Conflit des genres à la CREPUQ

Réunis de manière exceptionnelle sur une même tribune en février dernier, les recteurs - et une rectrice! - des neuf établissements montréalais se côtoient ici dans une apparente collégialité, universités membres du réseau UQ aux côtés des universités de recherche.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Réunis de manière exceptionnelle sur une même tribune en février dernier, les recteurs - et une rectrice! - des neuf établissements montréalais se côtoient ici dans une apparente collégialité, universités membres du réseau UQ aux côtés des universités de recherche.

Les jours de la Conférence des recteurs sont comptés. Les difficultés financières du réseau universitaire conjuguées à une année 2012 haute en couleur ont miné une collégialité déjà fragile chez les recteurs d’établissement. En menaçant de renier cette CREPUQ porte-voix depuis 1963, les recteurs plaident pour la diversité des universités.

C’est le recteur de l’Université Laval, Denis Brière, qui a ouvert le bal des portes qui claquent en confirmant à la mi-avril qu’il ne souhaitait plus que la Conférence des recteurs et principaux d’université du Québec (CREPUQ) parle en son nom. Mais c’est son homologue de l’Université de Montréal, Guy Breton, qui a le mieux résumé les raisons qui poussent aujourd’hui 12 des 18 universités québécoises à remettre en question leur adhésion à leur association. « Au Québec, nous avons longtemps regardé les universités comme un groupe homogène », a-t-il écrit ce jeudi dans son Carnet du recteur. Mais « on l’oublie souvent : les universités ne sont pas toutes coulées dans le même moule ».


Entre autres pots cassés résultant du printemps étudiant, où les dirigeants d’université ont plaidé pour un refinancement passant par la hausse des droits de scolarité, faudrait-il ajouter la fin de la CREPUQ ?


« La crise était latente, elle couvait depuis un bon moment », confirme la présidente de la CREPUQ et rectrice de l’Université de Sherbrooke, Luce Samoisette. Les gestes d’éclat de MM. Brière et Breton, et enfin de 10 des 11 constituantes du réseau de l’Université du Québec (UQ), n’ont pas étonné la présidente, qui précise d’entrée de jeu ceci : malgré les hauts cris poussés sur la place publique, tout le monde paie encore sa cotisation à la CREPUQ, bénéficie de ses précieux services, et confirme sa participation à une réunion de haute importance appelée pour le 6 juin prochain.


« C’est une journée de réflexion stratégique dont on a convenu après le Sommet [sur l’enseignement supérieur, fin février], en voyant justement que ça ne tournait pas rond. Je ne comprends pas pourquoi on ne se laisse pas la chance de se rendre jusqu’à ce moment avant de dire qu’on quitte la CREPUQ », critique le recteur de l’UQAM, Robert Proulx, affirmant non seulement qu’il ne voit aucun intérêt à ces déchirements publics, mais qu’il voit au contraire « un intérêt à ne pas le faire, pour protéger la transparence de cette réunion ». L’UQAM participera à cette rencontre et n’adhère pas à la menace formulée en bloc cette semaine par les autres constituantes du réseau UQ de claquer la porte.


Il fut une époque, pas si lointaine, où les consensus n’étaient pas si difficiles à obtenir pour des recteurs soucieux de convaincre l’État d’un sous-financement chronique. « S’entendre sur le sous-financement, c’était la partie facile », rappelle Robert Lacroix, ancien recteur de l’Université de Montréal et ex-président de la CREPUQ, aujourd’hui fellow au CIRANO. « Les problèmes ont commencé quand il a été question de regarder comment on allait financer l’écart : par des droits de scolarité ou une augmentation de la participation de l’État ? La zizanie a commencé. Et le partage entre les universités des nouvelles ressources a été un autre problème : tout le monde s’est mis à tirer la couverture de son bord. »


C’est justement au nom de la diversité du réseau universitaire que la fonction lobby de la CREPUQ n’est tout simplement plus possible. « Qu’on garde les services qu’elle offre, car ils sont essentiels, dit Robert Lacroix. Mais la fonction de porte-parole pour tous ? Ce n’est plus viable. C’est pour cela que certaines veulent reprendre leur droit de parole pour dire : arrêtez de dire que toutes les universités sont pareilles ! »


Le recteur de l’UQAM abonde en ce sens. « La CREPUQ ne peut pas parler pour tout le monde sur tout, et je n’ai d’ailleurs jamais compris qu’elle pouvait parler en mon nom. Force est d’admettre qu’à partir du moment où il y a des divergences de vue sur la conception même d’une université, on n’arrive à aucun consensus », dit Robert Proulx.

 

UQ contre U8 ?


En filigrane de cette implosion possible se profile en effet une guerre des genres. Universités du réseau UQ versus universités à charte, ce fameux groupe des universités à charte présenté comme l’U8, voilà les deux camps qui se présentent comme s’il n’y avait plus rien de réconciliable entre les deux. « Qu’on dise les choses franchement : il n’y a rien de tel qu’un réseau public et un réseau privé au Québec, affirme Pierre Lucier, professeur associé à l’Institut national de la recherche scientifique. Toutes les universités sont financées par des fonds publics, mais une portion a été créée à partir d’une loi publique [Loi sur l’Université du Québec, 1968] et les autres par une loi privée, une charte. Mais ce ne sont pas des universités d’État versus des universités privées. »


Pierre Lucier a été sous-ministre de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur aussi, président de l’UQ, président de la CREPUQ, et a aussi dirigé feu le Conseil des universités, que Québec entend maintenant faire revivre sous une forme moderne. Peu importe où il siégeait, il a toujours jugé la CREPUQ essentielle. « Vu du ministère comme de la CREPUQ, c’était un rouage essentiel. Un lien qui permettait de parler aux universités en bloc ; sinon, vous imaginez un peu ? » Sans la CREPUQ, chacun brandit son porte-voix ? « Comme si la Fédération des cégeps disparaissait et que les 48 établissements se mettaient à faire leur lobby ? Ce n’est pas possible. »


Aussi incontournable que lui paraisse ce maillon de la chaîne éducation, M. Lucier n’en comprend pas moins comment l’éclatement s’est tranquillement composé, jusqu’à cette implosion imminente. « La CREPUQ s’est peu à peu isolée des autres partenaires de l’enseignement supérieur », explique-t-il, rappelant l’époque où étudiants, syndicats et recteurs faisaient front commun auprès du premier ministre Lucien Bouchard et sa ministre de l’Éducation… Pauline Marois pour promouvoir l’importance d’un réseau public. « Cet isolement l’a menée à des stratégies suicidaires, comme carrément demander de taxer les étudiants pour renflouer les coffres des universités. »

 

Les germes de la dissension


Le conflit étudiant a en effet conduit les recteurs à une audace inégalée dans l’histoire. Le 3 décembre 2010, quelques jours avant la Rencontre des partenaires présidée par Line Beauchamp et Raymond Bachand, Le Devoir titre : « Aux étudiants de payer, disent les recteurs ».


Sous un consensus apparent, mais dont plusieurs doutent dans les coulisses, les recteurs proposent alors une augmentation annuelle de 504 $ pendant trois ans. Le gouvernement n’adhère pas à cette idée et amoindrit la hausse, faisant porter l’odieux de l’appétit le plus vorace aux dirigeants d’université. Certains disent que ce fut le début de la fin.


On connaît la suite : douloureux bras de fer entre étudiants et gouvernement, avec des recteurs bien accrochés aux flancs du gouvernement. À la veille de déposer sa loi spéciale, le 16 mai 2012, le premier ministre Jean Charest s’est présenté devant la presse flanqué des représentants « patronaux », dont la rectrice Luce Samoisette. Cette présence symbolique forte fut notée.


Jugés grands perdants du printemps, les recteurs ont voulu jouer ensuite la carte de la diversité, histoire de convaincre. Au Sommet sur l’enseignement supérieur, on a nettement senti l’espace occupé par le réseau UQ, avec une place de choix réservée à la table. Le discours sur les étudiants de première génération, abondamment repris par le ministre Pierre Duchesne, était intimement lié à la réalité des universités en région. Cela non plus n’a pas échappé aux critiques, qui ont vu là une autre preuve de schisme.


« Les universités ne sont pas toutes du pareil au même ! », tonne Robert Lacroix, qui adhère tout à fait au désir de l’U8 de vouloir parler hors CREPUQ pour mieux défendre ses intérêts. « Les grandes universités de recherche sont sur la ligne de front, en concurrence avec le Canada anglais, les États-Unis, le monde. Et puis, les universités régionales, avec peu de programmes contingentés et une clientèle à temps partiel, ne peuvent pas jouer la bataille des droits de scolarité aussi fort que les autres, c’est sûr ! Arrêtons de jouer le modèle unique, il n’existe pas. Dans cette fausse unité, il n’y a que des pseudo-consensus. »


Exit la CREPUQ ? La présidente Luce Samoisette concède que le rôle de lobby sera difficilement récupérable, mais elle tient à la coopérative de services. « Nous avons 18 réalités différentes, mais je plaide pour un consensus sur des principes de base communs, ce qui permettrait après de faire nos plaidoiries individuelles. »


En observateur attentif de la scène extérieure, Robert Lacroix ne donne pas cher de la CREPUQ, après tous les déchirements des derniers mois. « Ce tabou de l’uniformité des universités a assez duré. » Pierre Lucier n’a pas la même lecture. « C’est quand même aberrant qu’à l’heure où tous parlent de concertation universitaire, on applaudit tout à coup à la fin d’un élément essentiel de cette concertation. »

***


* ceux qui remettent en question leur adhésion au groupe


Université Bishop’s


Université Concordia


Université Laval *


Université McGill


Université de Montréal *


HEC Montréal


École polytechnique


Université de Sherbrooke


Université du Québec *


Université du Québec à Montréal


Université du Québec à Trois-Rivières *


Université du Québec à Chicoutimi *


Université du Québec à Rimouski *


Université du Québec en Outaouais *


Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue *


Institut national de la recherche scientifique *
 

École nationale d’administration publique *


École de technologie supérieure *


Télé-université *


***

Qu’est-ce que la CREPUQ ?

Créée en 1963, la Conférence des recteurs et principaux d’université du Québec regroupe sur une base volontaire les dirigeants des 18 universités, dont 12 remettent en question leur appartenance au groupe privé. Le rôle pour lequel le public la connaît le mieux est celui de porte-parole du groupe des 18, et d’interlocuteur désigné avec le gouvernement pour les dossiers touchant la vie universitaire. 

On connaît moins toutefois le volet coopérative de services communs assurant des économies d’échelle. Une vingtaine ont été mis en place depuis la création du secrétariat général de la CREPUQ, en 1968. Achats en commun dans les secteurs des assurances (9 millions en primes en 2012-2013) et des bibliothèques (8,4 millions), gestion de programmes d’échange d’étudiants à l’international (9200 étudiants au cours des cinq dernières années), banques de données conjointes avec Québec, évaluation des programmes, comités d’experts en affaires juridiques, lieu de réflexion et d’échanges, transmission des dossiers scolaires pour le passage du collégial à l’université constituent quelques exemples des activités de la Conférence, qui compte près d’une quarantaine d’employés. 

Sur une base individuelle et volontaire, les dirigeants d’université adhèrent à la CREPUQ, paient une cotisation qui est fonction du nombre d’étudiants inscrits à leur établissement, tout comme leur droit de vote d’ailleurs, ainsi pondéré.
7 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 4 mai 2013 06 h 46

    CRÉPUQ, autrement

    L'Université se transforme. La CRÉPUQ se transforme.

    Dans ces transformations, l'important est de reconnaître la nécessité de travailler ensemble pour le bien de l'enseignement supérieur du Québec et au Québec.

    Le 6 juin prochain, en «concile», je suis certain que la CRÉPUQ trouvera moyen de renouveler ensemble une si nécessaire association.

    Seul on va plus vite. Ensemble on va plus loin.

    Étudiant à l'Université du troisième âge (UTA) de l'Université Laval depuis 2004, je vous invite à penser un peu au plus de 20 000 retraités pleins de diplômes, d'expertises et d'expériences qui retournent à l'université; et ce nombre augmente et augmentera de plus en plus. Ils feront partie prenante de la transformation de l'université de demain, s’impliquant dans le monde l'enseignement, de la recherche et autrement dans la communauté.

    Le 6 juin prochain, le Québec sera présent à la CRÉPUQ, de cœur et d'espoir.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 4 mai 2013 18 h 22

      Oui, M Bureau, il faut « reconnaître la nécessité de travailler ensemble pour le bien de l'enseignement supérieur du Québec », mais les recteurs devraient arrêter de faire de la politique. La politique a envahi cet organisme.

  • Marc O. Rainville - Abonné 4 mai 2013 11 h 42

    357C

    Il faut dire que depuis que les recteurs portent la cravate ou le tailleur chic, qu'ils se réunissent au frais des contribuables dans le club privé de la finance et qu,ils se font les porte-paroles de l'endettement à tout prix, leur cote de popularité a baissé.

  • Claude Poulin - Abonné 4 mai 2013 16 h 00

    Scepticisme.

    À propos des pots cassés résultant du printemps étudiant, il faudra bien un jour prendre toute la mesure de cette affaire qui au plan de son traitement médiatique frise le scandale. Une affaire qui a beaucoup à voir avec le peu d'ambition, voir le mépris pour ces institutions d'enseignement supérieur qui malheureusement, à certains égards, l'ont bien mérité. En particulier en laissant se développer durant tant d'années les incohérences en matière de coordination et les inégalités en matière de financement. Que va-t-il résulter des travaux des divers comités (ces nouvelles tables de consultation) qui sont à l'étude de ces questions pour recommandations? Nous verrons! Mais compte tenu de ce que l'on sait du mode de gouvernance en place à Québec actuellement, il y lieu d'être sceptique. Claude Poulin Québec

  • Mario Jodoin - Abonné 4 mai 2013 22 h 47

    Concurrence ou coopération?

    «tout le monde s’est mis à tirer la couverture de son bord»

    Les universités ne prônent-elles pas toutes les vertus de la concurrence? Elles s'aperçoivent peut-être que la coopération est plus efficace que la concurrence dans bien des situations...

  • Robert Delamare - Inscrit 4 mai 2013 23 h 05

    vous vous moquez du monde ?

    Le seul "expert" soit disant extérieur, Robert Lacroix, appartient à une officine para-académique libérale, cyrano, qui prône sans relâche la dérégulation du secteur universitaire avec la "mise en concurrence" comme credo, et le marché comme outil d'analyse. Bref, l'option péquiste. Il ne connait visiblement pas la qualité de la recherche se faisant dans le réseau UQ et cette ignorance illustre à la fois son incompétence, son idéologie et son illégitimité.