À travail égal, formation supérieure!

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Les femmes peu ou pas diplômées risquent de se heurter à l’écueil des ghettos féminins, qui sont des milieux de travail comptant une grande main-d’œuvre féminine et où les conditions sont mauvaises.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Les femmes peu ou pas diplômées risquent de se heurter à l’écueil des ghettos féminins, qui sont des milieux de travail comptant une grande main-d’œuvre féminine et où les conditions sont mauvaises.

Ce texte fait partie du cahier spécial Formation des adultes

Les filles décrochent moins et sont aujourd’hui plus nombreuses à obtenir un diplôme universitaire que les garçons. La question de l’égalité est-elle pour autant réglée ? « Les statistiques prouvent le contraire », estime Lise Gervais, coordonnatrice générale de Relais-femmes. Les salaires, les taux et les statuts d’emploi ne sont pas au rendez-vous pour maintenir de nombreuses femmes à l’abri de la pauvreté et de l’exclusion.


On sait par exemple que, même si les femmes sont majoritaires parmi les diplômés à l’université, leur taux d’emploi continue d’être inférieur à celui des hommes : il était en 2012 de 56,7 % contre 63,5 % chez les hommes, un chiffre qui diminue de près de 10 points chez les immigrants.


Or, la formation agit pour les femmes comme un véritable rempart : pour atteindre un taux d’emploi comparable à celui des hommes, il leur faut s’instruire davantage. Pour les protéger de l’exclusion professionnelle, le décrochage fait ainsi partie des fléaux à surveiller. Or, au cours des 10 dernières années, on a constaté une hausse du décrochage chez les filles dans plusieurs régions du Québec, pour parfois dépasser la barre des 20 %.


D’autre part, fait remarquer Lise Gervais, les impacts du décrochage sur l’avenir professionnel des femmes sont plus graves. Ainsi, l’écart entre le taux d’emploi chez les hommes et les femmes sans diplôme se creuse : il est de 34,5 % chez les femmes contre 45,7 % chez les hommes, un écart qui se resserre nettement une fois le diplôme en poche.

 

Ghettos féminins


Et même lorsqu’elles obtiennent un emploi, les femmes peu ou pas diplômées se heurtent à l’écueil des ghettos féminins, celui « des emplois avec des mauvaises conditions de travail, offrant de plus faibles salaires, parfois sans protection sociale », où se concentre la main-d’oeuvre féminine. Au premier plan de ces ghettos féminins figurent l’entretien ménager, le commerce de détail, les soins de la santé (où environ 80 % des employés sont des femmes) ou la fabrication de vêtements (plus de 70 % sont des femmes). « Orienter systématiquement les femmes vers des métiers sous-payés et difficiles ne leur permet pas de sortir de la pauvreté », rappelle Lise Gervais.


De leur côté, « les hommes peu ou pas diplômés sortent plus facilement de la pauvreté que les femmes », poursuit-elle. Ils s’orientent en effet vers une plus grande diversité d’emplois, avec souvent de meilleures conditions salariales. Les statistiques révèlent également que davantage de femmes travaillent à temps partiel, un phénomène accentué dans la plupart des régions.


Ce maintien dans la pauvreté est favorisé par les différences de salaires qui persistent malgré la Loi sur l’équité salariale. Ainsi, le revenu moyen des femmes demeure inférieur à celui des hommes, un écart moins prononcé en début de carrière, mais qui s’accroît dès la trentaine.

 

Facteur enfants


D’autre part, si le taux de décrochage est plus important chez les garçons, le taux de raccrochage l’est également. Au premier plan des facteurs qui compliquent le raccrochage des femmes : les enfants. On sait par exemple que les femmes ayant un ou plusieurs enfants de moins de 15 ans ont un taux d’emploi plus faible, alors que cette variable n’affecte pas le taux d’emploi des hommes.


Pour contrer cette tendance, Lise Gervais dénonce notamment un manque de mesures concrètes pour permettre aux mères de retourner aux études si elles le souhaitent. « Il y a des barrières structurelles à l’accessibilité », note-t-elle. Alors que de nombreux cours se donnent le soir, « il n’y a pas d’arrimage entre les services de garde et la formation professionnelle ». Il faudrait donc selon elle des « services de garde plus adaptés aux besoins des femmes en formation et sur le marché du travail ». Les services de garde à contribution réduite ont d’ailleurs, depuis leur création il y a 15 ans, entraîné une diminution de la pauvreté chez les femmes, particulièrement les femmes monoparentales : un grand pas dans la bonne direction qu’il faudrait poursuivre, estime-t-elle, notamment en augmentant le nombre de places disponibles.


Cet effort est d’autant plus important que les conséquences à long terme du décrochage des femmes sont majeures. En effet, les statistiques montrent que le niveau de scolarisation de la mère a une incidence sur le taux de décrochage de ses enfants et que « les femmes jouent un rôle important dans la reproduction des difficultés ».

 

Nouvelles approches


En tenant compte des difficultés particulières auxquelles sont confrontées les femmes dans leur accès à la formation et à l’emploi, il faudrait ainsi une « politique d’éducation aux adultes qui serait un levier pour changer les choses », avance Lise Gervais. Pour cela, elle insiste sur l’importance d’une « analyse différenciée selon les sexes, pour faire des choix de société en fonction de leurs impacts ».


Pour aider les groupes de femmes les plus vulnérables, une mesure concrète à appliquer serait de reconnaître davantage le réseau de la formation informelle. En marge de la formation universitaire, les formations à la citoyenneté, d’alphabétisation ou de francisation développent par exemple des compétences pour mieux prendre sa place dans la société, pour devenir des citoyennes plus actives et mieux intégrées. « Dans le contexte actuel de coupes budgétaires, le réseau formel est privilégié au détriment du réseau informel. » Or, la valorisation de ces réseaux de formation particuliers permettrait de toucher des femmes en marge qui n’ont plus les moyens de renouer avec des formations aux adultes classiques, ce qui pourrait à terme les ramener vers le réseau formel. « Ces réseaux travaillent le contenu de façon différente pour réussir à toucher des femmes marginalisées. »


Mais, déplore-t-elle, ce type d’investissement n’est pas à l’ordre du jour : « Les initiatives d’alphabétisation sont peu soutenues. » Les conséquences de cette négligence sont que « celles qui sont en marge le deviennent encore plus. Il s’agit d’un type de gestion à court terme, qui risque de coûter cher en fin de compte. En investissant dans des éléments plus structurants, on pourrait éviter beaucoup de coûts et de détresse à long terme. »


 

Collaboratrice