​Maternelle quatre ans: un départ chaotique

Une vingtaine de ces classes ne pourront pas ouvrir comme prévu en cette rentrée scolaire.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Une vingtaine de ces classes ne pourront pas ouvrir comme prévu en cette rentrée scolaire.
Le programme de maternelle quatre ans en milieu défavorisé connaît des débuts chaotiques, a constaté Le Devoir. Une vingtaine de ces classes ne pourront pas ouvrir comme prévu en cette rentrée scolaire.

Adopté in extremis à la mi-juin, le projet de loi du gouvernement Marois prévoyait, pour cet automne, l’ouverture d’une classe de maternelle à temps plein pour les enfants de quatre ans issus de milieux défavorisés dans chacune des 69 commissions scolaires du Québec (les trois à statuts particuliers n’étant pas visées). Or, 18 commissions scolaires ont été contraintes de demander des dérogations au ministère de l’Éducation, alléguant qu’il leur était impossible de lancer un tel programme sur leur territoire, faute d’espace, de temps ou d’enfants.

Deux commissions scolaires de la région de Québec n’implanteront pas non plus de maternelles quatre ans, mais c’est parce qu’elles n’ont pas d’écoles suffisamment défavorisées pour se qualifier.

Avec des enfants répartis sur un territoire de 20 000 km2, la commission scolaire Lac-Témiscamingue fait partie de celles qui ne pourront pas ouvrir de maternelle quatre ans, en dépit des besoins. « Malgré les appels aux parents, on n’a pas réussi à avoir suffisamment d’élèves », explique Éric Larivière, directeur général de la commission scolaire. Dans le secteur regroupant les municipalités de Béarn et de Fabre, l’un des deux milieux défavorisés ciblés, seulement quatre enfants ont pu être recrutés, alors que le seuil minimal pour avoir accès à la subvention (environ 6000 $ par enfant) est de six. N’était-il pas possible d’aller recruter plus d’enfants dans d’autres secteurs défavorisés ? Pas vraiment, explique M. Larivière. « L’autre secteur ciblé est à 90 km de là. C’est impensable de véhiculer des enfants de quatre ans matin et soir. »

Au-delà des difficultés liées au vaste territoire, il y a surtout l’inquiétude des parents par rapport au programme. « Chez nous, le commentaire qui revenait souvent, c’était que c’était trop tôt. Les parents ne sont pas prêts à laisser leurs enfants de quatre ans quitter la maison pour aller passer toute la journée à l’école », dit M. Larivière, qui a bon espoir de pouvoir ouvrir une classe l’an prochain. « Les parents vont en avoir entendu parler et ils vont sûrement accepter. »

Il souhaite que Québec assouplisse les règles budgétaires pour les commissions scolaires qui sont aux prises avec des situations complexes, comme la sienne. Le court délai entre l’adoption de la loi et l’implantation du programme n’a pas non plus aidé, observe-t-il. « L’intention est louable, mais elle n’est pas adaptée à tous pour l’instant. »

Inquiétudes au sujet des budgets

La Fédération des syndicats de l’enseignement (FSE-CSQ) dit avoir maintes fois attiré l’attention de la ministre sur la répartition des classes de maternelle quatre ans. Certains milieux ont du mal à former des classes, mais, pendant ce temps, d’autres en auraient besoin de plusieurs, soutient Josée Scalabrini, la nouvelle présidente de la FSE. « La ministre va dire : “je suis qui, moi, pour permettre l’ouverture de plus de classes dans un milieu plutôt que dans un autre”. Mais nous, on considère qu’avec les données qu’on a sur les milieux défavorisés, il était très facile d’expliquer pourquoi privilégier certains milieux », ajoute-t-elle.

La FSE a aussi des inquiétudes en ce qui a trait au budget. Selon les résultats préliminaires d’un sondage mené auprès de ses membres, elle a constaté que plusieurs enseignants dans ces classes de maternelle quatre ans ignoraient qu’ils avaient droit à une mesure de soutien de 23 000 $. « C’est pourtant important de savoir ça en début d’année, pour s’organiser », note Mme Scalabrini.

La Fédération autonome de l’enseignement demeure inquiète au sujet des services professionnels (orthopédagogues, orthophonistes, etc.). Seront-ils au rendez-vous ? « L’objectif des maternelles quatre ans à temps plein est d’identifier rapidement les difficultés d’un enfant pour lui permettre d’avoir les ressources pour résoudre cette difficulté. Si on ne fait que réunir des enfants dans une classe sans soutien professionnel, on ne fait pas de prévention ni d’intervention précoce », remarque Sylvain Mallette, nouveau président de la FAE.

Il se réjouit toutefois de ce qu’on ait tenu compte de l’expertise des enseignants dans la rédaction du programme d’éducation préscolaire, élaboré spécifiquement pour les maternelles quatre ans à temps plein en milieu défavorisé. Des enseignantes de ce syndicat qui ont dirigé des projets pilotes parleront de leur expérience aujourd’hui lors d’une rencontre nationale sur l’implantation de ces classes, qui a lieu à Montréal.
Au cabinet de la ministre de l’Éducation, Marie Malavoy, on indique que l’implantation se veut progressive pour permettre de corriger ou d’adapter le programme par la suite. À terme, 8000 enfants pourront en bénéficier.
7 commentaires
  • Claude Smith - Abonné 27 août 2013 08 h 25

    Titre alarmiste

    Quand on lit le titre et qu'on prend le temps de lire l'article, j'ai l'impression que ce titre ne reflète pas le contenu de ce dernier. Qu'une vingtaine de commissions scolaires n'aient pu ouvrir des maternelles 4 ans en milieu défavorisé pour les raisons mentionnées dans l'article, ne fait pas un départ chaotique dans l'ensemble des commissions scolaires.

    Claude Smith

    • Louka Paradis - Inscrit 27 août 2013 18 h 05

      Tout à fait d'accord avec vous. Un titre inutilement alarmiste. C'est une initiative progressiste ; espérons que plus d'enfants en profiteront l'an prochain. Mais c'est quand même un excellent départ.

      Louka Paradis, Gatineau

  • Roland Berger - Inscrit 27 août 2013 08 h 55

    Dernier recours

    La maternelle quatre ans dans les milieux défavorisés est une tentative de dernier recours pour compenser les effets des différences socioéconnomiques et socioculturelles que les sociétés dites libérales ne veulent surtout pas remettre en question. Ça s'appelle réduire les dommages.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 27 août 2013 15 h 00

      Dernier recours, la maternelle à quatre ans? Ce n'est pas plus «dernier recours» que le réseau publique de garderies à sept dollars, c'est une mesure prometteuse pour sortir les gens de la misère.

      L'éducation est un grand facteur dit de mobilité sociale, c'est à dire qu'elle est un facteur de décloisonnement des classes sociales en donnant une chance égale à tous, idéalement.

      Le clivage à l'étatsunienne entre les écoles publiques «poches» versus les écoles privées «bonnes» et hors de prix revient au contraire à renforcer le cloisonnement et les inégalités.

      C'est la raison pour laquelle il découle naturellement de la Charte des droits humains que l'éducation doit être accessible à tous avec le minimum de dissuasion possible envers les gens défavorisés. Les frais de scolarité et donc l'endettement a un effet dissuasif démesurément important pour la classe moyenne et les pauvres.

  • Jacques Moreau - Inscrit 27 août 2013 09 h 51

    60 ans plus tard, toujours pareil...

    Dans les années 1950, j'étais sur la première ligne d'un changement du programme scolaire, du temps du Département de l'Instruction Publique. Ils avaient mis en place des changements majeurs au programmes de plusieurs matières comme les mathématiques et la science physique, en particulier. Un des problème fût que les livres approuvés pour l'enseignement n'était pas disponible en quantité suffisante et qu'une partie des changements aux programmes n'était connue que de la haute sphère du Département, si elle avait compris quelque chose a ses changements. Depuis le Ministère de l'Éducation a produit de nombreux changements, toujours avec la même courte vue.

    • Louka Paradis - Inscrit 27 août 2013 18 h 08

      Coute vue ou vue fixée sur le passé, cela s'équivaut. Donnons la chance à ce programme de prendre son envol.

      Louka Paradis, Gatineau

  • Roland Berger - Inscrit 27 août 2013 17 h 55

    À Djosef Bouteu

    Vous écrivez: « L'éducation est un grand facteur dit de mobilité sociale, c'est à dire qu'elle est un facteur de décloisonnement des classes sociales en donnant une chance égale à tous, idéalement. » Tout est dans l'ajout de « idéalement ». Je partage totalement votre point de vue, sauf que l'expérience m'a appris que les grands élans de la Révolution tranquille se sont fait rogher les ailes par les partisans d'une éducation parallèle réservée aux nantis ou à ceux qui aspirent désespérément à en être.