Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec - Priorité à la francisation en milieu de travail

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Louise Mercier
Photo: Source FTQ Louise Mercier

Ce texte fait partie du cahier spécial Alphabétisation

Il y a de ces gens qui atterrissent en terre québécoise dans une situation précaire sur le plan des compétences de base, pendant que d’autres nouveaux arrivants ne parviennent à peu près pas à s’exprimer en français. La grande majorité de ces personnes occupent un emploi dans le domaine des services, là où la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) les accompagne dans leurs apprentissages.

 

Vice-présidente de la FTQ, Louise Mercier coordonne de plus les activités de l’Union des employés de service (UES), section locale 800, un syndicat affilié à cette centrale syndicale ; ses quelque 20 000 membres s’activent notamment dans les secteurs du vêtement et de l’hôtellerie. Qu’en est-il, selon elle, de l’alphabétisation en milieu de travail en 2013 ? Sa réponse traduit un certain pessimisme : « Je dirais que, de 1 à 10, j’attribuerais une note de 3 relativement à la situation. »

 

Elle invite à poser ce regard sur la problématique rencontrée : « Il faut prendre cette alphabétisation dans un sens large en quelque sorte, parce que notre projet syndical consiste à franciser ces milieux-là. On insiste beaucoup sur la formation de base dans le sens de toutes les compétences en cause, mais particulièrement de celles que les gens peuvent posséder en français pour garder leur emploi et pour se comprendre entre eux. » La preuve en est que ce syndicat, qui oeuvre dans le secteur privé, organise des classes de français depuis plus de 10 ans : « On le fait tant dans le domaine du vêtement que dans celui de l’entretien ménager, qui sont les deux gros pôles où se retrouvent les personnes immigrantes qui sont souvent analphabètes dans leur propre langue. »

 

Elle ouvre cette parenthèse : « Plusieurs n’ont pas beaucoup de scolarité, si on excepte les Latinos, qui, dans bien des cas, en possèdent davantage ; je travaille à franciser des milieux où les gens apprennent à lire et à écrire en français : souvent ces personnes sont des médecins, des ingénieurs ou des journalistes, mais elles n’ont aucune compétence en lecture ou en écriture du français. » Elle émet cette opinion à la suite de ce constat : « Si, dans les syndicats affiliés à la FTQ, on n’avait pas ce souci-là de les épauler en français, je peux assurer, à mon humble avis, qu’il n’y aurait pas beaucoup de francisation dans les milieux de travail. » Il est difficile pour les employeurs d’organiser des classes pour ces travailleurs, qui fréquemment bossent en dehors de leurs locaux et qui possèdent un horaire atypique.

 

Sur le plan politique, la vice-présidente considère que les gouvernements ont fait des gestes concrets pour assurer un certain degré de francisation aux nouveaux arrivants, tout en posant ce constat laconique : « Ce qu’ils offrent ne comble pas les besoins en situation de travail ; la formation n’est pas nécessairement actualisée selon le travail requis pour ces gens, qui forment parfois de gros groupes. »

 

La recette de la FTQ pour la réussite dans ce genre d’apprentissage est la suivante : « On travaille depuis près de 10 ans avec un organisme communautaire qui s’appelle Formation de base de la main-d’oeuvre ; il répond aux véritables besoins liés aux milieux de travail. »

 

Et même si les employeurs se trouvent la plupart du temps dans une position hors normes pour favoriser l’accès de leurs employés au savoir en français, elle se félicite de l’engagement de certains : « Pour plusieurs, il ne s’agit pas de leur priorité, mais, pour être très honnête, je fais affaire avec huit entreprises dans le secteur de l’entretien ménager qui libèrent leurs employés et qui collaborent très bien avec nous ; on a mis un an et demi, il y a 10 ans, à les convaincre du bien-fondé de le faire. » Elle souligne encore que le syndicat arrive à s’acquitter de sa tâche en vertu des subventions de plus d’un million de dollars qu’il reçoit de l’appareil gouvernemental provincial.

 

Encore faut-il savoir que ces efforts de francisation, financiers et autres, s’appliquent seulement aux secteurs du vêtement et de l’entretien ménager : « On ne couvre pas les autres secteurs où il y a aussi beaucoup d’immigrants, comme ceux des résidences pour personnes âgées, des préposés aux bénéficiaires ou d’autres. On a choisi de s’attaquer au domaine de l’entretien ménager parce que, sur 10 000 salariés, on peut estimer qu’il doit y avoir là 75 % des personnes qui ne parlent pas le français ; c’est beaucoup si on considère que presque la moitié de nos membres qui s’activent dans ce secteur ne sont pas fonctionnels en français. »

 

Et elle passe cette remarque : « Du côté gouvernemental, il y a une belle préoccupation pour les professionnels, pour les gens qui rentrent au pays et qui ont une certaine compétence, mais il n’y a pas que ces personnes qui entrent au pays. »

 

Dans un monde idéal…

 

Louise Mercier se risque à exprimer une opinion personnelle, au sujet des nouveaux arrivants, en matière de compétences de base : « Ils arrivent dans un pays qui s’appelle le Canada, mais on les reçoit au Québec ; ils possèdent, pour plusieurs, une bonne connaissance de l’anglais mais pas du français ; ils ont à faire face à une autre réalité. »

 

Au-delà de cette considération, elle se livre à cet énoncé : « La formation de base qu’on peut offrir à quelqu’un, cela dépasse la langue et c’est vraiment l’acquisition de compétences en lecture, en écriture, etc. On est très conscient qu’il faut faire plus que d’apprendre à parler le français. » Et elle reconnaît que, dans un pays comme le nôtre, la problématique d’alphabétisation passe aussi par celle de l’immigration : « Tout à fait. Quand on se retrouve avec des gens qui étaient analphabètes dans leur propre pays, parce qu’il y en a, que fait-on avec eux ? On veut leur montrer le français, mais comment récupérer tout ce qui s’est passé à l’origine ? »

 

Et, pour conclure sur une note plus optimiste, elle tient à rapporter un fait vécu qui incite son syndicat à poursuivre dans la même voie : « Un monsieur brillant, vétérinaire de profession, ne parlait pas du tout le français à son arrivée ici, il y a quatre ou cinq ans ; il travaillait dans l’entretien ménager. Il a appris cette langue avec notre appui et il vient de me faire parvenir une copie du diplôme de vétérinaire qu’il a reçu récemment. Il tenait à nous remercier. »

 

« Ce sont là de belles histoires qui ne sont pas connues. Et on comprendra que, si cette personne s’en était tenue à un programme gouvernemental ou à une formation que l’employeur aurait dû lui offrir, elle ne serait pas devenue vétérinaire aujourd’hui », enchaîne-t-elle.

 

 

Collaborateur