Alpha Bellechasse - Une bande dessinée pour mieux comprendre l’analphabétisme

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Avant de créer Les maux silencieux, le bédéiste Mathieu Lampron a accompagné les éducateurs de la région de Bellechasse et est allé suivre des ateliers de lecture pour s’imprégner des problématiques entourant l’analphabétisme.
Photo: Mathieu Lampron Avant de créer Les maux silencieux, le bédéiste Mathieu Lampron a accompagné les éducateurs de la région de Bellechasse et est allé suivre des ateliers de lecture pour s’imprégner des problématiques entourant l’analphabétisme.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Avec Les maux silencieux, le bédéiste Mathieu Lampron dresse un portrait tout en nuances des problèmes d’analphabétisme au Québec, tant en régions rurales qu’en milieu urbain. Une bande dessinée documentaire qu’il n’hésite pas non plus à agrémenter d’histoires personnelles. Un travail commandité par le groupe populaire en alphabétisation Alpha Bellechasse, qui fête cette année ses 10 ans d’existence sur le terrain.

 

Ce n’est jamais très facile pour un artiste de s’épanouir dans un travail institutionnel. Et pourtant, cette fois, le résultat est réellement à la hauteur.

 

À l’occasion des 10 ans d’Alpha Bellechasse, l’association souhaitait frapper fort : offrir un produit qui reste et qui marque les esprits. C’est là que la rencontre avec le bédéiste Mathieu Lampron se fait et que l’idée de réaliser une bande dessinée sur le problème de l’analphabétisme prend vie.

 

« J’ai eu toute liberté, explique le jeune artiste. Ça faisait longtemps que je voulais faire une oeuvre documentaire, partir d’une véritable enquête. L’occasion était idéale. J’avais un mois de congé en mai entre deux contrats. J’en ai profité pour partir avec les éducateurs sur les routes de la région de Bellechasse. Ça m’a permis de m’imprégner des problématiques. Et ici, à Montréal, je suis allé régulièrement suivre les ateliers de lecture de l’association La Jarnigoine et je me suis entretenu avec quelques-uns des animateurs. »

 

Roman graphique

 

Alpha Bellechasse s’attendait à un format plus traditionnel, une bande dessinée plus enfantine. Mais, une fois n’est pas coutume, l’association a fait confiance à l’artiste et de cette latitude est né un roman graphique très agréable à lire, tout en douceur et en émotion, grâce auquel le lecteur apprend beaucoup de choses.

 

« Qui sait qu’une personne sur deux au Québec se situe aux niveaux 1 ou 2 de l’échelle de l’analphabétisme, c’est-à-dire incapable de lire, d’écrire, ni même de comprendre un texte ? demande Mathieu Lampron. Près de 800 000 Québécois sont au niveau 1. Ceux-là, les enjeux qui leur échappent sont spectaculaires ! Pensez qu’ils sont incapables de comprendre ce que leur dit le médecin et de lire la posologie d’un médicament… »

 

Taux préoccupants

 

Dans la MRC de Bellechasse, dans vingt municipalités rurales et semi-urbaines situées au sud-est de Lévis, ce sont même 63 % des 16-65 ans qu’on retrouve parmi les niveaux 1 ou 2. Presque deux personnes sur trois. Au sud de la circonscription, où les taux de dévitalisation économique et de pauvreté explosent, les chiffres sont encore plus dramatiques.

 

« C’est un mythe que cela ne concerne que les personnes âgées, explique Céline Laflamme, coordonnatrice d’Alpha Bellechasse. Si on ne prenait que les plus de 66 ans, oui, les taux seraient encore plus saisissants. Mais la situation est préoccupante aussi chez les jeunes adultes. »

 

Situation préoccupante et maux silencieux, d’où le nom de la bande dessinée, car le phénomène, aussi étendu soit-il, reste très tabou, donc complexe à traiter.

 

« Aujourd’hui, une personne analphabète est consciente de l’être et sait les problèmes que ça lui pose au quotidien, estime Céline Laflamme. On en entend de plus en plus parler, on le retrouve même dans des films, comme Louis Cyr, l’homme le plus fort du monde, récemment. Mais notre territoire est vaste, à Bellechasse. Rejoindre tout le monde est compliqué. Nous faire connaître de tous est compliqué, d’autant plus que nos budgets et nos subventions n’augmentent plus depuis plusieurs années et que le fédéral s’est retiré de nos programmes. Nous fonctionnons beaucoup par bouche à oreille. »

 

Rejoindre le milieu

 

Il faut aussi souvent contourner le tabou pour atteindre les victimes. Depuis quelques années, Alpha Bellechasse donne notamment des cours d’introduction à l’informatique.

 

« On se rend alors compte que les personnes qui sont aujourd’hui incapables d’utiliser un ordinateur sont aussi celles qui ont des difficultés de lecture, raconte Céline Laflamme. Elles sont venues à nous pour obtenir des cours de base en informatique, souvent parce que leurs enfants ou petits-enfants sont partis en ville chercher du travail et qu’elles voudraient communiquer avec eux, et, par ce biais-là, nous arrivons à les faire entrer dans nos programmes d’alphabétisation. »

 

L’isolement et l’exclusion sociale font partie des conséquences de l’analphabétisme. La pauvreté également, car les personnes analphabètes qui perdent leur emploi ont aujourd’hui de la difficulté à en retrouver un autre. De graves problèmes de santé peuvent également survenir en raison de l’incompréhension des directives médicales. Sans compter la faible estime de soi. Mais toutes ces conséquences peuvent également être des causes. Tout comme le déficit d’apprentissage et le décrochage scolaire.

 

Nécessaire francisation

 

« Depuis 2008, nous avons une autre problématique sur le territoire de Bellechasse, celle de l’immigration, explique Céline Laflamme. Parce qu’une entreprise s’est mise à embaucher et que ç’a attiré beaucoup d’étrangers. Certains d’entre eux ne comprennent pas le français, nous avons donc développé des programmes de francisation. Mais d’autres, notamment les Haïtiens, le comprennent à l’oral, le parlent, parfois difficilement, mais le parlent, mais ils ne le lisent pas et ne l’écrivent pas. »

 

Pour ceux-là, il faut adapter les cours et intégrer des notions de culture québécoise pour s’intégrer dans la société. Alpha Bellechasse travaille également avec les élèves en difficulté, ceux qui ont des parents analphabètes, afin de prévenir le problème, ceux qui sont temporairement mis à la porte d’une école, pour ne pas qu’ils rompent totalement et qu’ils décrochent. En plus des leçons d’alphabétisation, l’association donne souvent du soutien aux devoirs.

 

«Maux silencieux»

 

Tout cela, Mathieu Lampron l’explique très bien avec Les maux silencieux. Une bande dessinée qui se veut également personnelle puisque l’auteur n’a pas hésité à intégrer sa propre histoire, ses propres questionnements, ses propres doutes.

 

« Ceux qui vivent en milieu favorisé ont toujours l’impression que l’analphabétisme, c’est ailleurs, estime-t-il. J’évoque les problèmes que ma petite fille peut rencontrer parce que, en réalisant cette bande dessinée, je me suis posé des questions. Si elle avait eu d’autres parents, si sa réalité sociale avait été différente, est-ce que les conséquences l’auraient également été ? Aujourd’hui, j’ai l’intuition que oui. Bien sûr, il y a le système scolaire, qui a de moins en moins tendance à exclure les élèves en difficulté d’apprentissage. Mais il y a aussi la cellule familiale et l’environnement de l’enfant. »

 

Les visiteurs du deuxième salon de l’alphabétisation de Bellechasse, organisé par Alpha Bellechasse cette fin de semaine, auront la primeur de cette bande dessinée, dont tous les bénéfices des ventes serviront à soutenir les différents programmes de l’association. Pour la suite, les démarches sont encore en cours pour une sortie en librairie.

 

Le deuxième Salon de l’alphabétisation de Bellechasse se déroule les 7 et 8 septembre au Centre communautaire de Beaumont. Programmation complète.