Éducation - Conserver ou non ses lettres de noblesse?

«Avant, c’était en fréquentant des œuvres que les individus développaient leur subjectivité et leur participation culturelle, économique et politique.»
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir «Avant, c’était en fréquentant des œuvres que les individus développaient leur subjectivité et leur participation culturelle, économique et politique.»

C’est officiel, culture et communication remplacera le programme pré-universitaire Arts et lettres dès l’automne 2015. L’idée est de conserver l’essentiel de l’ancien, nous dit-on, tout en le transformant pour le moderniser. Modifications cosmétiques ou prémices d’un changement de paradigme ?


Il ne s’agit pas de l’abolition du programme Arts et lettres, non plus que de la disparition de la littérature, qui, hormis dans les cours de français obligatoires et ceux des profils « littéraires », ne faisait, de toute façon, pas partie du programme comme tel. Il s’agit plutôt de sa réincarnation dans un autre corps, plus moderne, appelé Culture et communication.


Ce que ça change ? Dès l’automne 2015, le nouveau programme sera bonifié de 30 heures de cours dans la formation spécifique (contrairement à la générale qui demeure intacte) et de nouveaux cours pourront être créés en lien avec les nouveaux énoncés de compétence, auxquels sont associés des critères de performance, là où régnait un flou dans le programme Arts et lettres qui donnait lieu à des formations plutôt disparates.


D’après les devis du programme actuel, un prof peut donner un cours de sémiologie tandis qu’un autre peut élaborer un cours de langage appliqué à un média, sur les mêmes bases. « Ça fait qu’un élève qui est diplômé en Arts et lettres, quand il arrive à l’université pour étudier en cinéma ou en journalisme, le professeur qui lui fait passer une entrevue ne peut pas avoir une idée précise de sa formation, tellement celle-ci diffère d’un cégep à l’autre », explique Éric St-Jean, conseiller pédagogique au cégep Lionel-Groulx. Désormais, le cégep pourra continuer à décider des cours qu’il donne dans le programme, mais le diplôme d’études collégiales de l’étudiant portera le nom de l’option suivie, soit médias, cinéma, langues, arts, littérature, théâtre ou multidisciplinaire.


Selon M. St-Jean, qui a fait partie du comité de révision du programme mis sur pied par le gouvernement, l’objectif n’était pas de jeter le programme pour tout recommencer à zéro. « Certains enseignants pourraient même nous dire qu’il n’y a pas grand-chose qui a changé, et pour nous c’est un compliment. Tant mieux si on a relevé le niveau intellectuel du programme sans trop le changer », a-t-il dit. Mais alors, pourquoi investir tant d’efforts si c’est pour ne rien changer ? Il y a eu des transformations, corrige-t-il, bien qu’elles ne soient pas aussi visibles pour le commun des mortels.

 

Un nom controversé


Le nouveau nom « Culture et communication » a soulevé un tollé chez certains enseignants du milieu collégial, mais pas dans la population en général, notamment parce qu’il laisse croire que les lettres sont reléguées au second plan au profit d’une logique plus marketing. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, qui a approuvé officiellement le nouveau programme à la mi-avril, n’a pas caché que le mot « communication » est plus « rassembleur ».


Pour Éric St-Jean, personne n’était dupe du tollé appréhendé. « Les profs avaient lu la première version il y a un an et envoyé leurs commentaires au ministère, qu’on a tous lus. On voyait bien que le titre ne passait pas, que ça allait déraper. […] On leur avait dit de garder le nom “Arts et lettres”, mais [les fonctionnaires] ont décidé, tant qu’à y être, d’aller jusqu’au bout, quitte à ce que ça fasse des remous les deux premières années », note M. St-Jean.


Pour le ministère, le terme « communication » « vient rappeler que les arts, les lettres et les langues s’inscrivent dans un processus de communication ». « Personnellement, je ne crois pas que tu as nécessairement besoin de communiquer quand tu fais une oeuvre », note le pédagogue, qui a une formation en théâtre. Il se demande aussi pourquoi les langues sont dans ce programme et non pas avec les sciences humaines.


Mais reste que le changement de nom est « futile ». « Est-ce que ça fait vieillot, le terme “lettres”? Est-ce que c’est important ? Le but, dans un programme pré-universitaire, c’est d’ouvrir les voies et de créer des ponts vers l’autre ordre qui est l’université », avance M. St-Jean.


Ce n’est pas l’avis de Jean-Marie Lafortune, professeur au Département de communication sociale et publique, qui donne justement un cours intitulé « Culture et communication ». Selon lui, il se produit un glissement. « On rompt avec le modèle traditionnel des arts et des lettres, qui était rattaché aux humanités, à la construction de l’intériorité de chaque être humain. Avec Culture et communication, on n’est plus dans ce registre. On est dans les compétences relationnelles, où c’est l’extériorité qui est plus sollicitée », analyse-t-il.


Les arts perdent au change, croit-il. « Les arts comme on les entendait ne seront plus étudiés. Par la culture et ses nouvelles formes artistiques, tout passera par de nouveaux outils qui sont numériques. […] Ce qui fondait l’art dans un contexte particulier ne semble plus exister. On est dans l’espace de la communication. »

 

Changement de paradigme?


Tout n’est pas nécessairement négatif dans ce changement de nom, nuance Jean-Marie Lafortune. « On peut dire que ça va être plus en phase avec le développement récent et actuel de la société de la communication », reconnaît-il. Mais il constate que le passage à Culture et communication marque le passage de la subjectivité à l’intersubjectivité.


« Avant, c’était en fréquentant des oeuvres que les individus développaient leur subjectivité et leur participation culturelle, économique et politique. Alors qu’avec Culture et communication, ce que je vois, c’est ce que David Riesman appelait “l’exo-détermination”. On se voit à travers le regard d’autrui et on corrige nos comportements en fonction des normes sociales ambiantes et non pas à partir de nos sensibilités propres et de notre intériorité, soutient-il. La culture et la communication amènent le relativisme, ce n’est pas du sens critique. C’est une distanciation, mais qui ne permet pas de trancher, c’est le contraire de la diversité culturelle. »


Certains ont craint la « professionnalisation » que pourrait induire ce changement de paradigme. L’avènement des nouvelles technologies force l’acquisition, pour les étudiants, d’apprentissages et d’un savoir-faire plus techniques. Éric St-Jean comprend ces réticences. « Avec le printemps qu’on a vécu, je ne peux pas empêcher les gens, qui se sont éveillés à cette problématique de la commercialisation de l’enseignement, de se demander si on s’en va vers un enseignement au service de l’entreprise et du marché, dit-il. Est-ce qu’il y avait des mandats inconscients qui nous manipulaient quand on travaillait au ministère ? Ça se peut qu’il y ait eu quelque chose de plus fort mais, en toute bonne foi, on n’a jamais eu ce genre d’intention là. »

6 commentaires
  • François Desjardins - Inscrit 11 mai 2013 07 h 14

    Se posséder avant de se proposer?

    Citation : [...]  Avant, c’était en fréquentant des œuvres que les individus développaient leur subjectivité et leur participation culturelle, économique et politique. [...]

    Je fais partie de cet «avant» et tout en tenant compte de l'opinion de l'autre, il me semble être mieux équipé que si je n'avais été formé et motivé que par et pour l'opinion de l'autre...!

    Former un individu à la vie, c'est différent de préparer le marketing d'un produit.

    À trop penser à l'autre on risque de n'être plus soi, et ce n'est pas l'autre qui nous aidera à sortir de problèmes si on n'est plus soi : l'autre risquera peut-être de chercher plutôt un nouveau «produit» centré sur l'autre.

    Et qui est ce autre?

  • Bernard Terreault - Abonné 11 mai 2013 08 h 38

    Approprié

    Désolé pour les nostalgiques, mais je trouve que les termes "Culture et communication" reflètent mieux l'ensemble des disciplines concernées que le bon vieux "Arts et lettres".

    • Franklin Bernard - Inscrit 11 mai 2013 10 h 37

      Que ceux qui se désolent de cette initiative catastrophique pour l'esprit soient traités de «nostalgiques» est exactement le symptôme de cette affection qui ronge notre société: si c'est ancien, c'est pas bon. Comme si les Arts et les Lettres avaient un âge!

      À quelle date exactement Bach, Renoir et Flaubert ont-ils cessé d'être pertinents? À quelle heure? Dans quelle catégorie entrent-ils? La Culture, avec la mode et le fast-food? Ou les Communications avec la téléréalité et l'Internet?

  • Franklin Bernard - Inscrit 11 mai 2013 10 h 23

    Et voilà, l'inculte et l'efficace vont remplacer la pensée

    Beaucoup ne seront pas prêts de pardonner au PQ et au ministre Duchesne ce recul énorme de la littérature et des arts dans l'enseignement aux Québécois de demain.

    Une catastrophe intellectuelle sans précédent, dont les conséquences seront immenses. Plus un collégien n'aura à ouvrir un livre, ni à fréquenter un théâtre. Encore moins à aller au musée ou au concert. S'ils savent allumer un ordinateur et la télévision, ce sera considéré suffisant pour bâtir une société.

    Quand certains, prônent en ce moment-même, à juste titre, le retour de l'enseignement du grec et du latin au secondaire, voilà que le ministre Duchesne vient d'ouvrir ce vide terrifiant sous leurs pieds. Sous nos pieds.

    Déplorable et angoissant.

  • François Desjardins - Inscrit 11 mai 2013 22 h 40

    Le PQ sonne comme Harper...

    Harper vise l'assurance emploi quand Maltais s'en prend aux assistés sociaux, alors que Duchesne favorise un programme clientéliste, alors que Harper veut forcer la recherche à se mettre au sevice de l'industrie.

  • Yvan Dutil - Inscrit 13 mai 2013 06 h 44

    Un reflet de la réalité

    En pratique, il ne s'agit pas d'un gros changement. Hormis, 30 heures de cours de plus, ce qui ramène ce programme vers une charge de travail moins risible, la présente réforme ne fait que réflèter l'état des choses.