Éducation des adultes - L’éducation populaire à Montréal menacée

Aux abords du Centre social Centre-Sud (CSCS), dans un quartier pauvre de Montréal, un homme tire avidement sur sa cigarette, laissant peu de doute quant à l’ampleur de ses besoins. Le CSCS, comme cinq autres centres d’éducation populaire de Montréal, craint pour sa survie.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Aux abords du Centre social Centre-Sud (CSCS), dans un quartier pauvre de Montréal, un homme tire avidement sur sa cigarette, laissant peu de doute quant à l’ampleur de ses besoins. Le CSCS, comme cinq autres centres d’éducation populaire de Montréal, craint pour sa survie.

Vendredi matin, au Comité social Centre-Sud, rue Beaudry à Montréal. Dehors, près du stationnement, un homme tire sur sa cigarette en marmonnant sans cesse la même phrase et en se berçant dans l’espace. La détresse est installée sur ce pas de porte, mais de l’autre côté, le soutien se décline de mille et une manières.

Au-dedans, ça tourbillonne. Employés, bénévoles et bénéficiaires se bousculent dans les couloirs. À la cantine, près de la friperie, dans les locaux où on offre un coup de main en cette période d’impôts, les signes d’une activité essentielle se déroulant dans ce centre d’éducation populaire se multiplient.


Mais cette fébrilité communautaire, de laquelle dépendent des milliers d’abonnés aux volets dépannage et éducation, est menacée de disparition, ce pour quoi les journalistes sont conviés en ce matin de printemps gris, avec comme appât alléchant la présence d’un adepte de l’éducation au sens le plus large du terme, Paul Gérin-Lajoie, tout premier ministre de l’Éducation du Québec.


Compressions


Les compressions que subit en ce moment la Commission scolaire de Montréal rejaillissent directement sur les six centres d’éducation populaire sis dans les quartiers les plus pauvres de la ville : les baux gratuits dont ils bénéficiaient depuis une quarantaine d’années ne peuvent être reconduits, ce qui laisse planer une menace de fermeture. Malgré des demandes répétées, une partie de ping-pong se joue entre le ministère de l’Éducation et la CSDM, laissant en plan les responsables des centres.


« Aucune solution n’a été envisagée encore et le temps passe », a dit vendredi Sylvie Laliberté, porte-parole d’InterCEP, cette alliance qui regroupe les six centres d’éducation populaire ciblés. L’opération de vendredi visait à interpeller le gouvernement afin que « les choses bougent ». InterCEP rêve de conditions qui garantiraient une pérennité. Un partenaire financier pour chacun des centres, un bail à long terme, 6 millions pour rénover des édifices endommagés et 700 000 $ par année pour un entretien des immeubles. Sinon, on estime que la fermeture surviendrait en 2015, moment où la gratuité des baux s’achève officiellement.

 

L’éducation à tout âge


L’éducation qu’offrent ces centres en est une au « sens large du terme », a dit Paul Gérin-Lajoie, aujourd’hui âgé de 93 ans, qui a fait valoir l’importance d’apprendre à tout âge, et en dehors du réseau officiel qu’est l’école.


« Ces centres offrent comme services éducatifs ce que les écoles offrent dans le réseau formel », a-t-il dit, précisant être venu offrir son appui à la démarche des six centres. « Je pense que nous tous, dans nos activités respectives, nous avons pu constater que le réseau public ou privé ne peut pas offrir à une quantité de personnes de tous âges » l’éducation « formelle ». Et pourtant, les besoins existent, comme en font foi les 100 000 personnes abonnées aux différents services des centres.


M. Gérin-Lajoie a insisté sur l’effet concret de ce soutien dans la vie des enfants. « Quand on donne un appui au développement de l’éducation au sens le plus large, le plus informel du terme, on se trouve de la sorte à aider à l’éducation des enfants qui ont l’avantage de profiter des services offerts par l’école. Malheureusement, tout le monde ne voit pas le large éventail des services dont profitent les enfants d’âge scolaire quand on donne un appui à leurs parents, grands-parents et arrière-grands-parents. »

 

Retrouver la confiance


Mais qui sont ces utilisateurs enrichis d’une éducation informelle ? « Des gens qui normalement n’ont pas accès à l’école, qui ont peur de l’école au sens traditionnel, et dont 40 % ont plus de 60 ans », explique Paul Bélanger, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université du Québec à Montréal et spécialiste de l’éducation permanente.


Dans une recherche effectuée sur le rôle de ces six centres aujourd’hui en situation fragile, le professeur a cons-taté à quel point cette manière d’éduquer à un moment atypique de la vie a permis à plusieurs de reprendre confiance, un atout inexistant ou perdu en cours de route. « C’est peut-être ça qui est le plus important, la reprise de la confiance en soi et le développement d’une capacité autonome d’agir. »


Grâce à des formations de base en informatique, en alphabétisation, dans le soutien à la santé, en alimentation, des cliniques juridiques et d’impôt, les centres offrent l’essentiel non accessible autrement.


« Ça fait partie d’un héritage profond de la Révolution tranquille, que l’éducation tout au long de la vie c’est aussi dans tous les domaines de la vie. Et c’est aussi permettre aux gens de repiloter leur vie. C’est un héritage majeur qu’on ne peut pas laisser tomber. Ça fait partie non seulement d’un passé riche, mais aussi d’un facteur majeur de l’avenir de ces six quartiers les moins favorisés de Montréal », a dit M. Bélanger.


Diane Landry était présente pour témoigner de l’importance de cette éducation dans une vie brisée. « Je suis arrivée au Carrefour d’éducation populaire en 1985 pour y suivre un cours de couture. Je ne l’ai jamais quitté. » Avec un mari schizophrène à la maison dont elle devait prendre soin et peu d’instruction, elle y a trouvé bien plus qu’un cours.


« Entrer au Carrefour fut pour moi la découverte de ce que je peux accomplir en tant qu’être humain », a expliqué la dame, qui est très impliquée dans sa communauté en poursuivant son rôle d’aidante naturelle.

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