Quelle histoire!

Nombre de cégepiens ne peuvent expliquer ce qu’est un référendum.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Nombre de cégepiens ne peuvent expliquer ce qu’est un référendum.

L’annonce de l’implantation, dès l’automne 2014, d’un cours obligatoire d’histoire du Québec au collégial a été, règle générale, saluée de toutes parts. Mais comme en toutes choses, le diable est dans les détails. À quoi devra ressembler ce cours et comment devra-t-il être enseigné ?

 

 

Cela fait plusieurs années que Sophie Roy, enseignante au collégial en sciences humaines, le constate : il y a quelque chose qui cloche dans la mémoire politique des étudiants. Lors de la rentrée, elle a fait passer à ses étudiants un petit test de connaissances pour sonder leur degré de culture générale. Résultat ? La moitié d’entre eux ne savent pas que Pauline Marois est la première ministre du Québec.

 

« Ils peuvent dire que Stephen Harper est le premier ministre du Canada, mais ils pensent qu’il est du NPD. Ils savent que le dernier référendum a eu lieu en 1995, mais ils ne peuvent pas expliquer ce qu’est un référendum », raconte-t-elle.

 

« Les élèves retiennent peu de choses de ce qu’ils ont appris au secondaire », abonde Patrick Moreau, professeur de littérature au collège Ahuntsic et auteur de Pourquoi nos enfants sortent-ils de l’école ignorants ? (Boréal). « Les élèves, quand ils arrivent [au cégep], n’ont pas de cadre historique. Ils ont vu des choses, mais ne savent pas quel rapport de causalité il y a entre les événements. Ils n’ont pas une vision claire du passé», ajoute-t-il.

 

Selon lui, l’enseignement de l’histoire au secondaire est malheureusement trop « incolore». « Chaque citoyen doit d’une manière personnelle se réapproprier le passé », croit M. Moreau, dont la vision, plus nationaliste, s’arrime à celle des membres de la Coalition pour l’histoire.

 

Ainsi, va pour la pertinence d’un tel cours au collégial, qui viendrait corriger ces lacunes. À condition d’éviter la redite avec le secondaire et d’adapter le cours pour de jeunes adultes, précise-t-il. En France, d’où il vient, l’histoire est enseignée chaque année du secondaire jusqu’à la fin du lycée (l’équivalent du cégep). « Chaque année, les programmes vont reprendre les mêmes périodes, mais de façon plus approfondie. C’est une force, ça favorise la mémorisation. »

 

Sophie Roy ne nie pas que renforcer la connaissance sur l’histoire du Québec et la société sortirait quelques étudiants d’une grande noirceur, à cet âge crucial. « Ce n’est pas tout le monde qui grandit dans une famille qui écoute les nouvelles et parle de politique. […] J’ai l’impression que le cégep, c’est l’âge où on peut les rattraper. C’est là qu’ils commencent à lire les journaux, à s’intéresser à ce qui se passe. »

 

Politique contre histoire

 

La vision des deux enseignants au collégial diffère toutefois légèrement sur le contenu et la manière d’aborder ce cours. Sophie Roy, qui n’est pas historienne de formation mais enseigne plutôt la politique, plaide pour un cours « multidisciplinaire » qui pousserait plus loin le cours d’histoire, en intégrant des notions d’éducation à la citoyenneté. « On veut que les jeunes aillent voter, mais ils ne comprennent pas les enjeux », relève-t-elle.

 

L’enseignante au cégep Gérald-Godin déplore que très peu de place soit accordée aux sciences politiques dans la formation collégiale préuniversitaire. Un étudiant en sciences humaines devra obligatoirement suivre un ou deux cours de psychologie, un cours d’histoire, mais un cours de politique ? « Des fois c’est un, mais des fois c’est zéro, ça dépend des cégeps », constate-t-elle. Pire, les autres programmes d’études collégiales (DEC) n’imposent aucun cours de politique - non plus que d’histoire, d’ailleurs. « Ça donne un médecin qui n’aura jamais eu de cours sur les modes de scrutin », fait-elle remarquer.

 

Le ministre Duchesne, qu’elle soupçonne d’avoir peur de mettre le mot « politique » dans ce nouveau cours qu’il implante, n’a-t-il pas dit lui-même que l’objectif d’un tel cours était d’amener les Québécois à passer à l’action ? « Et quand on parle d’action citoyenne, on veut quoi ? On veut que les citoyens participent aux débats, qu’ils aillent voter et qu’ils s’intéressent à la vie politique », souligne-t-elle, en admettant prêcher pour sa paroisse.

 

Patrick Moreau met en garde contre un cours trop « utilitaire », comme c’est le cas au secondaire. « [Avec un cours d’éducation à la citoyenneté], j’aurais peur qu’on retourne dans le présentisme des programmes du secondaire et qu’on axe toute la compréhension de l’histoire sur des débuts qui sont actuels et plus politiques et moraux que, à proprement parler, historiques », a-t-il dit. « Personnellement, ça me gênerait, c’est toujours une instrumentalisation de l’histoire que je trouve très dommage. »

 

Il cite en exemple les discussions qu’il a dans ses cours de littérature, lorsqu’il aborde les tragédies grecques. « Je leur demande ce qu’ils savent de la Grèce antique, et ils vont toujours me dire que les femmes n’avaient pas le droit de vote. C’est exact, mais c’est une vision centrée sur nous-mêmes de l’expérience extraordinaire que fut la démocratie athénienne. »

 

Histoire ou propagande ?

 

Le projet d’ajouter un cours obligatoire d’histoire du Québec contemporain étant celui d’un gouvernement souverainiste, Sophie Roy dit ne pas être dupe des intentions derrière son implantation. Raison de plus pour ne pas se contenter d’inculquer uniquement une vision historique à ces jeunes adultes du collégial. « Quand on parle d’histoire nationale, on parle aussi beaucoup de politique », soutient-elle, disant espérer que le ministre ne consultera pas uniquement les enseignants d’histoire pour ce cours.

 

Il ne faut pas avoir peur de l’histoire, croit quant à lui Patrick Moreau qui, du fait de son origine française, regarde l’éducation au Québec avec un certain recul. « On a peur de nommer des faits. » N’y a-t-il toutefois pas une possibilité de verser dans la propagande ? « Certains disent qu’il ne faudrait pas enseigner l’histoire parce qu’elle est politique, mais ça ne veut pas dire qu’elle amène à faire un choix pour tel ou tel autre parti. Ça veut dire que quand on raconte l’histoire, il y a des enjeux politiques. On peut enseigner intelligemment sans tomber dans la propagande », a-t-il soutenu.

16 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 7 septembre 2013 07 h 37

    L'ignorance...

    Marie Laberge a écrit récemment que la mère de tous les vices n'est pas l'oisiveté mais l'ignorance. On en a une démonstration éloquante ici. Ce n'est pas d'histoire dont on devrait se préoccuper devant des étudiants et des citoyens qui ne savent pas qui est leur premier ministre. C'est d'un grave provlème d'ignorance.

  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 7 septembre 2013 07 h 38

    Histoire et fiction

    Les faits n'ont aucune signification par eux-mêmes. Leur sens vient de l'interprétation qu'on en donne. Et les interprétations sont infinies.

    Dans tous les pays du monde, l'histoire se résume à l'interprétation des faits à la lumière des opinions dominantes.

    L'histoire est une branche de la littérature.

    Desrosiers
    Val David

    • André Desgagnes - Inscrit 7 septembre 2013 12 h 51

      Bonjour moisieur Desrosiers,si je vous comprends bien, en histoire il y à toujours des histoires.
      Bonne journée

  • Guy Lafond - Inscrit 7 septembre 2013 08 h 18

    Me laisseriez-vous vous raconter une histoire de "Québec"?


    Ou celle de de l'épanouissement de l'humanisme dans les Amériques?

    Et si vous me le permettez, je prendrais pour exemple: le développement des relations d'amitié et de compréhension mutuelle entre les Amérindiens, Samuel de Champlain de Brouage, et tous les aïeuls de celles et ceux qui ont adopté cette terre comme une de paix.

    Des descendants qui sont devenus aujourd'hui des Québecois, des Canadiens, des Américains, des Nord-Américains, des citoyens du Monde.

    • Gilles Théberge - Abonné 7 septembre 2013 17 h 39

      J'aime la référence que vous faites à la partie de notre histoire qui rappelle que Samuel de Champlain éprouvait un profond respect pour les «sauvages». En effet il les trouvait suffisamment intéressant, pour qu'il envisage que «nos fils marieront vos filles et nous ne formeront qu'un seul peuple.».

      Mais pour le reste de l'histoire, je ne suis pas certain que je partage votre vision que je sens optimiste.

  • André Michaud - Inscrit 7 septembre 2013 09 h 50

    Éviter la propagande ??

    Donner de faits historiques c'est dire que les québécois ont rejeté par deux fois le séparatisme.

    Faire de la propagande c'est dire que leur décision était mauvaise, ou fondé sur la peur, ou par manque d'intelligence etc..des interprétations partisanes.

    • Marc Blanchard - Inscrit 7 septembre 2013 10 h 41

      Monsieur,

      C'est vrai ce que vous dites. Il y aura des profs qui le diront comme vous le dites, d'autres qui le diront autrement. Tant que la discussion est possible, tout va bien.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 7 septembre 2013 15 h 32

      Parlant d'interprétations partisanes, la vôtre est particulièrement transparente, par omission. C'est un fait, pas une interprétation, que le camp du non en 1995 doit sa «victoire» à la fraude et au non-respect du processus démocratique.

      La propagande canadienne a même généré son propre scandale de détournements de fonds publics contre la souveraineté du Québec. Ça a donné le Scandale des Commandites.

      Quel «bel héritage» que ce fédéralisme.

    • André Michaud - Inscrit 8 septembre 2013 09 h 39

      @ M.Bouteu

      Aucun citoyen n'a vu son vote changé frauduleusement..

      Dans les faits le NON a gagné à cause de la région de Québec.

      On aura beau blâmé le fédéral, l'argent, les ethnies...ce sont les citoyens qui ont décidé.

    • Claude Lafontaine - Abonné 8 septembre 2013 16 h 21

      @ André Michaud
      Beaucoup de citoyens ont voté non mais sous l'influence d'information (et désinformation) contrôlée et massivement diffusée en ne respectant pas les règles établies. C'est bien connu, si on peut contrôler l'information on peut contrôler le monde, c'est pour éviter ces dérives qu'il y a des règles à respecter dans les pays démocratiques, mais lorsque le dirigeant d'un des camps (Jean Pelletier) déclare officiellement : "qu'au référendum de 1995 il a agit comme s'il était à la guerre et qu'en temps de guerre tous les moyens sont bons" : http://www.youtube.com/watch?v=PPOFr62Vuyo ça explique bien des choses

    • André Michaud - Inscrit 8 septembre 2013 20 h 11

      @ M.Lafontaine

      En quoi les citoyens auraient-ils été mal informés? Qu'est-ce qui aurait changé leur décision ?

      Pour ce qui est des irrégularités administratives, je fus personnellement témoin d'une irrégularité du camp du OUI en 1995 , mais je ne doute pas une seconde qu'il en y en aie eu aussi dans celui du NON.

      Mais ces gestes illégaux n'ont en rien influencé l'opinion des citoyens.

  • Jean Lapointe - Abonné 7 septembre 2013 09 h 54

    Apprendre à penser par soi-même et non pas dicter quoi penser.

    « Certains disent qu’il ne faudrait pas enseigner l’histoire parce qu’elle est politique, mais ça ne veut pas dire qu’elle amène à faire un choix pour tel ou tel autre parti. Ça veut dire que quand on raconte l’histoire, il y a des enjeux politiques. On peut enseigner intelligemment sans tomber dans la propagande », a-t-il soutenu.»

    Ce qu'il faut voir je pense c'est le fait que, pour les adversaires de la souveraineté du Québec, il n' y aurait que le Parti québécois qui ferait de la politique alors qu'eux, du Parti libéral du Québec, du parti libéral du Canada et du Parti conservateur par exemples, seraient objectifs.

    C'est la raison pour laquelle beaucoup d' entre eux semblent craindre que l' enseignement de l'histoire devienne des cours de propagande si c'est un ministre issu du Parti québécois qui en serait l'initiateur.

    Ils semblent incapables de concevoir qu' un souverainiste puisse donner des cours d'histoire sans tenter d"embrigader" les élèves dans son combat.

    Ils semblent incapables de comprendre qu'un enseignant responsable n'est pas là pour tenter d'amener ses élèves à penser comme lui mais plutôt pour tenter de les amener à penser par eux-mêmes.

    Ils ont tellement peur de se faire remettre en question qu'ils aimeraient bien, s'ils en avaient le choix et la possibilité, orienter les cours d'histoire à leur façon, d'où les nombreuses tentatives récentes de la part d'Ottawa de se mêler de la façon dont se donnent les cours d'histoire du Canada.

    Bref, il y a bien des gens je pense qui ont tellement peur que les enfants et les adolescents soient endoctrinés qu'ils préfèreraient qu'il y ait le moins possible de cours d'histoire du Québec, entre autres, de peur qu'ils attrapent le virus de la souveraineté.

    Ce serait tellement effrayant que le Québec devienne un pays indépendant d'Ottawa qu' il faut éviter à tout prix d'en "propager" l'idée dans les écoles.

    Nous sommes pourtant en démocratie paraît-il.

    • Marc Blanchard - Inscrit 7 septembre 2013 10 h 42

      M. Lapointe,

      Excellentes remarques.