Point chaud - La fin de la CREPUQ, «un désastre»

Les universités doivent se tenir, comme le font les professeurs d’université au sein de leur fédération, comme l’ont fait les étudiants. Ci-haut, le campus de l'Université de Montréal
Photo: François Pesant Le Devoir Les universités doivent se tenir, comme le font les professeurs d’université au sein de leur fédération, comme l’ont fait les étudiants. Ci-haut, le campus de l'Université de Montréal

«La fin de la CREPUQ n’est rien de moins qu’un désastre pour le réseau universitaire». L’ancien recteur de l’Université Laval, Michel Gervais, est catégorique. Il ne voit pas comment la société québécoise et les universités elles-mêmes pourraient se passer de cet organisme en pleine crise et dont plusieurs membres ont annoncé leur intention de partir.

« La CREPUQ, c’est un organisme de coordination de services en commun pour le bénéfice de la clientèle étudiante et de la société en général. Cette dimension est plus nécessaire que jamais. Si on l’abolit, par la force des choses, on va devoir la reconstruire d’une autre façon », avance M. Gervais, dans un entretien accordé au Devoir.


La Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec, qui constitue une sorte de lobby politique dont certains jugent qu’il est désormais futile, est aussi une sorte de coopérative de services payés par les quotes-parts des établissements membres. Par exemple, l’organisme est formé de divers comités qui rendent possible, depuis trente ans, le prêt interbibliothèques, qui coordonnent les admissions, évaluent les nouveaux programmes.


Historiquement, elle a aussi joué un grand rôle, insiste Michel Gervais. « Notre système universitaire au Québec est une grande réussite. Regardez l’Université Laval. En 1954, il y avait 1750 étudiants et, en 1994, il y en avait 37 000. Pendant ce temps, on créait l’Université de Sherbrooke, l’Université Concordia et toutes les constituantes de l’Université du Québec. On a fait face à une remontée », illustre M. Gervais, qui a été administrateur en santé, au Centre hospitalier Robert-Giffard et qui préside actuellement le conseil d’administration de l’Association québécoise d’établissements de santé et de services sociaux. « On peut être fiers d’où on est rendus, fiers d’avoir rendu l’enseignement supérieur accessible en région. Et je prétends que la CREPUQ a été un instrument de ce succès grâce à la collaboration entre les universités. »


C’est l’actuel recteur de l’Université Laval, Denis Brière, qui a ouvert le bal, soutenant qu’il souhaitait quitter la CREPUQ, car elle n’était plus en mesure de représenter ses intérêts. Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, lui a emboîté le pas pour les mêmes raisons et les établissements du réseau UQ l’ont imité, même s’ils plaideront pour le maintien de l’organisme lors de la journée de réflexion qui se tiendra le jeudi 6 juin. Entre les lignes, on y lit que ce sont les divergences sur la façon de financer les universités qui les font s’entredéchirer.


Michel Gervais reconnaît que, de tout temps, les 18 chefs d’établissements universitaires, membres de la CREPUQ, ont eu du mal à parvenir à des consensus. « La dimension politique n’a jamais été facile; les intérêts des universités divergeaient beaucoup, mais on arrivait à prendre position lorsqu’on avait des intérêts communs. C’était la politique du plus petit dénominateur commun. Des fois, on accouchait d’une souris, mais elle était violente », dit-il.


Financement, sujet délicat


La question du financement a toujours été délicate. « C’était facile de se mettre d’accord sur le sous-financement. Mais à savoir d’où allait venir le financement et comment on allait le distribuer, il n’y a jamais eu de position commune », admet M. Gervais.


Le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, a laissé entendre qu’une prime pourrait être rattachée aux universités ayant un plus grand nombre d’étudiants de première génération. À une certaine époque, concède M. Gervais, toutes les universités en auraient profité. Aujourd’hui, une telle mesure pourrait surtout avantager les universités situées en région, du réseau de l’Université du Québec, ce qui contrarie les universités à charte privée, comme McGill et l’UdeM, analyse-t-il.


En revanche, ces universités à charte, qui ont des facultés de médecine, plaident pour un financement différencié, alléguant qu’elles contribuent dans une plus grande part à la recherche qui se fait au Québec, voire au Canada. « Tout ça est vrai. Ces universités ont atteint des sommets d’excellence en recherche et on a intérêt à ce que ça soit pris en considération dans le financement. Mais les petites universités aussi font de la recherche. On n’a qu’à penser à l’UQAR [Université du Québec à Rimouski] qui est très bonne dans certains domaines et c’est la même chose à l’Université du Québec à Trois-Rivières, par exemple, où leurs recherches sur les poissons d’eau douce sont parmi ce qu’il se fait de meilleur dans le monde. »


Michel Gervais déplore les raisons pour lesquelles certains veulent quitter la CREPUQ. « Ce n’est pas parce qu’on ne s’entend pas sur certaines questions qu’on doit abolir la CREPUQ », souligne-t-il. Aux recteurs qui ont manifesté l’intention de pouvoir parler en leur propre nom, et non plus à travers l’unique porte-voix de la CREPUQ, l’ex-recteur de l’Université Laval rétorque que les établissements n’ont jamais été empêchés de faire valoir leur point de vue. « On a toujours pu défendre nos intérêts particuliers. Moi, j’ai toujours défendu bec et ongles les positions de l’Université Laval, mais ça ne m’a jamais empêché de m’entendre avec mes collègues sur certains points », fait-il remarquer. « Les universités sont invitées à aller au-delà des sautes d’humeur et des insatisfactions. On devrait plutôt réfléchir aux conditions pour que ça marche. »


Les universités doivent se tenir, comme le font les professeurs d’université au sein de leur fédération, comme l’ont fait les étudiants. « C’est comme si la force de la pression étudiante avait fait éclater le consensus entre les universités et mis en danger une organisation dont on a absolument besoin », a-t-il rappelé, craignant que d’autres ne s’approprient cet espace de parole qui appartenait aux établissements.


« On devrait donner à la CREPUQ une autre chance. Je ne crois pas que c’est dans les intérêts des universités de se retrouver seules devant ces groupes », note Michel Gervais, alors que lui viennent à l’esprit les mots de Benjamin Franklin : « We must all hang together, or assuredly we shall hang separately ». (Nous devons tous rester unis ou nous serons, à coup sûr, pendus séparément.)

21 commentaires
  • Nicole Bernier - Inscrite 3 juin 2013 05 h 30

    Une vision du leadership basée sur la construction de consensus

    Enfin, quelqu'un qui pense aux intérêts généraux du Québec et du développement de l'éducation universitaire comme outil de changement social... Le résumé que l'on fait de l'influence de M. Gervais quand l'Ordre national du Québec résume sa contribution au monde universitaire (http://www.ordre-national.gouv.qc.ca/m) est rendu crédible par les commentaires de cet article puisqu'on sent bien que les deux papiers traduisent une vision cohérente de l'action politique et sociale..

    J'aimerais entendre plus souvent dans les médias de ces hommes ou femmes capables de savoir représenter des intérêts plus grands que ceux de leur seule petite personne ou de leur seule entreprise ou de leur seule organisation. C'est, à mon humble avis, ce qui manque au leadership petit-bourgeois du Québec actuel et qui sert les intérêts de la grande bourgeoisie bâtie sur l'économie: Nous ne savons plus être uni(e)s et, comme le prédisait Franklin "nous serons, à coup sûr, pendus séparément".

    Viser les regroupements les plus petits pour éviter de travailler sur les consensus pour le bien-être collectif est extrêment dangereux car les gens malhonnètes visant le profit personnel sont et seront toujours aussi actifs pour s'accaparer les biens collectifs. Le mauvais partage des ressources entre les plus riches et les plus pauvres du Québec et du Canada est la preuve que les leaders politiques actuels ont échoué. Si les marges de profit augmentent sans cesse pour certains individus et que, pour l'ensemble de la population, la sécurité et le confort se réduit comme peau de chagrin, il est clair que la gestion politique basée sur la démocratie perd de son sens.

    Actuellement, les gouvernements s'acharnent sur les plus pauvres et cèdent au chantage des plus riches ou au chantage de leurs petits amis de la finance... Quand le propriétaire de Monsanto (Carlos Slim) ou Bill Gate peuvent se vanter d'avoir des fortunes personnelles de 73 milliards et que socialement nous trouvons cela acceptable

  • Marie-Claude Lefrancois - Inscrite 3 juin 2013 06 h 05

    Le besoin viscéral de se perpétuer

    Pourquoi enseigne-t-on? C'est le plus GRAND dénominateur commun entre toutes les universités. On peut se quereller sur la valeur de la fraction réservée à chaque approche académique, sur une base appliquée et/ou fondamentale. C'est de bonne guerre. Mais se soustraire au privilège de réunir les confrontations académiques des agents de diffusion et de promotion des connaissances, mandatés pour désservir la communauté qui en motive l'exercice, n'a aucun fondement théorique ni expérimental. La confrontation est saine; pas l'affrontement. La spécificité est saine; pas l'isolement. Je ne peux croire que l'érudiction soit en proie à telle éradiction.

  • Yvon Bureau - Abonné 3 juin 2013 07 h 41

    Ensemble pour aller plus loin

    Le temps est à l'unisson et non à la dispersion. Le temps est à nous centrer sur tout ce qui nous rassemble, et il y en a tellement. Le courage, c'est de demeurer et d'agir ensemble, avec nos divergences et nos originalités.

    Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin. Nos universités du Québec, pour le bien de l'enseignement supérieur, ont besoin du loin pour un avenir meilleur.

    Demain, à 2 jours de la rencontre de la CREPUP, Michel Venne donnera une conférence lors de l'Assemblée annuelle de l'Association des étudiants-tes de l'Université du troisième âge de Québec-Université Laval. Vous êtes les bienvenus. 10H30, Amphithéâtre Hydro-Québec, Pavillon Desjardins. Thème : L’université du 3e âge ou de tous les âges?

    La société se transforme. L’université aussi: intergénérationnelle, interdisciplinaire, populaire, citoyenne, commerciale, participative, en ligne, … De nombreux préretraités et retraités, souvent pourvus d’une grande richesse d’expérience et d’expertise, sont de retour à l’université, d’autres y retourneront, et cela pour plusieurs années. Quelles sont nos attentes à l’égard de l’université comme institution de haut savoir et de l’université du troisième âge? Quel rôle souhaitons-nous y jouer? Et M. Venne commentera aussi sur la CREPUQ, le Conseil national des universités, les chantiers à venir…

    Pendant ce temps, je rêve d’un Rassemblement des universités du troisième âge du Québec, la RUTAQ…, regroupant les 18 universités avec leurs programmes pour les 60 ans et plus…

  • Philippe Dubé - Abonné 3 juin 2013 07 h 48

    le gros bons sens

    Il est heureux d'entendre des propos sensés en ce qui a trait au maintien d'un outil de développement durable pour tout le réseau universitaire, sous la forme de l'actuelle CREPUQ ou toute autre formule améliorée. La collégialité est un principe de fonctionnement propre au milieu universitaire et, dans le contexte présent et pressant, il ne faut surtout pas céder à la tentation du courant néo-libéral qui cherche à faire de toute organisation une entreprise ou pire une industrie, avec ses obsessions mercantiles et l'enflure administrative qui vient avec. Du haut de sa sagesse, Michel Gervais lance un appel au calme et il est à espérer que les autorités en place l'entendent.

  • Michel Lebel - Abonné 3 juin 2013 08 h 25

    Tout a une fin...

    Sans recourir à Franklin, je citerai ce que l'on disait dans les défunts collèges de cours classique: " L'union fait la force, les coups font les bosses!" Quant à la CREPUQ, je ne m'attends pas à ce que beaucoup d'universitaires aillent aux barricades pour la sauver! L'organisme semble avoir vécu.


    Michel Lebel

    • Louka Paradis - Inscrit 3 juin 2013 10 h 13

      D'accord avec vous. Je ne crois pas que ce soit un désastre, car la disparition de la CREPUQ permettra l'émergence d'un nouveau regroupement mieux adapté à la conjoncture et aux besoins actuels.
      D'ailleurs, cela a déjà été annoncé par le ministre Duchesne. La vie s'en va en avant, pas en arrière...Place à du sang neuf !
      Louka Paradis, Gatineau