Programme d'évaluation - Les aînés exclus de l’enquête sur les compétences des adultes

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
L’enquête internationale sur la littératie restreint sa population cible aux personnes âgées de 16 à 65 ans, laissant de côté les 66 ans et plus, un groupe dont beaucoup de personnes éprouvent des difficultés en lecture et en écriture.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir L’enquête internationale sur la littératie restreint sa population cible aux personnes âgées de 16 à 65 ans, laissant de côté les 66 ans et plus, un groupe dont beaucoup de personnes éprouvent des difficultés en lecture et en écriture.

Ce texte fait partie du cahier spécial Alphabétisation

Toutes les personnes actives de près ou de loin dans la lutte contre l’analphabétisme attendent avec impatience les résultats du Programme d’évaluation des compétences des adultes (PEICA), qui seront dévoilés le 8 octobre prochain. Cette étude, dont les chiffres serviront de références durant la prochaine décennie, laisse toutefois de côté une tranche de la population particulièrement touchée par le phénomène : les personnes âgées.

 

Une grand-mère s’est inscrite à un cours d’alphabétisation. Son rêve : pouvoir lire des histoires à ses petits-enfants. Solange Tougas, coordonnatrice du Groupe populaire Déclic, raconte l’anecdote à l’autre bout du fil. Elle connaît cette clientèle, puisqu’elle estime que près du quart des participants aux ateliers d’alphabétisation populaire de Berthierville et de Saint-Gabriel-de-Brandon sont des personnes âgées. Or cette touchante démarche, qu’elle a observée plus d’une fois chez des grands-parents, n’apparaîtra pas dans les statistiques.

 

Le Programme d’évaluation des compétences des adultes (PEICA), cette enquête internationale sur la littératie qui servira de point d’ancrage à l’analyse du phénomène de l’analphabétisme durant les dix prochaines années, restreint sa population cible aux personnes âgées de 16 à 65 ans. Une méthodologie qui ne plaît pas à Mme Tougas. « Je trouve que ça fausse le portrait, critique-t-elle, en insistant sur le fait que, chez les personnes de 66 ans ou plus, il y a une partie significative de ces personnes qui ont des difficultés » en lecture et en écriture. En effet, les études et analyses tendent à démontrer que la capacité de lire et de décoder s’amenuise avec l’âge si elle n’est pas pratiquée ou utilisée fréquemment.

 

Il y a 10 ans

 

Pourtant, lors de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA) effectuée il y a 10 ans, Statistique Canada, qui coordonnait alors l’enquête internationale, avait inclus toutes les personnes de 16 ans ou plus dans le volet canadien de l’étude. L’EIACA avait d’ailleurs démontré que le score moyen en compréhension de textes suivis était plus faible chez les 66 ans ou plus que dans toute autre catégorie d’âge, comme le rapportait un résumé de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ).

 

Selon un autre document de l’ISQ publié en 2012, les résultats de l’EIACA révélaient que 94,7 % des gens âgés de 66 ans ou plus, au Québec, présentaient des compétences inférieures au niveau 3 sur l’échelle de littératie en santé. Or ce niveau est considéré comme le seuil de compétence souhaitable pour suivre le rythme des changements dans la société actuelle.

 

L’exception canadienne

 

Pour le PEICA, dont les résultats seront dévoilés le 8 octobre prochain, Statistique Canada s’est retiré de la gestion internationale de l’enquête, laissant sa place à une plus grande collaboration entre les pays sous l’égide de l’OCDE. C’est en partie ce qui explique la décision de ne pas enquêter sur cette tranche d’âge, même si le Canada possède le plus important échantillon, avec près de 27 000 répondants.

 

« La population cible à l’échelle internationale, c’est entre 16 et 65 ans. Ce l’était aussi en 2003. Cette fois-ci, le volet international était très important pour le Canada. Donc, on voulait rester avec la population cible choisie par le consortium international, explique Sylvie Grenier, chef de la section des projets et des enquêtes internationales sur la littératie des adultes à Statistique Canada, lors d’une entrevue téléphonique avec Le Devoir. Si on avait décidé d’y aller avec les 66 ans ou plus, on aurait pu le faire, mais on n’aurait pas pu se comparer avec les autres pays pour cette population. C’était plus un choix de dire, cette fois-ci, qu’on s’intéressait à la population active. »

 

En contrepartie, l’enquête canadienne s’est penchée sur un plus vaste échantillon d’autochtones que lors des enquêtes de 2003 et de 1994. Elle a aussi davantage ciblé les immigrants récemment arrivés au pays. Cette dernière démarche s’explique en partie par le fait que l’un des bailleurs de fonds de l’enquête est Citoyenneté et immigration Canada, intéressé par les informations que pourront lui fournir les données colligées. « Statistique Canada, ce sont nous qui administrons l’enquête, mais c’est une enquête à coût recouvrable », rappelle Sylvie Grenier.

 

Les deux principaux clients derrière le financement de l’enquête de Statistique Canada sont d’ailleurs le Conseil des ministres de l’Éducation du Canada (CMEC) et Ressources humaines et développement des compétences Canada (RHDCC).

 

Triste exclusion

 

Autre nouveauté : cette nouvelle mouture de l’enquête évalue la résolution de problèmes dans un environnement riche en technologie. Raison de plus, pour Solange Tougas, de se désoler de l’absence des 66 ans ou plus dans l’enquête. « Il aurait été intéressant d’avoir ces données-là. Les nouvelles technologies font en sorte que ça accentue les difficultés. Les défis sont plus grands, parce que, lorsqu’on est plus vieux, le rythme d’apprentissage est différent. Comprendre de nouvelles choses avec lesquelles on n’a pas eu à traiter tout le long de sa vie, ça ajoute à la complexité. »

 

Même si le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ) attend avec impatience les conclusions de cette enquête, il déplore aussi l’exclusion des 66 ans ou plus. « Ils sont encore des citoyens, des parents, des gens qui ont une communication avec le milieu de la santé. Et si on fait les liens avec le système de santé, ce sont eux qui l’utilisent le plus », lance Caroline Meunier, responsable du développement d’analyses et de stratégies au RGPAQ.

 

Solange Tougas, quant à elle, croit que l’enquête « envoie [aux 66 ans ou plus] le message que ce n’est pas grave s’ils ne savent pas lire, parce qu’ils sont sur le point de mourir et qu’on ne mettra pas d’énergie dans eux ». Un paradoxe regrettable, soulève-t-elle, alors que le gouvernement fédéral repousse la retraite jusqu’à 67 ans et qu’on tente de maintenir les aînés le plus longtemps possible sur le marché du travail.

 

Nouvelles règles fédérales

 

Il faut dire que cette enquête, concentrée cette fois-ci sur la population active, tombe à un moment où les nouvelles règles d’Ottawa, en ce qui concerne le financement des projets d’alphabétisation, provoquent la grogne. « Si ce n’est pas dans l’objectif d’améliorer les compétences essentielles pour que les gens puissent retourner ou se maintenir au travail, ils n’y voient pas la pertinence », reproche Caroline Meunier. Une approche qui, à son avis, met de côté la question de la prévention et du rôle de l’entourage des jeunes lors de leur apprentissage.

 

Même le RGPAQ se serre en ce moment la ceinture et réduit son personnel, après avoir récemment renoncé au financement qui lui était alloué par le Bureau de l’alphabétisation et des compétences essentielles (BACE). « Les nouvelles orientations qu’Ottawa donnait à ses programmes de financement nous éloignaient de notre mission et on aurait fini par perdre notre identité », explique Mme Meunier.

 

« On veut rester fidèle à nos préoccupations par rapport à la défense des droits des adultes à la formation, à une vision large de la situation et à des pratiques qui correspondent à cette vision. À un moment donné, on nous demandait de seulement agir sur la question de l’emploi. C’est une dimension importante, mais ce n’est pas la seule », souligne-t-elle.

 

Une vision, en somme, qui accorde de l’importance aux grands-parents désirant lire des histoires à leurs petits-enfants.


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