Éducation - La réforme de l’enseignement produit-elle des analphabètes?

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Les membres de la Fédération autonome de l’enseignement dénoncent vertement le fait que, à l’école, on a abandonné l’acquisition des connaissances au profit de celle des compétences.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Les membres de la Fédération autonome de l’enseignement dénoncent vertement le fait que, à l’école, on a abandonné l’acquisition des connaissances au profit de celle des compétences.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

« Reconnaissons d’abord qu’on a un problème, un problème d’alphabétisation, déclare Sylvain Mallette, président de la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). Lorsqu’on dit que, au Québec, il y a une personne sur deux qui éprouve de grandes difficultés de lecture et d’écriture, il y a là un problème ! Cela veut aussi dire qu’il y a un million de Québécois qui éprouvent par conséquent des difficultés avec la vie en société. » Triste constat en cette veille de la Journée internationale de l’alphabétisation.

 

Àla tête d’un syndicat créé il y a six ans afin de répondre aux aspirations spécifiques des professeurs, Sylvain Mallette a enseigné l’histoire durant 22 ans. « Comme prof, j’ai observé que les élèves sont de plus en plus capables d’utiliser des outils pour aller chercher de l’information, mais que, en même temps, ils sont moins capables de comprendre le sens des mots », dit-il. Le plus souvent, il devait prendre du temps avec eux afin de leur faire comprendre ce qu’une phrase signifie. « Ça, comme prof, nous le constatons beaucoup », insiste-t-il. Il constate donc aisément que les élèves d’aujourd’hui éprouvent davantage de difficulté à comprendre ce qu’ils lisent que ceux d’autrefois.

 

Étonnement aussi devant le fait que ses collègues, comme lui, constatent un rajeunissement de la clientèle qui fréquente l’éducation des adultes. « On y retrouve de plus en plus de jeunes âgés de 16 ans, indique M. Mallette, ce qui est sans doute le signe de quelque chose… Comment se fait-il que de plus en plus de jeunes se retrouvent à l’éducation des adultes ? »

 

La faute de la réforme?

 

Sylvain Mallette s’empresse d’ajouter qu’il ne jette pas la pierre à ses collègues qui enseignent le français, « mais au fait que nous avons un problème avec ce programme ».

 

« Ça fait des années qu’on dit que le programme de français doit être réorienté vers l’acquisition des connaissances de base, poursuit M. Mallette, puisque, depuis une vingtaine d’années, nous sommes dans une approche orale : l’élève apprend à s’exprimer. Mais c’est bien beau d’apprendre à communiquer oralement, encore faut-il qu’on puisse le faire dans une langue intelligible et compréhensible ! Et là, on est au coeur même du programme de la réforme. »

 

De fait, les enseignantes et enseignants membres de la FAE dénoncent vertement le fait que, à l’école, on a abandonné l’acquisition des connaissances au profit de celle des compétences. « On n’est pas dans une approche équilibrée où on dirait qu’il faut d’abord acquérir des connaissances de base pour ensuite maîtriser la langue, illustre M. Mallette. C’est donc un problème plus large que pose carrément le programme que nous nous sommes donné, en fin de compte, la réforme qu’on impose depuis quinze ans. »

 

Le président de la Fédération autonome de l’enseignement observe à présent que « ce chambardement » se répercute au cégep. « Le ministère de l’Éducation nous dit que les cégeps constatent une augmentation du nombre d’étudiants qui présentent des difficultés d’apprentissage, dit-il. Pour sa part, l’an dernier, la Fédération des cégeps a rapporté une explosion du nombre de cas d’étudiants qui présentent des difficultés d’apprentissage. Et nous, nous disons que ce n’est pas au moment où ils passent de la 5e secondaire à la première année du cégep que ces étudiants développent des difficultés d’apprentissage ! C’est dire que le système actuel - dont on nous promettait qu’il donnerait de bien meilleurs résultats - n’a pas répondu à leurs besoins. »

 

Sylvain Mallette fait en outre valoir que les cégeps sont maintenant contraints d’abaisser leurs critères d’admission, sans quoi ils priveraient un grand nombre d’élèves de l’accès à un enseignement supérieur. « On a chambardé le programme des écoles publiques depuis quinze ans et là on se rend compte qu’on est obligé d’abaisser les critères d’admissibilité, parce que, autrement, on fermerait la porte du cégep à un plus grand nombre d’élèves », dit-il, ahuri.

 

Faire confiance aux profs

 

C’est pourquoi, énonce M. Mallette, il nous faut d’abord faire le constat de la situation afin d’admettre qu’on a un sérieux problème. « Il faut prendre un temps d’arrêt pour se dire : voici ce qu’est devenue l’école publique quinze ans après le chambardement qu’on nous a imposé », préconise-t-il.

 

Et, pour la FAE, il ne fait aucun doute que la réforme est un échec. « Mais, malheureusement, on refuse de se dire qu’on s’est trompé ! », dénonce le président.

 

Il admet toutefois sans réserve qu’on ne peut pas retourner en arrière. « Il ne s’agit pas de revenir aux anciens programmes, mais de réintroduire la notion de connaissances dans les programmes, dit-il. Il faut que, à l’école, on transmette les connaissances - oui, des compétences, des savoir-faire et des savoir-être -, mais les programmes doivent s’appuyer sur les connaissances ! »

 

Surtout, poursuit-il, les enseignants doivent se retrouver au coeur du questionnement et de la démarche qui s’ensuivra. « Nous, nous affirmons que les enseignantes et les enseignants sont les premiers experts de la pédagogie - pas les seuls, mais les premiers - puisque nous sommes au quotidien avec les élèves. Nous ne possédons pas une expertise théorique, mais bien une expertise réelle. On devrait donc s’appuyer sur notre expertise, plutôt que sur celle des théoriciens qui n’ont - et je ne suis pas gêné de le dire - aucune connaissance de la classe », déclare Sylvain Mallette.

 

C’est pourquoi la priorité de la FAE est justement de réapproprier l’autonomie professionnelle pour les enseignants. « Depuis une quinzaine d’années, on ne reconnaît plus l’expertise des profs, explique le président de la Fédération. Quantité de personnes qui n’ont jamais enseigné disent aux profs comment faire leur travail… ce qui est inacceptable ! »

 

Enfin, la FAE recommande d’abandonner la réforme au niveau de l’éducation des adultes. « Ce qu’on a fait au niveau de l’école primaire et secondaire, le ministère s’apprête à le faire dans la formation générale des adultes, déclare Sylvain Mallette. Imaginez les conséquences ! »

 


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5 commentaires
  • Pierre Gagnon - Inscrit 7 septembre 2013 16 h 25

    Mon syndicat

    J'ai tellement honte de lire ce genre de chose de la part de mon syndicat. Celui même qui n'exige aucune obligation de formation continue! Celui même qui défend les incompétents parce que ceux-ci paient leur cotisation...

    Ma demande à moi: être capable de me désaffilier de ce groupe qui a perdu sa raison d'être et essaie tant bien que mal, avec ce genre d'article, de se donner de l'importance et de la crédibilité!

    Eille! "abandonner l'acquisition de connaissances"!!! Tiens! Chers parents, sortez vos enfants de l'école car on y apprend absolument rien!!!

    On apprend à être compétent... sans connaissances...! Elle est bien bonne celle-là!

    Continuer à cogner sur le clou! Semble-t-il que ça fonctionne! Un autre article le 7 septembre 2013.

    #Misère #faitesvotretravail #superpourlavalorisationdemaprofession

    • Frédéric Yelle - Abonné 7 septembre 2013 17 h 29

      Je suis d'accord avec M. Gagnon.

      Ce passage aussi est déplorable : « On devrait donc s’appuyer sur notre expertise, plutôt que sur celle des théoriciens qui n’ont - et je ne suis pas gêné de le dire - aucune connaissance de la classe »

      Je ne veux pas survaloriser le travail des chercheurs, ni ne pas reconnaître l'expertise des enseignants qui pratiquent, mais de déclarer des choses comme ça, c'est ne pas reconnaître l'apport des sciences de l'éducation.

  • Gordon Craig - Abonné 9 septembre 2013 12 h 40

    Apprendre à lire aux profs @M. Gagnon

    Eille... un cours de français M. Gagnon...Ce président, M. Malette, dit : "réintroduire la notion de connaissances dans les programmes, dit-il. Il faut que, à l’école, on transmette les connaissances - oui, des compétences, des savoir-faire et des savoir-être -, mais les programmes doivent s’appuyer sur les connaissances ! » Je comprends que les élèves, et les profs!!!, ne savent pas lire!!!!!

  • Patrick Daganaud - Abonné 9 septembre 2013 13 h 00

    Un vrai problème, un très grave problème!

    La FAE (à laquelle je ne suis pas affilié) a raison : le taux d'analphabétisme fonctionnel (nveaux 1 et 2 sur 5 de littératie) est catastrophique d'abord pour les individus concernés, ensuite pour la société québécoise dans son entièreté.

    C'est également (ce devrait être) une honte nationale pour le MELS et, minimalement, un objet d'intense introspection chez cellles et ceux des chercheurs et didacticiens qui ont préconisé le (socio)constructivisme sans égard suffisant au temps et aux ryhtmes scolaires et sans mesure rigoureuse systémique de l'applicabilité de leurs théorisations à de vates systèmes éducatifs.

    À preuve : il aura fallu une expertise autocontradictoire des mêmes didacticiens et huit ans (2000 à 2008) au MELS pour publier les documents de progression des apprentissages qu'il se refusait de produire au début de l'implantation de SA réforme , et ce, au nom de l'approche par compétences dont l'orthodoxie exlut qu'elle aille du simple vers le complexe, de la base au sommet hiérarchique des savoirs.

    Mais ce taux de 50 % et plus remonte plus loin que l'encore actuelle réforme et trouve son origine dans la montée, dès les années 70, d'un courant didactique mondial qui a assis son pouvoir hégémonique tant sur les contenus de formation des enseigantes et enseignants que sur ceux des programmes d'étude. La FAE est dans le vrai quand elle préconise que l'expertise du terrain soit considérée en premier lleu.

    Je dirais davantage, comme l'a fait le Conseil supérieur de l'éducation, que la rexcherche doit passer l'épreuve du terrain : non pas en être exclue, mais ne pas s'imposer sans avoir fait ses preuves durables et systémiquement implantables.

    Les mêmes ravages sont constatables dans tous les systèmes scolaires qui connaissent la didacture du courant essentiellement théorisant de cette portion importante de la planète didactique.

    Il est temps que toutes les voix s'allient pour crier haut et fort qu'un apprenant n'est pas et ne doit jamais être

  • Mireille Provençal - Inscrite 9 septembre 2013 22 h 09

    Je vous renvoie la balle @ M. Fontaine

    Avant de jeter la pierre, je vous inviterais, vous aussi, à vous pencher sur le sens des mots utilisés dans l'article et par le fait même dans votre commentaire. Qu'est-ce qu'une compétence? Une compétence, c'est l'habileté à se servir de ses connaissances (oui, oui, j'ai bien dit connaissances.) C'est un non-sens de dire que l'apprentissage de compétences ne passe pas d'abord par l'acquisition de connaissances. L'analphabétisme fonctionnel n'est pas apparu hier et ne peut pas, conséquemment, être expliqué seulement par une réforme somme toute très récente. Les lacunes en apprentissage/enseignement du français ne datent pas d'hier.


    Cordialement,
    Mireille Provençal


    Compétence: Capacité reconnue en telle ou telle matière en raison de connaissances possédées et qui donne le droit d'en juger : Avoir des compétences en physique. (Petit Larousse, http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/comp