CELAT - Vivre ensemble en cette ère de pluralisation

Assïa Kettani Collaboration spéciale
La société québécoise est de plus en plus diversifiée, ce qui ne se fait pas sans heurts.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir La société québécoise est de plus en plus diversifiée, ce qui ne se fait pas sans heurts.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Qui a peur de la fragmentation ? Cette question sous-tend la conférence présentée par Francine Saillant, coprésidente du 81e congrès de l’Acfas et professeure titulaire au département d’anthropologie de l’Université Laval, dans le cadre d’un colloque organisé par le Centre interuniversitaire d’étude sur les lettres, les arts et les traditions (CELAT) intitulé Lieux de passage et vivre ensemble.


Réparti sur 5 jours, ce colloque annuel du CELAT réunit en tout plus de 100 conférenciers, dont 30 chercheurs québécois et 20 chercheurs d’ailleurs dans le monde issus de départements d’urbanisme, d’histoire, de linguistique ou encore d’anthropologie. Car selon les chercheurs du CELAT, la question du « vivre ensemble » se pose sur plusieurs plans : il peut s’agir de questions touchant tant à l’art public qu’à l’aménagement urbain, au développement du territoire, à l’histoire ou à la sociologie.


De quoi s’agit-il ? Au coeur des études croisées de ces chercheurs, « la question du vivre ensemble s’inscrit dans un contexte de pluralisation croissante des sociétés », explique Francine Saillant. Cette pluralisation qui touche de plein fouet le Québec est une réalité vécue partout sur la planète, d’autant que l’ère de la mondialisation, comme son nom l’indique, n’épargne personne. « Durant les 30 dernières années, la société québécoise a été profondément transformée par une cohabitation accrue avec ses différentes communautés. Les minorités ont travaillé la société québécoise de l’intérieur, et le Québec vit actuellement le choc de toutes ces différences et de ces transformations sociales. »

 

Heurts


Une pluralisation qui ne va pas sans heurter les esprits. « Le Québec est confronté à des références différentes qui ne sont pas les siennes et qui ne sont pas toujours les bienvenues », rappelle Francine Saillant. Si les chercheurs du CELAT abordent ces questions sous des angles aussi variés que possible, Francine Saillant adopte, quant à elle, la grille de l’anthropologie pour se pencher sur la notion de fragmentation : ce pluralisme entraîne-t-il la « fragmentation » de la société québécoise, comme le veulent de nombreux discours véhiculés par les sphères médiatique et politique ? Contre ceux qui dénoncent une « dictature des minorités » mettant en péril l’unité de la société québécoise, Francine Saillant bouscule, dans ses travaux de recherche, les idées reçues.


Elle souligne premièrement que « toutes les sociétés sont diversifiées et l’ont toujours été, même celles qui sont restées sans contact ». En effet, la diversité s’exprime selon elle de mille et une manières : il peut s’agir bien sûr de diversité ethnique, mais aussi de diversité physique, sexuelle ou religieuse. Les groupes minoritaires, souligne-t-elle, sont aussi les personnes handicapées, les personnes souffrant de troubles de santé mentale, les membres des communautés LGBT (lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres) ou encore les groupes de femmes.


« On oublie que la société est traversée d’une multitude de différences qui sont loin de se réduire aux différences ethniques. » Confronté à de nombreuses revendications depuis 30 ans, le Québec est obligé de se repenser, affirme-t-elle. « Et il est plus facile de se penser en termes d’unité, mais c’est loin de correspondre à la réalité. Aucune société n’est uniforme. »


Certaines différences, en revanche, tendent à susciter des réactions virulentes. « Certains groupes ethniques sont plus ostracisés que d’autres. On a tendance à dramatiser certaines différences en les épinglant. On se fixe sur une différence, alors qu’il y en a mille autres qui peuvent être tout aussi dérangeantes. Cette façon de les regarder nous conduit à une trop grande crispation. Il suffit de voir le délire qui s’est fait sur le voile. Ce qui s’est passé lors de la commission Bouchard-Taylor [NDLR : Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles] peut arriver à tout moment, tant le Québec est travaillé de l’intérieur. C’est une question en dormance. La majorité ne peut pas faire autrement que de se sentir confrontée. »

 

Intégration


Pour élargir les consciences, elle invite à observer le travail des groupes communautaires, parfois vus comme responsables de la fragmentation de la société. « Depuis 30 ans, des groupes ont aidé des minorités, quelles qu’elles soient, à mieux s’intégrer et participer à la société québécoise. À travers des mobilisations collectives et des actions, ils ont travaillé pour favoriser l’inclusion de personnes fragilisées à cause des perceptions et des préjugés. Il ne faut pas avoir peur des groupes minoritaires et du communautarisme : la majorité d’entre eux oeuvrent pour l’inclusion, les droits de la personne et font avancer la société vers plus de tolérance, de cohabitation. Le travail du milieu communautaire est extraordinaire. » Selon elle, ces groupes communautaires font justement partie des lieux de passage, qui établissent des ponts entre les minorités et la majorité.

 

Davantage d’inclusion


Qu’il s’agisse de médiateurs, de groupes sociaux, d’aide, d’intégration, d’encadrement ou de soutien, Francine Saillant dénombre plus d’un millier de groupes au Québec qui travaillent pour une inclusion accrue. En santé mentale, Mme Saillant a par exemple recensé 450 groupes. Du côté des personnes handicapées, le chiffre s’élève à 350, alors que pour l’immigration, elle avance le chiffre de 150 groupes uniquement parmi ceux qui sont liés à la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI).


Parmi ces « passeurs », Francine Saillant cite les personnes qui accompagnent des aveugles ou des handicapés, ou encore des groupes issus de milieux artistiques comme le groupe Folie/culture de Québec ou Les impatients de Montréal, qui ont permis de faire « évoluer l’idée de diversité en incluant au nous des personnes stigmatisées et longtemps vues comme menaçantes ».


Francine Saillant en arrive donc au postulat contraire : « Le travail fait par les minorités et ceux qui les accompagnent a profondément transformé la société dans laquelle on vit. Ils nous ont fait avancer vers plus d’inclusion, même s’il reste encore du chemin à faire. Ils se sont battus pour des droits, pour la justice sociale et pour des conditions de vie plus favorables. » Selon elle, ces minorités ont ainsi combattu la fragmentation pour avancer vers des relations plus harmonieuses dans « une société plus unifiée, mais pas forcément uniforme ».



Qui a peur de la fragmentation ?, intervention de Francine Saillant le lundi 6 mai à 9 h 30 au local 3850 du pavillon Alexandre-Vachon.



Collaboratrice