Les enfants en vacances - À quoi rime l’été pour les bambins?

Même à 50 $ par semaine, les camps de jour ne sont pas toujours accessibles pour les petits d’Hochelaga-Maisonneuve. Et alors ? Pour le pédiatre social Gilles Julien, rien de plus sain que la simplicité d’une ruelle où les enfants se réunissent pour jouer, se chicaner, apprendre à devenir grands.
Photo: - Le Devoir Même à 50 $ par semaine, les camps de jour ne sont pas toujours accessibles pour les petits d’Hochelaga-Maisonneuve. Et alors ? Pour le pédiatre social Gilles Julien, rien de plus sain que la simplicité d’une ruelle où les enfants se réunissent pour jouer, se chicaner, apprendre à devenir grands.

Selon le milieu socio-économique d’où ils proviennent, les enfants ne sont pas tous égaux devant les beaux jours. Blitz aliénant de télé pour les uns, horaire étouffant d’activités pour d’autres… Et si, comme le dit la ritournelle, l’été, c’était fait pour jouer ?


Vendredi 21 juin, dernière journée d’école à Montréal, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve. En selle sur son mini-BMX, un gamin hyperactif s’élance à toute vitesse dans la ruelle bondée sise derrière le centre Assistance aux enfants en difficulté (AED) du Dr Gilles Julien, manquant d’écrabouiller deux fillettes en robe soleil qui s’empiffrent de jujubes et de hot-dogs. « Tassez-voooooous ! » Il fait chaud, ça crie, ça court partout, ça boit du Kool-Aid. L’été est bel et bien arrivé, lit-on dans le regard amusé du pédiatre le plus célèbre au sud de la rue Ontario.


Que feront « ses » enfants l’été ? Les trois enfants de Mme Senneville, qui fréquentent la clinique, iront s’installer dans leur roulotte d’un camping de Granby où les attendent piscine, terrain de baseball et jeu de fer. Rubby, 11 ans, déménage et devra se faire de nouveaux amis dans la nouvelle ville où sa maman s’est trouvé du boulot. D’autres s’amuseront comme ils peuvent, jonglant avec le stress d’un milieu dysfonctionnel, luttant contre l’ennui et l’isolement.


« J’en connais qui vont rester dans la maison et écouter la télévision. Ce n’est pas stimulant. Ils perdent des acquis de socialisation et d’apprentissage et, en plus, ils vont s’ennuyer pour mourir. Hier, j’en ai vu un à qui j’ai demandé ce qu’il allait faire cet été et il m’a répondu ça », raconte le Dr Julien, agitant les pouces pour imiter un jeune qui pitonne sur une manette de jeu vidéo. « Un enfant, s’il n’est pas accompagné et motivé, ne va pratiquement rien faire. »


Visiblement, la nonchalance ne prend pas de vacances. « Il y a beaucoup d’enfants qui n’ont pas le goût d’aller dans des camps de jour, ils trouvent ça bébé. Et s’ils n’ont pas le goût, ils ne font rien », ajoute-t-il. C’est surtout à eux que s’adresse La Ruelle animée, projet qui survit grâce au bénévolat de plusieurs entreprises mais surtout grâce à un don de l’Affinerie CCR pour retaper la remise qui servira d’aire de rangement et de jeux pour les enfants. Tricot, jardinage, bricolage… Sous la supervision d’éducateurs, les enfants sont libres de choisir l’activité qui leur plaît. Et pourquoi pas tout simplement se rouler dans l’herbe ou regarder le ciel en jouant à « devine à quoi ressemble le nuage » ?


Pour Gilles Julien, rien de plus sain que la simplicité d’une ruelle ou d’un espace quelconque - comme le champ de son enfance, à Grand-Mère, témoin de ses jeux de cow-boys - où les enfants se réunissent pour jouer, se chicaner, apprendre à devenir grands. Et c’est gratuit. « Ça ne coûte rien ici. L’enfant est libre. Il peut venir pour la journée ou pour quelques heures. On ne refuse personne, explique-t-il. Un groupe peut jouer au ballon pendant qu’un autre fait autre chose. Il y a une souplesse qui est bien adaptée à l’été des enfants. »


Souplesse également adaptée aux portefeuilles des familles d’Hochelaga-Maisonneuve, qui sont nombreuses à vivre dans la précarité. « J’ai six enfants, dont deux en bas de six ans. On ne peut pas les envoyer dans des camps de jour, ça coûte trop cher », confie Nacera Saidani, originaire d’Algérie et nouvelle venue dans le quartier. À environ 50 $ par semaine, les camps de jour dans le secteur ne sont pourtant pas si chers, mais c’est souvent trop pour des familles nombreuses ou à faible revenu.

 

Apprivoiser le «rien»


La psychologue Nathalie Parent le dit sans équivoque : le jeu, l’imaginaire et le plaisir sont trois concepts fondamentaux pour un enfant et d’excellents prédicateurs d’une bonne santé mentale. « C’est évident, ils ont besoin d’avoir des temps libres où ils n’ont rien à faire. Et rien faire, ça veut dire fermer les jeux vidéo et le iPod Touch, explique-t-elle. Ils doivent prendre le temps de perdre leur temps. L’idée est de leur laisser le temps de vivre. »


La musicienne Sonia Gratton a prévu un bel été de doux farniente pour sa famille. « On ne va tellement PAS organiser l’été de notre fils. On a besoin de flâner un minimum, dit-elle. On lui a offert un beau vélo pour célébrer son année scolaire et là, on improvise, on fait des siestes, on jardine et on le traîne dans des barbecues d’amis. Bref, on prend ça cool ! »


Myriam Vincent, qui n’est pas d’ordinaire une adepte de la flemmardise, passera l’été en France en famille. Elle reconnaît toutefois que ses enfants trouvent leur bonheur dans les choses simples, comme jouer avec leurs amis dans la « ruelle magique », en référence à la ruelle derrière chez elle.


La lenteur ne se dompte pas en un tournemain. Certains enfants peuvent vivre de l’anxiété les premières semaines suivant la fin des classes. Normal, ils ont passé l’année à l’école dans un cadre structurant. Il faut qu’ils réapprennent à se laisser aller, à « apprivoiser le rien », souligne Mme Parent, qui est aussi auteure de livres sur la famille et sur l’anxiété chez les enfants. « La première semaine, l’enfant va chercher quoi faire. C’est comme nous quand on tombe en vacances : on se demande souvent ce qu’on va faire, on va voir si on a reçu des messages », dit-elle.


Pour d’autres, ce n’est pas simplement le fait de ressentir le vertige d’un été de temps libre et sans école qui est angoissant. C’est plutôt, au contraire, ce que la belle saison réserve en soi qui est stressant. « Il y a des enfants qui, pour toutes sortes de raisons, ne sont pas bien en famille. L’été arrive, les parents ne sont pas disponibles et ils se retrouvent isolés, note la psychologue. On peut penser aux enfants d’agriculteurs, pour qui l’été veut dire travailler avec les parents dans les champs, à ramasser des fraises, ou travailler sur des choses qu’ils n’ont pas le goût de faire. Ça peut être difficile. »


Alors que les enfants ont besoin de jeux et d’imaginaire, les ados doivent se découvrir une passion. « À l’adolescence, on a besoin de trouver une activité pour se brancher », dit Mme Parent. Quitte à obliger l’ado renfrogné à sortir de sa torpeur. « Je sais que beaucoup d’adultes ont été sauvés psychologiquement par le fait d’avoir trouvé une passion à l’adolescence. »

 

Camps et activités


À l’autre bout du spectre : des familles qui craignent le grand vide sidéral de la saison chaude et qui ont un horaire de vacances réglé au quart de tour. Pour ceux-là, une journée qui n’est pas organisée est une journée perdue. Entre les camps de jour, la natation et quelques jours de gardiennage, les enfants de François auront droit à une virée de camping de trois semaines dans l’est du Québec, comprenant zoo de Saint-Félicien, festival de musique, cyclo-camping à Pointe-Taillon, visite d’amis à Tadoussac, parc aquatique de Val-Cartier et randonnée dans les Hautes-Gorges ou dans le parc de la Mauricie. « On pourrait peut-être troquer une semaine de camp de jour avec du temps chez la grand-mère, mais flâner dans la ruelle ? J’en doute », souligne François, qui reconnaît être plutôt du type à musarder, contrairement à sa douce moitié.


Pour Nathalie Parent, l’important est de s’adapter à l’enfant. « Certains enfants sont compétitifs et ont besoin d’être organisés et d’aller dans plusieurs camps, de faire plusieurs activités, analyse-t-elle Mais ont-ils toujours besoin d’en faire autant ? Je n’en suis pas certaine. Il y a beaucoup de projection des parents dans un horaire aussi chargé. Et pour certains enfants, si c’est trop, on risque de voir apparaître de l’anxiété. »


Entre un été d’activités et un été d’oisiveté, le coeur de mère d’Isabelle Lauzon balance. Âgé de sept ans, fiston ira trois semaines dans un camp de jour spécialisé en judo puis une semaine dans un camp médiéval, à se fabriquer des épées de mousse et à jouer aux héros et aux guerriers. « Il aime bouger et est très curieux. Il n’a pas peur des nouveaux groupes », justifie la maman. L’un des camps a coûté 200 $ la semaine et elle a dû tout prévoir et inscrire son enfant début mars pour être sûre d’avoir une place. « Mais des fois, j’ai juste envie de revivre mon enfance avec lui. Moi, ma mère restait avec moi à la maison, j’aimais ça. Je me demande si je fais la bonne chose. »


Le Dr Julien n’a rien contre les camps de vacances - il envoie lui-même, grâce à sa fondation, plusieurs enfants à des camps de musique, de sport ou de nutrition spécialisée pour les enfants ayant un surplus de poids - mais il privilégie un usage modéré. « C’est bon pour une semaine ou deux, surtout dans des camps spécialisés, dit-il. J’en envoie certains à qui je veux faire voir autre chose. Il y a des enfants qui ne sont jamais sortis du quartier. » En règle générale, il remarque que les étés qui affichent « complet », c’est souvent au bénéfice de papa et maman. « Pourtant, la formule plus souple est plus bénéfique », conclut-il.

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