Traduction - La multiplication des frontières

Michel Bélair Collaboration spéciale

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2013

Les anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé est rapidement passé à l’histoire comme le premier grand succès littéraire canadien-français. On peut même parler de « best- seller ». Tiré à 2000 exemplaires en 1863 par l’éditeur-imprimeur Desbarats et Derbyshire, on en réimprima 5000 autres dès l’année suivante. La renommée de l’ouvrage était telle, et la demande si forte, que l’éditeur en publia une première traduction anglaise, celle de Georgina Pennée, l’année suivant sa parution en français.


« C’est un cas unique dans la littérature canadienne-française du XIXe siècle », explique Alexandra Hillinger, qui prépare un doctorat à l’Université Concordia sur les retraductions des Anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé… et qui présente au congrès de l’Acfas une communication dans le cadre d’un colloque sur les frontières de la traduction.


Il faut savoir que le livre a vraiment eu un impact considérable et que l’on en est aujourd’hui à trois traductions différentes en anglais, une en langue espagnole et une autre en roumain. En fait, son succès commercial inédit au XIXe siècle amena probablement, 25 ans après sa parution, l’éditeur new-yorkais Appleton à demander à un universitaire qui n’était pas du tout traducteur, Charles G. D. Roberts, de reprendre pour tout le marché nord-américain la traduction du livre de Philippe Aubert de Gaspé. Cette deuxième traduction publiée en 1890 fut longtemps considérée comme définitive. « C’est une traduction très différente de celle de Pennée,dit Alexandra Hillinger. Elle est plus libre, le style en est plus fluide, plus littéraire. Mais il y a surtout qu’elle est nettement plus courte que la première. »

 

Phrases manquantes


Il y manque en fait des phrases entières que Roberts a probablement jugées superflues ou redondantes. La doctorante raconte même que le traducteur a choisi de laisser tomber plus d’une centaine de pages (110) de notes et éclaircissements de Philippe Aubert de Gaspé sur l’époque de la Conquête. Le professeur Charles G. D. Roberts aura consacré un été à la tâche et empoché la somme, rondelette pour l’époque, de 200 $.


Puis, plus d’un siècle plus tard, Jane Brierly revient en 1996 avec ce qu’Alexandra Hillinger décrit comme « la traduction la plus proche du texte original ». « Brierly désirait depuis longtemps traduire Les anciens Canadiens. Elle connaît bien l’oeuvre de Philippe Aubert de Gaspé, dont elle a traduit les mémoires. C’était pour elle un projet de longue date, surtout qu’elle estimait que les deux premières traductions n’avaient pas su retrouver l’auteur. »


Pour elle, la traduction de Brierly est adéquate mais plus lourde. Plus longue aussi, toutes les notes de l’auteur y étant réintégrées. La traductrice n’est en rien pressée par le temps et elle est consciente du défi qu’elle s’est donné. Hillinger remarque dans son approche un effort pour tenir compte du vocabulaire populaire de l’époque et beaucoup plus de termes empruntés au français (par exemple « croquignole », un petit biscuit croquant, ou encore « habitant », pour décrire les fermiers). Tout cela confère selon elle à cette version récente une couleur contre toute attente « archaïsante ».


Trois frontières


Alexandra Hillinger souligne en conclusion la richesse de la notion de frontière inhérente à toute traduction. « Une traduction se situe toujours à la frontière de deux cultures, c’est une sorte de pont. Cela est encore plus vrai dans le cas d’une retraduction qui est un retour à la frontière. Le public change, la traduction change… mais l’original ne bronche jamais. C’est dire que les trois publics lecteurs anglophones des Anciens Canadiens ont trois perceptions différentes d’une frontière pour ainsi dire trois fois renégociée. »


Selon elle, la traduction la plus récente des Anciens Canadiens, celle de Jane Briley en 1996, a reçu un accueil complètement différent des deux autres. La première traduction en 1864 répondait à un engouement et la deuxième, celle de 1890, à des volontés commerciales visant d’abord le public américain. Le contexte est tout autre en 1996.


« C’est la valeur historique de l’oeuvre qui prévalait alors. En 1996, le public lecteur anglo-canadien s’intéresse à ce que l’on écrivait au XIXe siècle sur l’histoire des moeurs du Canada français ; encore plus dans le cadre d’un roman historique sur la période de la Conquête. C’est d’ailleurs le projet de traduction qui animait Jane Briley. Elle l’a décrit à plusieurs reprises dans des articles et aussi dans sa préface au livre de Philippe Aubert de Gaspé. Elle note de plusieurs façons son désir d’être plus près du texte original et de parvenir ainsi à rendre le sens tout autant que l’époque. »

 

Avant la Conquête


Ce qui correspond assez bien au souhait que formulait l’auteur des Anciens Canadiens, qui, ne se faisant aucune illusion sur son style, disait en amorçant son récit vouloir d’abord décrire les valeurs de la société d’avant la Conquête. « J’écris pour m’amuser, au risque de bien ennuyer le lecteur qui aura la patience de lire ce volume […] Quant au critique malveillant, ce serait pour lui un travail en pure perte, privé qu’il serait d’engager une polémique avec moi. Je suis, d’avance, bien peiné de lui enlever cette douce jouissance… »


Notons aussi en terminant que plusieurs activités marqueront cette année le 150e anniversaire de la publication des Anciens Canadiens. Parmi tous ces événements, soulignons un colloque organisé les 4 et 5 octobre prochains par le Musée de la mémoire vivante de Saint-Jean-Port-Joli sous le titre Les anciens Canadiens de Philippe Aubert de Gaspé, 150 ans après : Préfigurations et réfractions.


 

Les retraductions des Anciens Canadiens, le jeudi 9 mai à 10 h au local 1431 du pavillon Charles-de-Konninck.


 

Collaborateur

À voir en vidéo