Génération conciliation études-travail-famille

L'étudiant nouveau genre travaille, change les couches de bébé entre deux séminaires et opte de plus en plus pour le temps partiel.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L'étudiant nouveau genre travaille, change les couches de bébé entre deux séminaires et opte de plus en plus pour le temps partiel.

Lors de la collation des grades de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, on a vu ces jours derniers de toutes nouvelles médecins fraîchement diplômées monter sur scène coiffées du mortier, diplôme à la main et… bébé dans les bras. Jusque dans des facultés aussi classiques que médecine, le modèle de l’étudiant tel qu’on le connaît - aux études, sans enfants, sans emploi - est en train de craquer.


Le jeunot de 19 ans complétant un baccalauréat en trois ans, son emploi du temps étant exclusivement consacré aux études, n’est plus la norme. Un portrait inédit du Conseil supérieur de l’éducation (CSE) invite les universités et l’État à adapter leurs pratiques et politiques à l’étudiant nouveau genre : car il travaille, change les couches de bébé entre deux séminaires et opte de plus en plus pour le temps partiel.


Et plus encore : s’il travaille autant qu’on le dit, ce n’est pas tant parce que les études coûtent si cher, mais bien parce qu’il chérit l’autonomie et que cette indépendance se paie. Ce serait donc un mode de vie bien plus qu’une nécessité.


L’image traditionnelle de l’étudiant tel qu’on la connaît en prend pour son rhume dans un avis d’une centaine de pages dévoilé mardi à l’UQAM par le président du CSE, Claude Lessard, et destiné au ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne. La tête encore emplie des souvenirs laissés par le printemps étudiant, les Québécois y apprendront que les études universitaires ne se limitent plus au jeune âge, que plusieurs s’y adonnent en dilettante, entièrement absents de la « vie universitaire », et qu’en somme, plusieurs n’en font pas le coeur de leur vie. C’est ainsi.


« La ligne traditionnelle études, travail, famille, pour laquelle nombre de politiques sociales et gouvernementales sont encore conçues, ne tient plus la route », dit Claude Lessard, lors de la présentation de l’avis intitulé Parce que les façons de réaliser un projet d’études universitaires ont changé…« L’étudiant classique est devenu l’exception plus que la règle. »


Quelques données : 70 % des étudiants occupent un emploi en parallèle à leurs études. « On voit les deux cas de figure, dit M. Lessard. L’étudiant qui travaille, et le travailleur qui étudie. » Dans le réseau de l’Université du Québec (UQ), 25 % des étudiants sont aussi parents, ce qui plonge nombre d’étudiantes (les femmes sont les plus touchées) dans le tourbillon exigeant de la conciliation études-famille. « Or, les politiques n’ont pas suivi les changements qui s’opèrent dans la population, note Claude Lessard. Par exemple, le congé parental n’est admissible qu’aux travailleuses, pas aux étudiantes. C’est une aberration. »


Autre fait remarquable : désormais, le quart des étudiants universitaires optent pour le temps partiel, une tendance propre au Québec au sein de la fédération canadienne, mais qui s’apparenterait à un courant remarqué aux États-Unis, où la proportion d’undergraduates inscrits à temps partiel était de 46 % en 2008. Les femmes et les étudiants plus âgés optent plus souvent pour cette manière moins intensive d’étudier. En outre, de plus en plus de bifurcations, d’interruptions d’études et de changements de programme sont notés.


Tout cela n’est pas matière à inquiétude, mais à capacité d’adaptation, note le Conseil dans une série de recommandations visant à mieux soutenir financièrement cette clientèle mal desservie par les politiques actuelles d’aide financière et de soutien parental, entre autres. « Ces nouveaux parcours ne touchent pas tant la réussite que la durée des études », note M. Lessard.


À l’UQAM, où ce dévoilement avait lieu, le recteur Robert Proulx était tout ouïe. « Ces nouveaux profils, l’UQAM y est sensible depuis sa création, où ces étudiants étaient alors appelés des “atypiques” », a-t-il expliqué, notant plus tard le défi immense pour une université de s’adonner à une synergie essentielle entre recherche et formation avec des étudiants aux parcours aussi diversifiés.


Le rapport du CSE tombe à point. Non seulement survient-il après une période faste d’interrogation sur le modèle étudiant, mais il pourrait permettre de nourrir la réflexion des chantiers lancés par le gouvernement de Pauline Marois sur l’enseignement supérieur. L’un d’entre eux doit porter sur la révision de la politique de financement des universités, essentiellement basée sur le paiement d’un forfait par étudiant à temps plein. Cette forme de financement, concède le CSE, constitue un défi particulier - voire un poids - pour les universités qui accueillent un fort contingent d’étudiants à temps partiel, ce qui est la réalité du réseau UQ, par exemple.


« Nous ne recommandons pas de modifier la politique de financement, explique Claude Lessard, interrogé là-dessus. Mais force est d’admettre qu’il y a quelque chose d’un peu inéquitable dans le fait de faire reposer toute une politique sur un corps d’étudiants à temps plein, alors que cela ne correspond plus à la réalité. »


Il en est de même pour l’aide financière et les politiques de conciliation études-famille, quasi inexistantes hormis quelques efforts spontanés ici et là. « Les universités doivent faire le portrait non seulement de leur clientèle, mais des efforts à mener pour s’y adapter », dit M. Lessard.

6 commentaires
  • John Mokawi - Inscrit 19 juin 2013 03 h 13

    Lien vers le rapport

    Peut-on avoir le lien vers le rapport SVP? Ou sinon, son titre?

  • France Marcotte - Inscrite 19 juin 2013 10 h 06

    La volonté a la tête dure

    Réjouissant de constater que ce ne sont pas toujours les gens qui se modèlent aux politiques (malgré tout ce qui tendrait à y aboutir) mais que la population peut vouloir quelque chose indépendamment des prédictions sur ses comportements et que ce sont les programmes qui doivent s'adapter à la réalité des gens, qui est changeante.

    Les gens disent encore: nous voulons...et pas uniquement pour ce qui est des études, espérons-le.

    Il me semble que c'est un indice de santé d'une société libre.

  • François Ruet - Inscrit 19 juin 2013 11 h 05

    Pour en savoir plus...

    Un blogue tout à fait à propos par deux parents étudiants cherchant à concilier (jongler?) entre la réalité des études doctorales et leur nouvelle vie familiale.

    Articles intéressants combinant à la fois des éléments personnels et des éléments de recherche.

    http://www.entreparentheses.ca/

  • gael dulude - Abonné 19 juin 2013 11 h 23

    Carrés rouges.....

    Pourquoi pensez-vous qu'il y avait une telle incompréhension entre les étudiants en grève et le reste du Québec. Lors de ses études, ma conjointe demeurait chez ses parents et n’avait aucune dépense autre que ses frais de scolarité. Nous avons eu de nombreuses discussions avant que j’arrive à lui faire comprendre que ce ne sont pas tous les étudiants qui sont dans cette situation et surtout pas tous les étudiants qui ont le choix.