondaire occupe de plus en plus les esprits.

 

L’éducation, un enjeu

 

À la mort de Duplessis, en 1959, l’éducation est un enjeu brûlant. Le nouveau premier ministre, Paul Sauvé, annonce que la prochaine session parlementaire sera la « session de l’éducation ». Le chef libéral, Jean Lesage, avait déjà proclamé que l’instruction publique serait « la principale préoccupation de mon gouvernement » s’il était élu. Porté au pouvoir en 1960, Lesage traduit effectivement en actes ce que démocratiser l’école signifie en cette aube de la Révolution tranquille.

 

Dans le Québec des années 1960, la démocratisation de l’éducation est à la fois un projet social et une nécessité économique. Pour mener les masses à l’école, estime-t-on, il faut la rendre gratuite. Dès 1961, des lois et des budgets assurent la gratuité scolaire jusqu’à la onzième année - y compris la gratuité du transport et des manuels. En contrepartie, l’obligation de fréquenter l’école s’étend à l’âge de 15 ans. Une allocation est prévue pour les parents des jeunes qui poursuivent leur scolarité jusqu’à 17 ans, tandis que des prêts et bourses facilitent l’accès à l’université et aux dernières années du collège classique. En 1967, la création des cégeps gratuits doit assurer l’accès de tous à la formation pré-universitaire et professionnelle.

 

Pour l’accessibilité

 

La plupart des acteurs politiques, de gauche comme de droite, soutiennent ces politiques d’accessibilité. Le chômage des moins instruits préoccupe et la gratuité est perçue comme un puissant levier de développement. Conquise au primaire et au secondaire, elle reste toutefois incomplète. Tous l’admettent. En 1960, les libéraux avaient promis « la gratuité scolaire à tous les niveaux, y compris celui de l’université ». Aux élections de 1966, ils réitèrent cette promesse, alors que l’Union nationale, l’ancien parti de Duplessis, propose à son tour « l’offre de gratuité scolaire » à tous les échelons : « au niveau universitaire, cette gratuité s’établira par étapes ».

 

C’est « en attendant », en quelque sorte, que le gouvernement Johnson, campé à droite, institue le régime de prêts et bourses en 1966 (les bourses sont alors supérieures aux prêts), puis gèle les droits d’inscription à l’université en 1968.

 

L’horizon de la gratuité est alors largement partagé. La sagesse du temps veut que les mesures favorisant la formation et l’autonomie des citoyens ne constituent pas une dépense, mais un investissement. Que la véritable perte réside dans le gaspillage de talents et la persistance d’obstacles à la mobilité sociale. Que l’endettement des jeunes adultes, et de leurs parents, nuit au progrès économique. Le tome III du rapport Parent, paru en 1966, reprend l’argument.

 

Cette raison se dissipe après 1970. Après 1990, un premier dégel des droits de scolarité à l’université stoppe net la croissance des inscriptions chez les francophones, en recul de 1992 à 1997 et en état de quasi-stagnation depuis ce temps. Depuis, le coût réel de l’instruction n’a fait que croître et les hasards de la naissance influencent davantage les parcours scolaires. Pourtant, le manque de jeunes qualifiés et l’endettement des ménages inquiètent.

 

Comment croire, dès lors, que les années 1960 n’ont plus rien à nous apprendre ?


Julien Prud'homme - Professeur associé au Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie

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