Alphabétisme et travail - Il faut s’attaquer de front aux problèmes de littératie au Québec

Assïa Kettani Collaboration spéciale
La vice-présidente de la CSN, Denise Boucher, aimerait que soit mis en place un chantier pour s’attaquer aux problèmes de littératie au Québec.
Photo: Nath B La vice-présidente de la CSN, Denise Boucher, aimerait que soit mis en place un chantier pour s’attaquer aux problèmes de littératie au Québec.

Ce texte fait partie du cahier spécial Alphabétisation

Il est faux de croire que l’analphabétisme ne touche que des personnes sans emploi, rappelle Denise Boucher, vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN). Ce sont en effet 46 % des Québécois âgés de 16 à 65 ans qui souffrent de problèmes de littératie et qui n’ont pas les compétences nécessaires pour décoder l’information permettant de fonctionner pleinement dans la société. Parmi ceux-ci, 800 000 Québécois sont considérés comme analphabètes, soit au plus bas niveau de l’échelle de compréhension des textes.

 

Toutes les catégories d’âge et professionnelles sont ainsi touchées par le problème de l’analphabétisme. « Que ce soit dans le secteur industriel, la construction, l’alimentaire ou même le secteur de la santé, de nombreux travailleurs font un bon apprentissage, décrochent leur certificat de compétence, mais amorcent leur vie professionnelle avec des lacunes en formation de base », déplore Denise Boucher. Un faux départ qui les pénalise à plusieurs niveaux : une personne aux prises avec des problèmes de littératie risque premièrement de décrocher un emploi moins bien payé. Et, par la suite, elle sera incapable d’évoluer au sein de son travail ou encore de relever le défi de se trouver un meilleur emploi.

 

Mais, alors que les précédentes générations pouvaient plus facilement apprendre sur le tas et gravir les échelons dans leur entreprise, où il y avait peu de mouvements de personnel, les travailleurs doivent aujourd’hui faire face à une évolution rapide des technologies et à un besoin constant de rester à la page. « Quand une entreprise change de méthode de travail ou renouvelle ses machines, il faut des connaissances pour s’adapter. Souvent, les travailleurs ayant des difficultés de littératie ne peuvent pas répondre à la tâche. »

 

Stagnation

 

Malgré l’urgence de faire évoluer la situation, les chiffres stagnent, déplore Denise Boucher : dix ans après la parution de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes, aucune évolution de taille n’a été constatée. Et, selon elle, il s’agit là d’un enjeu qui se pose à l’échelle de la société. « Le Québec ne peut pas se permettre un tel taux de littératie s’il veut rester compétitif et performant sur le plan international. » Dans l’Enquête, le Québec se classait d’ailleurs devant les États-Unis et le Mexique, mais parmi les derniers du côté des provinces canadiennes et derrière les pays européens participants.

 

À l’image du Sommet sur l’enseignement supérieur, il faudrait, préconise-t-elle, un grand chantier national pour s’attaquer de front au problème de la littératie au Québec. « La crise postsecondaire touche une catégorie de jeunes, mais il y a d’autres défis à relever. Pour aller à l’université, il faut tout d’abord savoir lire, écrire et compter. Il faudrait un grand chantier national qui dépasse le postsecondaire et qui permette à tous les Québécois d’avoir une formation de base. »

 

Et la vraie base, indique-t-elle, se trouve du côté des déterminants sociaux. « Quand un enfant naît dans un milieu pauvre et défavorisé, la lecture n’est pas toujours la priorité. » Malheureusement, les coupes budgétaires ont des impacts négatifs sur l’apprentissage, notamment chez les plus jeunes. « Quand l’objectif du gouvernement est d’atteindre le déficit zéro, les organismes communautaires et les commissions scolaires en subissent les conséquences et se retrouvent confrontés à des difficultés énormes. » Ainsi, alors que les compressions gouvernementales totalisent 500 millions de dollars depuis deux ans, les services aux élèves écopent : « Les coupes se font dans des services essentiels, parmi les orthophonistes, les spécialistes et les professionnels qui encadrent les jeunes aux prises avec des problèmes d’apprentissage. Or, si on n’agit pas dès le début, on se retrouve avec des adultes ayant des problèmes d’alphabétisation. »

 

Contrer le décrochage scolaire

 

Le deuxième axe d’intervention de la CSN est le décrochage scolaire, qui fait l’objet d’actions ciblées sur l’ensemble du territoire du Québec. « La CSN a des conseils centraux qui soutiennent les initiatives régionales sur le décrochage. En Estrie, par exemple, de jeunes militants syndicaux font du parrainage pour aider et soutenir des élèves du secondaire. Il y a également du soutien aux organismes communautaires, des participations dans des partenariats régionaux pour valoriser l’école. ». Malgré ces initiatives, la situation reste alarmante. « Les jeunes décrochent pour aller plus rapidement sur le marché du travail, mais, lorsqu’ils atteignent 35 ou 40 ans, ils se heurtent à un mur. Et ça coûte cher à l’État de rattraper le temps perdu. »

 

Les entreprises doivent aussi, selon Denise Boucher, en faire davantage pour relever les compétences de leurs salariés, à travers par exemple l’implantation de formations d’alphabétisation et de francisation dans les milieux de travail. Or « il y a peu de demandes des entreprises dans ces volets, déplore-t-elle. De nombreux employeurs privilégient la formation à la tâche ou alors destinent les formations en alphabétisation au personnel administratif plutôt qu’au personnel de soutien et à la main-d’oeuvre. Pour ces employeurs, si un employé répond à la tâche, il n’y a aucun intérêt à investir du temps et de l’argent pour qu’il devienne un meilleur citoyen. Il risquerait d’aller chercher un meilleur emploi ailleurs. »

 

Et, pour évaluer les besoins de formation de base dans les milieux du travail, les syndicats doivent être partenaires, affirme-t-elle. « Ce n’est pas l’employeur qui doit déterminer les formations. Les syndicats voient quels sont les besoins dans les entreprises, ils connaissent les travailleurs et savent qui a des problèmes de littératie. » Pour cela, des comités paritaires, constitués à parts égales de représentants des salariés et des employeurs, doivent donc être implantés partout, surtout dans les entreprises de taille moyenne, où ils sont encore trop rares.

 

Mais, « sans soutien, c’est impossible, estime-t-elle. Il faut que le gouvernement investisse des ressources pour que le Québec puisse relever la barre. Il faut aider les organismes communautaires et se donner des objectifs clairs, ciblés et valables pour réussir à faire baisser le taux d’analphabétisme dans la société. »

 


Collaboratrice