Après la CREPUQ - «Il n’est plus possible de tenir un discours unique»

Réginald Harvey Collaboration spéciale
En avril dernier, l’Université Laval s’est retirée de la CRÉPUQ.
Photo: Source Université Laval En avril dernier, l’Université Laval s’est retirée de la CRÉPUQ.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le comité de transition chargé de se pencher sur l’avenir de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CREPUQ) est entouré d’un mur de silence. Cette organisation traverse une crise latente attisée par le printemps érable et il est même improbable qu’elle entame ses 51 ans d’existence dans sa forme actuelle.

 

Inutile de chercher quelque éclaircissement que ce soit sur ce comité, fût-il d’ordre technique, comme sa composition, les sujets qui y sont abordés ou l’échéancier prévu. « Par égard aux employés de la CREPUQ », invoque-t-on de source officielle, le mutisme fait foi de tout et les réponses obtenues sont aussi transparentes que celles fournies par le Vatican en temps d’élection de pape.

 

Le Devoir s’est donc tourné vers Jean Bernatchez, professeur et chercheur en administration et politiques scolaires à l’Université du Québec à Rimouski, pour apporter un éclairage sur ce qui se passe du côté de cet organisme regroupant les 18 universités québécoises. Car M. Bernatchez connaît bien le sujet : il a été gestionnaire de l’enseignement supérieur avant de devenir prof en 2007 ; à ce titre, il a été associé à plusieurs comités de la CREPUQ, dont celui qui portait sur les liaisons entreprises-universités de 1991 à 2006.

 

En cinquante ans

 

Qu’en est-il au juste de cette Conférence ? Quels sont les facteurs qui l’ont déstabilisée et que lui réserve l’avenir ? Dès sa création et l’obtention de son statut de société à but non lucratif dans les années 1960, en pleine ébullition du monde de l’éducation, ce regroupement se présente comme le porte-parole privilégié des universités québécoises. Sur une base volontaire, il rassemble aujourd’hui 18 établissements universitaires reconnus par le gouvernement québécois. Pour cela, ils sont tenus d’être inscrits à la loi sur les établissements d’enseignement de niveau universitaire.

 

« C’est aussi un forum d’échanges et de concertation entre les différents membres, un service d’études et de recherches et un lieu de ressourcement », ajoute M. Bernatchez, qui s’empresse d’apporter cet éclairage primordial : « Il est important de connaître à ce moment-ci le double rôle qui est dévolu à la CREPUQ : il y a le volet politique, et il y a aussi le côté administratif. S’il y a actuellement crise politique, on ne peut pas prétendre qu’elle soit d’ordre administratif pour autant, parce qu’elle remplit à la fois le rôle de coordonnateur et de gestionnaire des très nombreux services offerts. »

 

Il signale l’existence des 32 comités en place et formule ce diagnostic : « Tout cela fonctionne relativement bien et, par exemple, il faut savoir qu’il y a les secrétaires généraux d’universités qui se rencontrent régulièrement pour faire le point sur un certain nombre de dossiers ; les directeurs de bibliothèques font de même et il y a un paquet de services de la sorte que coordonne la CREPUQ et qui sont relativement performants. De ce point de vue, on réalise de grandes économies d’échelle. »

 

Après avoir siégé durant une quinzaine d’années sur certains de ces comités, il en tire cette observation : « Ce ne sont pas des enjeux politiques qui sont discutés là, mais c’est plutôt très technique. Les gens sont très amicaux parce qu’ils font le même travail pour lequel ils se passionnent ; ils sont attachés à leur métier, à leur profession, et ils aiment en discuter avec leurs pairs. » Il y a par conséquent dans l’ensemble un enrichissement collectif à regrouper le monde universitaire.

 

Des coups durs financiers et politiques

 

Mais voilà que la CREPUQ est présentement ébranlée sur le plan financier. Le transfert probable du dossier de l’évaluation des projets des nouveaux programmes et de la vérification du processus périodique des programmes vers le Conseil national des universités, à la suite du rapport Corbo, pourrait lui faire perdre un million de dollars sur un budget de cinq millions de dollars pour 2013-2014. Elle aurait de plus, si le contexte actuel se maintient, à subir une perte de revenus en termes de contribution de ses membres.

 

Encore faut-il savoir que l’organisation est surtout minée par des enjeux politiques qui l’ont menée au bord de l’éclatement. Jean Bernatchez pose ce regard sur les difficultés rencontrées : « C’est une crise de valeurs. La Conférence est un porte-parole qui doit livrer un message unique sur un certain nombre de questions à propos desquelles les établissements ne sont pas d’accord ; tel est notamment le cas sur le plan des ressources, où il existe de très grandes divergences. »

 

Le noeud du problème se trouve principalement et fondamentalement de ce côté, à son avis : « La CREPUQ s’est transformée au cours de la dernière décennie en un organisme de lobby autour de questions politiques. Au sujet des ressources, on peut toujours trouver un terrain d’entente, mais là où il est impossible d’en identifier un, c’est sur le plan de la différenciation des universités. » En gros, il y a divergence d’idées entre les établissements et, à certains égards, les positions sont irréconciliables : « Il n’est plus possible de tenir un discours unique pour la CREPUQ parce qu’il y a vraiment des clivages très importants entre les universités. »

 

La sortie de crise

 

Le professeur refuse d’envisager la disparition de la Conférence des recteurs et des principaux. Il pose des hypothèses qui se situent dans le sens suivant : « Il y a peut-être des réseaux naturels qui vont se créer. Je pense qu’il va y avoir un centre des services communs universitaires qui va toujours exister à la CREPUQ, même si celle-ci va s’appeler autrement. »

 

Sur le plan formel, il fait valoir ce point de vue : « Combien de personnes vont y travailler ? Présentement, il y a 41 postes autorisés et on peut facilement couper cela de moitié dans les prochains mois, j’imagine, si on adhère à un tel scénario. En revanche, il existe vraisemblablement une expertise chez le personnel, au sujet de l’évaluation et de la vérification des projets de programmes, qui fait qu’il y a des gens qui pourraient facilement être associés au Conseil national des universités. Ils ne perdront pas nécessairement leurs jobs et changeront plutôt d’employeur. »

 

Et il aborde plus en détail la dimension politique : « Il n’est pas impossible non plus qu’il y ait plusieurs réseaux qui coexistent. Une université pourrait même appartenir à plusieurs de ceux-ci. Par exemple, pour certains enjeux, il pourrait y avoir un regroupement des universités montréalaises, et pour d’autres dans le domaine de la santé, les facultés de médecine des quatre établissements en cause pourraient se regrouper. À ce moment-là, les universités seraient peut-être plus à l’aise avec le discours de leurs porte-parole, qui serait soutenu par plusieurs réseaux. » Il avance cette hypothèse : « Je ne dis pas que c’est ce que je souhaite nécessairement, mais cela pourrait être quelque chose de plausible si on assistait à une forme d’éclatement : il y aurait alors une dimension administrative et de services qui demeurerait en place tant la CREPUQ a construit de choses intéressantes qui constituent des références pour des gens de l’extérieur. »