Gestion - Aux grands projets de s’adapter!

Sarah Poulin-Chartrand Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Valérie Lehmann, professeure au département de management et technologie à l’École des Sciences de la gestion de l’UQAM, présente au 81e congrès de l’Acfas un colloque multisectoriel intitulé Grands projets, changements et mutualisation des savoirs. Elle présente à cette occasion une conférence ayant pour thème l’accompagnement des individus et le renouvellement des pratiques de gestion dans le cadre des grands projets.


Son domaine d’études pourrait se résumer à l’aide de l’ouvrage collectif qu’elle a dirigé avec le professeur de la Faculté de communication de l’UQAM, Bernard Motulsky, Communication et grands projets. Les nouveaux défis, paru à l’hiver 2013. À l’ère des projets d’envergure au Québec, tels que le Plan Nord, le développement d’une ligne de métro ou la construction d’un nouveau pont, leur réalisation survient alors que citoyens, élus et scientifiques prennent une place prépondérante dans les prises de décision.


Sa présentation du 10 mai portera donc sur les moyens que peuvent prendre les promoteurs pour améliorer leur pratique, mais également pour améliorer la perception de leur projet dans la population en général : ce qu’il est convenu d’appeler l’« acceptabilité sociale ». Une expression que n’affectionne pas particulièrement Valérie Lehmann. « Cette idée d’acceptabilité sociale sous-entend que du point de vue d’un promoteur, un projet est forcément acceptable et que ce sont les gens qui ne comprennent pas bien, qu’il faut leur rendre acceptable. Je préfère dire qu’un projet n’est pas cohérent avec les gens ou le moment. »


Derrière chaque grand projet, les promoteurs devraient donc se questionner : ce projet est-il légitime du point de vue de la population ? S’il ne l’est pas, comment le rendre légitime ?


Quel changement doit-on opérer, en termes de gestion de projet, par exemple ? « La gestion de projets dans lesquels je travaille est fortement influencée par les principes d’ingénierie, ceux des années 1970, explique Valérie Lehmann. Et ces principes ne sont pas basés sur les notions de changement et d’accompagnement des personnes. Ce sont d’autres façons de faire, d’autres vocabulaires. Ce ne sont pas tous les acteurs qui comprennent les principes de participation ou d’implication citoyenne, par exemple. »


Les projets qui n’ont pas l’appui d’une population locale ne sont pas forcément illégitimes, nuance Valérie Lehmann. Les éoliennes, par exemple, sont bien vues des gens en général, sans être facilement réalisables, puisque personne n’en veut dans sa cour. « Ce n’est pas juste un problème de communication ou d’éducation. C’est d’abord et avant tout le fait que les gens ont changé. »


Information et implication


Les pratiques se sont aussi transformées du tout au tout depuis les années 1960 ou 1970, alors que l’industrie minière, par exemple, explorait sur le terrain des gens « en échange d’une casquette ou d’un tablier de cuisine ! », comme le rappelle en riant la professeure de l’UQAM. « Vous imaginez aujourd’hui, arriver dans le jardin de quelqu’un pour explorer son terrain ? » Maintenant, les gens sont plus informés que jamais et veulent décider de ce qui se passe autour d’eux. Et même loin d’eux. « Il y avait autrefois une différence entre les grands projets urbains et miniers. Mais la donne a changé. Les gens en ville, aujourd’hui, se soucient de projets qui ont lieu à 3000 km de chez eux. Ça aurait été inimaginable il y a 30 ans. »


Une bonne communication n’est pourtant pas un gage de réussite pour tout grand projet. Valérie Lehmann cite l’exemple de Lyon, en France, où des projets d’écoquartiers ont connu une réalisation difficile. « Au départ, on avait sélectionné des résidants qui semblaient adhérer aux principes écologiques de l’écoquartier. Mais on s’est rendu compte qu’ils ne respectaient pas leur logement. Les gens de la ville ne comprenaient pas pourquoi, puisqu’on avait remis des dépliants explicatifs à ces gens. » Le problème, raconte-t-elle, est qu’on avait oublié d’inclure les futurs utilisateurs dans la conception du projet. Au final, ils n’aimaient pas leur environnement et cela se reflétait dans leurs gestes.


« Ce qui est intéressant, continue Valérie Lehmann, c’est que les architectes, les urbanistes et les spécialistes en économie d’énergie réfléchissent maintenant avec les futurs habitants de ces projets. » L’information n’est donc pas tout, et les promoteurs devraient apprendre à sonder les populations et prendre en considération leurs idées et leurs besoins.


Tous ces changements de pratiques font carrément naître de nouveaux métiers dans la gestion de projets, souligne la professeure. Des sociologues, des archéologues, des anthropologues, même, s’unissent maintenant aux équipes de promoteurs. À Montréal, lors de la construction du Quartier des spectacles, on a engagé des firmes d’experts en consultation publique. « Dans l’exemple de Lyon, on a embauché des psychologues pour tenter de comprendre pourquoi les résidants avaient tant de mal à changer leurs pratiques. C’est comme si on acceptait soudainement que les sciences sociales entrent dans le champ de la gestion de projets. »


Valérie Lehmann travaille actuellement à la mise sur pied d’un groupe de recherche multidisciplinaire et international sur l’étude des grands projets, qui devrait voir le jour en mai ou juin prochain.


 

Accompagnement des individus et renouvellement des pratiques de gestion, le vendredi 10 mai à 11 h 30 au local 1613 du pavillon Alexandre-Vachon.



Collaboratrice