81e congrès - L’ACFAS et l’UNESCO s’associent pour le savoir

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Irina Bokova est directrice générale de l’UNESCO depuis novembre 2009.
Photo: Agence France-Presse (photo) François Guillot Irina Bokova est directrice générale de l’UNESCO depuis novembre 2009.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Cette année, la présidente d’honneur du 81e congrès de l’Acfas est Mme Irina Bokova, directrice générale de l’Organisation des Nations unies pour l'Éducation, la science et la culture (UNESCO). Entretien avec celle qui, en 2009, est devenue la première femme élue à la tête de cette organisation sur les raisons qui ont conduit l’UNESCO à collaborer avec l’Association francophone pour le savoir.


Vous avez accepté la présidence d’honneur. En quoi les activités de l’Acfas rejoignent-elles vos valeurs et celles de l’UNESCO?


Plusieurs valeurs nous rapprochent. Nous croyons d’abord au pouvoir des idées à changer le monde : l’éducation, le partage des savoirs, la recherche scientifique sont indispensables pour relever les défis du changement climatique, des énergies propres, de la lutte contre la pauvreté. Dans un monde aux ressources limitées, nous devons investir d’autant plus dans les capacités illimitées de l’intelligence humaine, dans l’éducation, les sciences, la diversité culturelle, pour nous adapter, innover et construire un monde meilleur.


L’autre valeur forte est notre attachement à la diversité culturelle - fil rouge de l’action de l’UNESCO -, notamment à la francophonie. Je fus du reste représentante personnelle du président bulgare auprès de l’OIF.

 

Quelle est l’importance d’une organisation scientifique francophone comme l’Acfas?


L’excellence se nourrit de la diversité : c’est la diversité des points de vue et des cultures qui peut faire émerger des idées nouvelles, créer l’émulation qui nourrit l’innovation. La promotion de la francophonie est au coeur de ce travail. Il est important d’avoir des associations dynamiques comme l’Acfas capables de construire des espaces de coopération robustes qui font avancer tant la science que la diversité linguistique.

 

La plupart des économies développées ont pris le virage de l’économie du savoir plutôt que celui de la société du savoir. Quel est votre point de vue sur ce choix?


Il n’y a pas d’économie du savoir durable sans société du savoir inclusive. Ce n’est pas possible. Il y a une idée très importante dans l’Acte constitutif de l’UNESCO, qui dit que les accords économiques ou politiques ne peuvent suffire à édifier une paix durable. C’est également vrai du développement durable. L’économie du savoir ne dépend pas seulement des marchés et des produits : elle s’appuie sur la qualité de la formation des hommes et des femmes, de tout un environnement social qui encourage l’innovation. Cet environnement ne se construit pas du jour au lendemain. Il faut l’entretenir par les écoles, dans les musées, par le soutien aux chercheurs, aux artistes, et c’est la raison d’être de l’UNESCO que d’y contribuer.


Les économies émergentes, en particulier celles du BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine), amorcent ce virage. De quelle façon l’UNESCO appuie-t-elle le développement d’une société du savoir dans ces pays?


L’UNESCO soutient les États membres pour le développement des quatre piliers de toute société du savoir inclusive : la liberté d’expression, l’éducation de qualité pour tous, l’accès universel à l’information et au savoir et le respect de la diversité culturelle et linguistique.


Nous menons ce travail à travers le conseil aux politiques publiques et des programmes ciblés auprès de nos États membres. L’UNESCO accompagne les États dans la mise en oeuvre de stratégies éducatives nationales plus fortes, pour l’égal accès à l’éducation de qualité aux filles et aux garçons, en pilotant le mouvement mondial de l’Éducation pour tous. Les enjeux sont immenses : 70 millions d’enfants dans le monde n’ont toujours pas accès à l’école primaire, moins de 2 ans avant l’échéance de 2015. La formation des enseignants est un axe prioritaire pour le renforcement de la qualité. Autre sujet : l’UNESCO a lancé en 2012 le Plan d’action commun à toutes les agences des Nations unies pour la sécurité des journalistes, qui représente une étape historique vers une protection accrue de la liberté d’expression.


La société du savoir, c’est aussi la culture. Il est encourageant de voir les pays émergents miser sur la culture comme moteur de développement durable. L’exemple du Brésil, qui vient de lancer la création de plus de 360 « centres pour les arts » dans les zones défavorisées, en témoigne. Le dynamisme de l’industrie du cinéma en Inde également. La culture a un immense potentiel de création d’emplois, dans l’artisanat, le tourisme, les industries créatives. C’est un levier de cohésion sociale qui permet d’inscrire le développement dans la durée. Une nouvelle économie créative émerge. L’UNESCO est en première ligne de ce mouvement et nous organisons justement à Hangzhou (en Chine), au mois de mai, un grand congrès international sur la culture pour le développement durable, pour partager les bonnes pratiques et mobiliser l’attention des décideurs.

 

Concernant les pays en développement - en particulier ceux du continent africain -, de quelle façon l’UNESCO travaille-t-elle à favoriser l’émergence d’une société du savoir?


L’Afrique est une priorité globale de l’UNESCO. Le renforcement des capacités éducatives et scientifiques est impératif pour l’intégration du continent aux réseaux du savoir mondiaux. L’UNESCO a travaillé avec la République démocratique du Congo pour reconstruire le système éducatif du pays après la guerre. Nous avons mis sur pied un système d’information global qui permet depuis 2006 la publication régulière de données pour orienter les politiques éducatives, comme nous le faisons en Haïti depuis 2006, par exemple. En Afrique de l’Ouest, nous travaillons avec l’UEMOA pour le renforcement des outils de partage des savoirs et la circulation des étudiants par la mise en réseau de 8 universités de la région (mise sur pied d’un système d’équivalences des diplômes, soutien à la création d’une bibliothèque virtuelle…). Ce sont quelques exemples.

 

Est-ce que les activités de l’Acfas peuvent contribuer à ce développement des pays en développement?


Un enjeu central du développement durable consiste à mieux articuler la science et la sphère de la décision politique. Les choix stratégiques du développement comportent une dimension scientifique, qu’il s’agisse du développement des énergies propres, de la gestion des ressources en eau ou de la prévention des risques naturels. Les choix politiques doivent être informés par la connaissance scientifique. Trop souvent, ces populations s’ignorent. Par sa position privilégiée au contact des gouvernements et des scientifiques, l’UNESCO cherche à combler ce fossé, et les activités de l’Acfas dans ce domaine sont également prometteuses.

 

Est-ce que le patronage du Congrès de l’Acfas par l’UNESCO annonce une collaboration plus étroite entre les deux organismes dans l’avenir, en particulier dans les pays membres de la Francophonie, notamment ceux de l’Afrique francophone?


Oui. Dans un monde diversifié et multipolaire, l’action des États doit impérativement s’appuyer sur l’influence et l’essor des acteurs non gouvernementaux. L’UNESCO, par ses domaines de compétences, veut être à la pointe de ce mouvement, et je crois fermement au potentiel d’une coopération plus étroite avec l’Acfas pour proposer des idées nouvelles et les mettre en oeuvre.


Propos recueillis par notre collaborateur