Plaidoyer en faveur de l’enseignement des langues anciennes

À Montréal, on enseigne encore le latin dans trois collèges privés: les collèges Stanislas, Marie de France et Brébeuf (notre photo).
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir À Montréal, on enseigne encore le latin dans trois collèges privés: les collèges Stanislas, Marie de France et Brébeuf (notre photo).

Québec — Des professeurs-chercheurs de l’Université Laval plaident pour le retour de l’enseignement du grec et du latin dans les écoles secondaires du Québec. Et leurs arguments sont nombreux pour nous convaincre que les études anciennes sont plus que jamais pertinentes en ce XXIe siècle.


À Québec, seuls les élèves du Collège français Stanislas ont la possibilité d’étudier le latin. À Montréal, on l’enseigne encore dans trois collèges privés : les collèges Stanislas, Marie de France et Brébeuf.


En Europe, les études anciennes ne sont pas aussi négligées qu’ici, mais elles sont néanmoins en baisse dans les collèges et les lycées. En France, le latin est encore enseigné dans tous les collèges, y compris dans ceux des banlieues des grandes villes. « Il y a une certaine désaffection au profit des mêmes matières qu’ici, mais il n’y a pas eu la cassure du rapport Parent, qui a empêché la continuité », précise Alban Baudou, professeur de langue et littérature latines de l’Université Laval.


L’esprit anticlérical


Selon Thierry Petit, professeur au Département d’histoire de l’Université Laval, l’esprit antiélitiste et anticlérical qui a animé la société québécoise à la suite de la Révolution tranquille a bien sûr contribué à cette disparition. Mais la vague de néolibéralisme, « qui sévit dans le domaine des études secondaires et qui atteint maintenant le monde universitaire », n’a rien fait pour y remédier. « Les temps sont désormais à l’utilitaire et à la rentabilité. Leurs adeptes entendent faire des jeunes générations des outils productifs efficaces, dans une société où l’économie a pris le pas sur toute autre considération. Au nom de ce nouveau Moloch, les disciplines non directement rentables sont vouées à disparaître », a-t-il déclaré dans l’allocution qu’il donnait dans le cadre du congrès de l’Acfas. M. Petit a aussi souligné les effets pervers de la nouvelle pédagogie axée avant tout sur le « vécu » des enfants et qui prône l’élimination des matières désuètes. « L’algèbre et la trigonométrie sont donc en ce sens inutiles dans le vécu de l’élève. À ce titre, elles devraient donc être retranchées du programme de secondaire pour les élèves qui ne se destinent pas à la physique, à l’économie ou aux sciences appliquées. En revanche, à un locuteur francophone (mais aussi italophone, hispanophone, anglophone, etc.), le latin sert tous les jours. S’il faut supprimer l’une des deux matières de l’enseignement secondaire, au nom du savoir utile, c’est donc non le latin, mais les mathématiques qui devraient être éliminées », a-t-il lancé.


Anne-France Morand, professeure de langue et de littérature grecques à l’Université Laval, déplore que l’enseignement des langues anciennes ait été éliminé au profit souvent de branches plus spécialisées, comme la psychologie, la sociologie, le droit, « toutes des matières très intéressantes, mais qui seront abordées plus tard à l’université ». Selon Mme Morand, l’apprentissage du latin et du grec au secondaire est très utile, notamment pour les étudiants qui entreprennent une formation en médecine et en sciences. « Cet apprentissage forme l’esprit. Il aide non seulement à mieux parler et écrire le français, mais aussi à apprendre les autres langues. Il est excellent pour la compréhension de la grammaire, ce qui n’est pas rien, car la grammaire est une logique qui se transpose d’une langue à l’autre », fait-elle valoir.


Selon Alban Baudou, l’intérêt d’apprendre la langue latine ne se limite pas au seul aspect linguistique. « Cet apprentissage est aussi une porte ouverte sur l’histoire et la culture antique, précise-t-il. L’étude de l’Antiquité nous donne de multiples occasions d’aborder les valeurs propres au civisme. […] En enseignant les différents modes de pensée politique, philosophique, religieuse de cette période, ainsi que les divers événements historiques, les cadres archéologiques et les différentes expressions littéraires qui supportent cette pensée, on évoque nécessairement des sujets qui touchent le politique, le religieux, le social, le commerce », fait-il remarquer.

 

Débouchés


Or, contrairement à ce que plusieurs croient, cette formation humaniste est fort prisée sur le marché du travail. « Nos étudiants finissent par trouver des débouchés. Pas forcément dans l’enseignement du grec, mais ce sont des gens qui ont une certaine ampleur et qui sont assez polyvalents. Ils savent s’exprimer et écrire, autant de qualités qui sont reconnues dans le milieu du travail », affirme Mme Morand.


« Il arrive aussi qu’ils obtiennent un autre diplôme dans un domaine, comme le droit, par exemple. Or, les jeunes avocats qui ont une formation en études anciennes seront souvent préférés à ceux qui n’en ont pas, et ce, à compétences égales en droit. Aujourd’hui, de nombreuses entreprises à travers le monde se rendent compte que les individus qui n’ont reçu qu’une formation spécialisée et technique en finances sont moins compétents que ceux qui ont eu une formation humaniste, y compris aux postes qui, normalement, leur seraient dévolus », ajoute Alban Baudou.


Dans l’assemblée, une ancienne diplômée de l’Université Laval en grec ancien et en latin a témoigné des atouts que sa formation lui a apportés dans sa vie professionnelle. « J’utilise tous les jours les concepts que j’ai acquis durant mes études de grec ancien et de latin. Ces concepts nous confèrent une compréhension du monde et une absence de certitude qui nous aident à réfléchir, à délibérer, et qui procurent une rhétorique qui est essentielle pour faire valoir ses idées », a souligné Geneviève Issalys, qui a enseigné le latin au secondaire avant de devenir consultante en éthique professionnelle dans les domaines éducatif et social.


« Si le combat [pour l’enseignement des langues anciennes] nous apparaît perdu au secondaire, il n’est sûrement pas perdu à l’université ! », lance Mme Morand. En effet, au niveau universitaire, les programmes en études anciennes sont étonnamment populaires. Les professeurs perçoivent même un regain d’intérêt. « La majorité des étudiants qui s’inscrivent aux cours d’initiation au latin et au grec proviennent de disciplines très diverses », indique M. Baudou. Même s’ils sont souvent considérés comme de vieux fossiles, les professeurs d’études anciennes de l’Université Laval sont assurément des fossiles bien vivants !

101 commentaires
  • Christian Rioux - Abonné 11 mai 2013 05 h 21

    Magali Favre

    Bravo à cette initiative !
    Il est plus que temps qu'il y est un retour à l'enseignement des langues anciennes, en particulier le latin et ce dès le secondaire. Cela renforcerait notre propre connaissance de la langue française qui en est issue en donnant aux élèves des outils pour maîtriser la syntaxe et l’orthographe et apprendre plus facilement les autres langues latines.
    Cela renforcerait également la connaissance et la compréhension de nos racines gréco-romaines (politique, philosophie, sciences, littérature, mythologie,) dont nous sommes de plus en plus coupés. Aujourd’hui, l‘élève québécois ne passe que quelques mois sur l’histoire de l’Antiquité durant toute sa scolarité.
    Il faut lire à ce sujet, Jacqueline de Romilly et sa défense de l’enseignement du grec ou Stroh Wilfried ( Le latin est mort, vive le latin ! ).
    Enfin, étudier une langue ancienne en dehors des fureurs du temps par simple plaisir intellectuel et gratuit, sans objectif de rentabilité immédiate, a aujourd’hui un petit quelque chose de rebelle !

    Magali Favre

  • Guy Beaubien - Inscrit 11 mai 2013 06 h 26

    Et l'argot ? l'avenir de la langue

    Bien que les langues anciennes soient le langage historique. Elles ne sont pas adaptée à la communication moderne. Les apprendre n'est pas une perte mais apprendre à créer de nouveaux mots en se référants aux langues dites "mortes" est peut-être l'avenir de la langue française . Les québécois le font, les français préfèrent voler les mots aux langues étrangères. Les français et les québécois parlent la même langue mais n'utilisent pas le même langage. Il faudrait faire comme l'anglais, créer un français "international". Neutre. Vous me comprennez ? Pognes-tu ce que j'veux t' dire?

    • Yvan Dutil - Inscrit 11 mai 2013 09 h 37

      Effectivement, il y a là une paresse intellectuelle incroyable. Notez cependant que l'usage de portemanteau est recommandé face aux créations directement à partir du grec et du latin. N'empêche, que j'ai un dictionnaire de greb et un de latin au cas où un jour j'auaris à créer un mot de toute pièce.

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 mai 2013 18 h 49

      @Beaubien: on n'étudie pas le grec et le latin pour le parler (quoique le grec a bien servi mon frère qui visitait la Grèce) mais pour bien comprendre les bases du français que l'on parle. En entendant on mot que l'on ne connait pas on peut en deviner le sens (et l'origine) par son éthymologie... Quel bonheur!

    • Yvan Dutil - Inscrit 12 mai 2013 20 h 30

      Au risque de me répéter encore une fois, en connaissant simplement les préfixes et les suffixes ont peut faire la même chose sans avoir des années d'études à sa taper.

  • Michel Lebel - Abonné 11 mai 2013 06 h 42

    Merci!

    Je lis ce texte et je le prends indirectement comme un hommage à mon père, Maurice Lebel, helléniste, et durant de nombreuses années professeur de grec ancien à l'Université Laval. Merci.

    Michel Lebel

    • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 11 mai 2013 11 h 05

      @ Lebel

      Votre père était un homme de lettres. J’ai quelques livres chez moi d’un humaniste chrétien français du XVIe siècle, Guillaume Budé (1468-1540) dont un volume traduit par votre père, Maurice Lebel, (avec l’aide occasionnelle de Joseph Ijsewijn de l’Université de Louvain, latiniste, spécialiste du latin de la Renaissance): «De transitu hellenismi ad christianismum » (Le passage de l’hellénisme au christianisme), Sherbrooke, Éditions Paulines, 1973.

      L’ouvrage est bilingue, c’est-à-dire qu’il se présente en deux langues, latin français. Version originale latine à gauche (celle de 1557) et traduction française à droite. La lecture est plutôt ardue en ce sens que les sujets amenés sont difficile d’entendement aujourd’hui pour qui n’a pas reçu une éducation classique mais surtout chrétienne.

      À chaque fois que j’en ai l’occasion je me plonge dans De Transitu... quelques pages à la fois, pour l’exercice de la traduction d’abord, mais aussi pour la simple joie de pénétrer dans un passé qui n’existe plus et pour ne pas oublier les obscurités qu'il a fallu combattre au fil des siècles pour y arriver. Le latin c’est aussi cela, c’est tenter de saisir d’autres époques en allant directement aux sources de notre histoire.

      Jeanne Mance Rodrigue

  • Guy Lafond - Inscrit 11 mai 2013 07 h 40

    "Ad augusta, per angusta"


    Le succès n'arrive pas facilement.

    Merci Philippe.

  • François Dugal - Inscrit 11 mai 2013 08 h 04

    Un dinosaure

    Je suis un dinosaure, un vrai!
    Dans mon parcours scolaire au Séminaire de Valleyfield au début des années soixante, j'ai fait 6 ans de latin et 2 ans de grec.
    On ne peut imaginer une meilleure formation. C"était l'époque ou l'on formait des «têtes bien faites», plutôt que des «têtes bien pleines».
    Merci encore à tous mes profs qui étaient cultivés et exigeants.

    • Gilles Théberge - Abonné 11 mai 2013 10 h 26

      Je pense bien que vous avez raison, la récente décision du ministre est une démonstration éloquente du fait que l'on se dirige à grande vitesse vers une évacuation de la culture, produit de la tête bien faite, au profit de l'utile, que je trouve bête, produit la tête bien pleine.

      Exit la réflexion, la capacité d'adaptation, et qui sait de la véritable créativité uqi est à la base de l'évolution.

    • Yvan Dutil - Inscrit 11 mai 2013 12 h 07

      La culture ne se résume pas à lire des textes anciens. La science et la technologie font aussi partie de la culture littéraire ou artistique. En fait, elles une place au moins aussi grande. Il serait temps de le reconnaitre.

    • Franklin Bernard - Inscrit 11 mai 2013 15 h 41

      M. Dutil, qui a dit que les deux étaient mutuellement exclusives?

    • Yvan Dutil - Inscrit 11 mai 2013 17 h 19

      Dites cela aux littéraires. Ce sont eux qui excluent les sciences et les techniques de la culture.

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 mai 2013 18 h 50

      @Dutil: le grec est essentiel en sciences....

    • Yvan Dutil - Inscrit 12 mai 2013 20 h 31

      Madame Paulette, visiblement vous n'avez pas fait de sciences. L'aphabet grec est utilisé, mais le grec sauf les préfixes et les suffixes est inutile.

    • Yves Perron - Inscrit 14 mai 2013 08 h 14

      Malheureusement on a jeté le bébé avec l'eau du bain. J'aurais aimé apprendre le Latin car ça m'aurait facilité la tâche d'apprendre l'Espagnol ou l'Italien ce que je suis en train de faire comme pour le Roumain. J'ai du apprendre par moi même l'Anglais et le Français et l'histoire des mots.
      Quel bonheur de comprendre d'où nous viennent les mots que nous utilisons chaque jour et de constater que nous les Québécois sommes les gardiens de beaucoup d'expressions qui semblent disparaître ailleurs.