Cégeps - C’est la fin du programme arts et lettres

Le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne

Exit le programme collégial arts et lettres, bonjour culture et communication. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, a officiellement approuvé le 18 avril dernier le nouveau programme d’études préuniversitaires qui devra entrer en vigueur dès l’année scolaire 2015-2016 dans tous les cégeps du Québec. Un changement pas seulement cosmétique qui suscite déjà de vives réactions.

Culture et communication a pour objectif de « donner à̀ l’élève une formation équilibrée qui comprend une formation culturelle de base et une formation générale » afin de lui permettre de poursuivre à l’université dans les domaines des « arts, des langues, des lettres, des sciences de l’éducation ou des communications », précise-t-on dans le document explicatif du programme, dont Le Devoir a obtenu copie.


À la lecture de ce document au jargon hermétique, quelques nouveautés. On constate d’abord d’emblée que la littérature devient une « option » (profil) aux côtés de six autres (théâtre, arts, médias, langues, multidisciplinaire et cinéma). La formation spécifique de ce nouveau programme est aussi bonifiée de 30 heures pour un total de 705 heures, rattrapant presque totalement l’écart avec d’autres programmes comme sciences de la santé et sciences humaines.


Quoi d’autre ? On y lit, entre les lignes, une volonté plus ferme du gouvernement d’insister sur l’histoire dans ce programme qui ne comptait aucun cours obligatoire (ni en formation générale ni en formation spécifique). « Dans les sondages auprès des étudiants, une des lacunes qui est ressortie est les connaissances générales en histoire. Les jeunes pouvaient bien connaître les techniques de montage en cinéma, ou l’actualité cinématographique, mais ils manquaient de connaissances générales en histoire, dans la chronologie. Par exemple, quand on parlait du cinéma dans l’époque de “l’entre-deux-guerres”, les jeunes avaient de la difficulté à la situer », explique David Descent, conseiller pédagogique au cégep régional de Lanaudière, à Terrebonne.


L’un des objectifs du nouveau programme culture et communication était de mieux arrimer les programmes collégiaux et les programmes universitaires et d’assurer un « continuum de formation ». Certains contenus théoriques, notamment en cinéma, se dédoublaient entre les deux niveaux d’études. Le nouveau programme fait aussi disparaître certains cas étranges, comme le fait que feu le programme arts et lettres avait un profil… en arts et lettres. Il répond aussi à un souhait d’uniformiser le programme entre les cégeps, sans obliger à ce que les cours soient tous les mêmes d’un établissement à l’autre.


Mais selon M. Descent, le ministère voulait répondre aux préoccupations des étudiants pour qui le terme « communication » avait davantage de résonance, comparativement au mot « lettres », qui fait un peu « vieilli ». « [Le ministère] s’est aperçu que 45 % des gens allaient dans le profil communication. Il drainait tellement de gens que le ministère s’est dit qu’il allait le nommer ainsi », constate-t-il.

 

Des craintes chez les littéraires


Sans être du pareil au même, le programme change tout en s’inscrivant dans la continuité du précédent. « C’est comme si on jetait à terre une maison et qu’on la rebâtissait exactement pareille, mais avec des matériaux différents, qu’ils soient plus durables ou à la mode », résume un enseignant au cégep. N’empêche que le programme était vieux et qu’il méritait une modernisation, comme l’ont évoqué plusieurs.


Pour Luc Bouchard, professeur de littérature au cégep du Vieux-Montréal, qui a réfléchi comme bien d’autres de ses collègues à ce changement de programme, c’est le nom « culture et communication » qui pose problème. « Je trouve ça d’une infinie tristesse que lettres disparaisse. C’était ce sur quoi l’éducation était fondée depuis toujours. La littérature, c’est l’étude des textes, la transmission du savoir par la lecture…, dit-il. Dans culture et communication, ça devient une option, alors que, bien que je sois prof dans cette discipline, il m’a toujours semblé que le meilleur moyen d’accéder à la culture était d’abord et avant tout la littérature », poursuit-il. M. Bouchard déplore que le mot « oeuvre » ait été remplacé dans le programme par « objet culturel ». « Un objet culturel, ça peut être L’homme rapaillé, mais ça peut être aussi une bouteille d’eau », fait-il remarquer.


Le blogue pARLE prof a recensé plusieurs réactions à l’avènement du nouveau programme. Plusieurs enseignants craignent que culture et communication mène davantage les élèves à s’inscrire à l’université dans des disciplines relevant des sciences humaines. En accord avec le terme « culture », le directeur du Département des littératures de langue française à l’Université de Montréal, Benoît Melançon, craint que le mot communication n’induise une certaine « professionnalisation ». « Les gens travaillent dans le domaine de la communication, mais on ne peut pas dire la même chose du domaine des lettres. On n’est pas du tout dans une logique professionnalisante », a-t-il soutenu.

55 commentaires
  • David Boudreau - Inscrit 8 mai 2013 02 h 49

    Faut-il y voir un pas de plus dans la logique de l'arrimage entre l'éducation et les besoins du marché en " capital humain ". Changer les mots, c'est nécessairement changer le sens. La possible confusion signalée entre "œuvre" et "objet culturel" en témoigne. Arrêtez moi si j'exagère, mais je me demande vers quoi nous conduit ce réductionnisme si ce n'est que pour mieux marchandiser un secteur de l'activité humaine qui n'est pas encore totalement soumis à une rationalisation au service d'une certaine vision de l'économie.

    • Louka Paradis - Inscrit 8 mai 2013 11 h 39

      Quel dommage ! Tout un héritage d'une infinie richesse qui est sacrifié à la mode du jour. Il faut bien que les «faiseux» de programmes du ministère de l'Éducation justifient leur emploi. Quand j'enseignais le français et la littérature à l'Éducation des adultes, nous avons eu 4 changements de programme en 15 ans : jargon des didactico-fontionnaires, rupture de la transmission, incohérence et appauvrissement du programme d'étude des oeuvres littéraires, complexité ahurissante du système d'évaluation, imposition de la nouvelle grammaire S. Chartrand (bien branchée au MEQ0), et j'en passe... La littérature française et la littérature québécoise doivent demeurer au programme selon une perspective historique, tout comme l'enseignement de l'histoire elle-même : les deux sont reliées et essentielles à l'édification d'une culture commune et d'une appartenance solides.
      Louka Paradis, Gatineau

    • David Boudreau - Inscrit 8 mai 2013 12 h 24

      Avez vous entendu la sonate KV 330?, quel bel objet culture n'est-ce pas?

  • Caroline Moreno - Inscrite 8 mai 2013 05 h 48

    Vertige

    Des jeunes ont de la difficulté à situer l’époque de «l’entre-deux-guerres» et estiment que le mot «lettre» fait un peu «vieilli»...

    La littérature perd ses lettres de noblesse. Une «oeuvre» devient un «objet culturel». La progression vers le vide continue...

    • Pierre - Inscrit 8 mai 2013 07 h 53

      Je suis bien d'accord avec toi, la progression vers le vide se continue...
      La rigueur intélectuelle semble faire peur à bien des gens, on ne prend plus le livre pour apprendre et connaître, on attend la version DVD et on pense comprendre. On écrit notre langue de façon phonétique, méthode texto, on oublie la grammaire et comme on s'éloigne de la richesse de la lecture, notre mémoire visuelle des mots disparait. Les mots ont fait place à l'image, le 3D a remplacé l'imaginaire et le "communicatif" a remplacé le contenu.

  • Denis Marseille - Abonné 8 mai 2013 06 h 33

    Pour se mettre au goût du jour...

    Le programme aurait pu être nommé 'youtube et E-mail'.

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 8 mai 2013 07 h 17

      140

      Et les réponses aux examens ne devront pas dépasser 140 caractères.

      Desrosiers
      Val david

    • Danielle Houle - Abonnée 8 mai 2013 08 h 16

      Pi lè photes d'ortograf ne conteront plus. Ça va faciliter l'examen d'entrée pour RDI.

    • Jean-Gabriel Piette - Inscrit 8 mai 2013 10 h 11

      et les horreurs de grand-mère, elles? De toute façon, l'examen d'entrée à l'université s'intéressait davantage à un concept ésotérique de pensée structurée, ce qui ne devrait absolument pas être au programme du cours de français, au détriment de la connaissance de la langue...

    • Jacques Pruneau - Inscrit 8 mai 2013 10 h 17

      @ Louis Hone: ça fait tellement de bien de rire comme ça de bon matin! Merci!

      Par contre la nouvelle ne me fait nullement rire. Encore une déception de ce gouvernement. Pourtant j'étais ravi de la nomination de Pierre Duchesne.

      Arts et lettres, ça avait de la gueule! Mais il faut courtiser le populo sans culture, qui ne lit jamais même un menu? Pauvre Québec!

  • Claude Paradis - Abonné 8 mai 2013 06 h 48

    Pauvreté culturelle

    J'enseigne au collégial depuis 1990. Je n'en reviens pas de voir à quel point on joue à la girouette avec les cours de français obligatoires et les cours des programmes d'Arts et lettres. Dans les hautes sphères du ministère de l'Éducation, on ne semble pas du tout s'intéresser à la formation culturelle des jeunes. On cherche ce qui serait à la page, à la mode, on maquille la culture de compétences, on demande aux enseignants de construire de nouveaux cours selon des compétences, dont certaines sont carrément loufoques, pour ne pas dire débiles. A-t-on oublié que la culture se construit à partir des connaissances? A-t-on oublié que c'est à partir de connaissances que les individus développent des compétences? J'enseigne présentement un cours de lettres d'un programme vieux de quelques années à peine, mais qu'il faut jeter aux poubelles (se rend-on compte de l'énergie que les professeurs gaspillent? se rend-on compte aussi qu'on épuise les enseignants, qu'on les décourage?). Déjà ce programme avait à mes yeux largement édulcoré l'idée que nous nous faisons en général de la littérature. Pour construire le cours que je donne, j'ai dû décoder quelles étaient les compétences auxquelles j'étais contraint? Me demandait-on de voir de la littérature, de couvrir un champ littéraire spécifique quelconque? Pas du tout! C'est moi-même qui, librement, selon mes convictions personnelles, ai dû réfléchir à ce qu'il serait pertinent de couvrir... Quand j'ai constaté que le programme n'offrait aucune formation sur ce qu'était la poésie, j'ai décidé de construire tout le cours autour de ce genre littéraire: j'ai mis à l'étude sept livres de poésie et nous avons étudié en profondeur l'évolution de ce genre littéraire au XXe siècle. Si j'avais voulu, j'aurais pu ne faire lire que du roman ou que de la bédé. Tout cela parce qu'aux yeux des fonctionnaires de l'éducation, ce qui importe n'est pas le contenu des cours, mais les petites compétences transversales... Mais quelles compétences a

  • Claude Paradis - Abonné 8 mai 2013 07 h 32

    Pauvreté culturelle (reprise)

    Pauvreté culturelle
    J'enseigne au collégial depuis 1990. Je n'en reviens pas de voir à quel point on joue à la girouette avec les cours de français obligatoires et les cours des programmes d'Arts et lettres. Dans les hautes sphères du ministère de l'Éducation, on ne semble pas du tout s'intéresser à la formation culturelle des jeunes. On cherche ce qui serait à la page, à la mode, on maquille la culture de compétences, on demande aux enseignants de construire de nouveaux cours selon des compétences, dont certaines sont carrément loufoques, pour ne pas dire débiles. A-t-on oublié que la culture se construit à partir des connaissances? A-t-on oublié que c'est à partir de connaissances que les individus développent des compétences? J'enseigne présentement un cours de lettres d'un programme vieux de quelques années à peine, mais qu'il faut jeter aux poubelles (se rend-on compte de l'énergie que les professeurs gaspillent? se rend-on compte aussi qu'on épuise les enseignants, qu'on les décourage?). Déjà ce programme avait à mes yeux largement édulcoré l'idée que nous nous faisons en général de la littérature. Pour construire le cours que je donne, j'ai dû décoder quelles étaient les compétences auxquelles j'étais contraint? Me demandait-on de voir de la littérature, de couvrir un champ littéraire spécifique quelconque? Pas du tout! C'est moi-même qui, librement, selon mes convictions personnelles, ai dû réfléchir à ce qu'il serait pertinent de couvrir... Quand j'ai constaté que le programme n'offrait aucune formation sur ce qu'était la poésie, j'ai décidé de construire tout le cours autour de ce genre littéraire: j'ai mis à l'étude sept livres de poésie et nous avons étudié en profondeur l'évolution de ce genre littéraire au XXe siècle. Si j'avais voulu, j'aurais pu ne faire lire que du roman ou que de la bédé. Tout cela parce qu'aux yeux des fonctionnaires de l'éducation, ce qui importe n'est pas le contenu des cours, mais les petites compétences transversales... Mais

    • Nahzim Bour Reham - Inscrit 8 mai 2013 08 h 00

      J'enseigne aussi au collégial. Pour ma part, je trouve tout simplement que les étudiants ont trop de choix vers les sciences humaines et les arts. Depuis plusieurs années, nous remarquons une baisse généralisée dans les domaines des sciences naturels et appliquées alors que le Québec a un besoin criant pour des scientifiques.
      Plusieurs vont me trouver radical, mais je déplore que le diplôme des arts et lettres existe encore. Pourquoi ne pas le fusionner avec les sciences humaines en donnant une nouvelle voie de sortie "arts et lettres"?
      Disons que je ne serais pas surpris que la surqualification des serveurs de restaurant soit attribuable à des mauvais choix des jeunes. Je suis tout à fait d'accord qu'il y ait des gens qui ont des intérêts aux arts purs, mais de là à tenter d'en faire une carrière, je crois que cela devrait se limiter au hobby...

    • Kevin Ouellet - Inscrit 8 mai 2013 09 h 34

      à Nahzim Bour Reham:

      Il faudrait peut-être que je relise la liste des programmes récurrents dans les cégeps, mais ceux portant sur les sciences humaines ou les arts ne sont-ils pas surtout des programmes préuniversitaires? Dans cette perspective, le choix de carrière se fait davantage à l'université qu'au collégial, où de nombreuses portes demeurent ouvertes — les sciences de l'éducation, les arts et musique, les lettres et les langues, la communication, etc. Les arts purs, comme vous dites, peuvent certes être un hobby, mais détrompez-vous si vous pensez qu'ils ne peuvent profiter à aucune formation professionnelle.

    • Franklin Bernard - Inscrit 8 mai 2013 09 h 56

      @M. Bour Reham

      « Je suis tout à fait d'accord qu'il y ait des gens qui ont des intérêts aux arts purs, mais de là à tenter d'en faire une carrière, je crois que cela devrait se limiter au hobby...»

      Vous voulez dire comme Mozart, Bach, Chopin, Rodin, Renoir, Van Gogh, Picasso, Fellini, Orson Welles, Kurosawa...?

    • Maryse Ouellet - Inscrit 8 mai 2013 10 h 21

      Monsieur Reham,

      Je crois qu'il faut revoir certains de vos arguments.
      D'abord, je ne crois pas que l'on puisse réduire les motivations qui poussent les étudiants à choisir un domaine à l'offre de programmes des cégeps. Je conçois mal qu'un individu, à moins d'être indécis ou doué aussi bien en arts qu'en sciences, se découvre un soudain intérêt pour les sciences parce que l'offre en lettres est limitée. De toute manière, ces choix sont habituellement déjà déterminés par les options que le jeune choisit au secondaire.

      Ensuite, je pense qu'il faut revoir ce que l'on entend par « qualification » (un anglicisme, soit dit en passant). Cette expression ne renvoie qu'à la part des compétences et savoirs qu'un individu utilise dans le cadre de son emploi. Il va sans dire que la somme des talents, savoirs et connaissances d'un individu dépasse habituellement ce qu'il met en pratique dans son emploi. Si cela est jugé déplorable, c'est qu'on a une bien piètre estime de ce que cela signifie que d'être humain.

      Par ailleurs, je crois qu'on nage en plein leurre si l'on croit qu'un diplôme dans un domaine donné atteste à lui seul des « qualifications » d'un individu pour travailler dans ce domaine. Ainsi, trop de professeurs terminent aujourd'hui leur formation universitaire sans avoir la capacité de « communiquer » correctement (pour employer le terme du jour) ou de construire un raisonnement logique et élaboré, des « qualifications » pourtant nécessaires à la transmission de savoirs.

      Quant à la pertinence d'une carrière en littérature, elle risque en effet de s'avérer moins évidente si notre société encourage, comme vous, les gens à ne développer que les « qualifications » minimales requises pour accomplir une tâche pratique et que, conséquemment, les capacités d'expression des individus viennent à suivre la courbe descendante déjà indiquée par votre prose. Ce jour-là, la littérature risque de ne plus représenter non plus un « hobby » [sic] très intéressant...

    • Michel Gagnon - Inscrit 8 mai 2013 11 h 32

      à Nahzim Bour Reham:
      J'aime bien le commentaire de Franklin Bernard en réponse à votre affirmation:
      «Je suis tout à fait d'accord qu'il y ait des gens qui ont des intérêts aux arts purs, mais de là à tenter d'en faire une carrière, je crois que cela devrait se limiter au hobby...»
      J'ajouterais ceci: pour que des activités artistiques puissent exister comme possibilités de hobby pour plusieurs, ne doivent-elles pas être d'abord une carrière professionnelle pour un certain nombre? Est-ce que l'apport des Arts à l'Humanité se fait par ceux qui n'en font qu'un hobby?