La démocratie version Anarchopanda

Anarchopanda est né d’un désir de pointer l’absurde d’un règlement antimasque.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Anarchopanda est né d’un désir de pointer l’absurde d’un règlement antimasque.

Mardi, dans le petit café où il raconte en quoi le conflit étudiant l’a marqué, « Anarchopanda pour la gratuité scolaire » est nu. Nu au sens « mascotte » du terme. C’est-à-dire dépourvu de ses atours toutous portés par « tactique symbolique » pendant le conflit étudiant, et jusqu’à vendredi où il fut arrêté. C’était pour pointer l’absurde d’un règlement antimasque non appliqué pour un panda géant distribuant les câlins, mais appliqué avec rigueur pour tous ceux qui se couvraient le visage autrement.

« Le panda, c’était un manifestant masqué parmi d’autres », raconte le prof de cégep, qui tient à son anonymat autant qu’un panda à sa tige de bambou. « Il était plus gros que les autres, plus remarquable, peut-être plus cute, je ne sais pas, mais ce qui aurait dû étonner les gens et qui ne les a pas étonnés tant que ça, c’est que les policiers [avant vendredi, du moins] ont traité le panda d’une manière avec laquelle ils n’ont pas traité les autres manifestants masqués. Parfois, ils me sont rentrés dedans, m’ont donné des petits coups, mais je ne [m’étais] jamais fait arrêter alors que je faisais exactement la même chose que tous ceux qui, habillés en noir, se sont fait frapper dessus. »


Le prof continue d’être de toutes les manifestations. Cette présence lui permet de voir le décalage trop souvent immense entre la réalité du terrain et la perception véhiculée par les canaux officiels, médias compris. « Fallait que j’expérimente moi-même l’écart entre la réalité et ce qu’on en dit pour que ça vienne me chercher. C’est pour ça aussi qu’on ne pouvait pas trop blâmer les gens qui ne participaient pas aux manifestations de ne pas comprendre ce qui se passait réellement. D’imaginer que ce n’était que de la casse et de la violence. C’était ça dont on parlait dans les médias, sans séquences d’événements, sans lien de cause à effet ! Tu ne peux pas comprendre l’abîme entre la réalité et la fiction journalistique pratiquée par plusieurs si tu n’es pas là. »


Donner un sens


Mais une fois passé de « l’autre côté du rideau », impossible de revenir. « Les gens qui ont décroché de l’info officielle parce qu’on ne leur a pas présenté tous les tableaux, ils ne peuvent plus faire confiance. Ils remettent tout en question quand ils lisent les journaux. Ils se disent : “Est-ce que c’est vraiment ça qui s’est passé ?” Et ils cherchent des sources d’infos alternatives. »


Avoir vu le conflit étudiant de l’intérieur ne laisse pas beaucoup de répit aux méninges, même un an plus tard. La tête d’Anarchopanda, philosophe à ses heures, a réfléchi entre autres au sens du mot démocratie. « Pour moi, la contribution la plus profonde du printemps érable, c’est d’avoir redonné le goût d’une vraie démocratie à un paquet de gens, explique le panda déshabillé. Même moi, avant de vivre ce conflit, je crois qu’on aurait pu m’entendre dire : “Ben oui, il y a une réelle démocratie au Québec !” Mais maintenant, si les mots ont encore un sens, on ne peut pas considérer la démocratie ici comme un fait accompli. »


Scènes d’affrontement


Ceux qui ont croisé Anarchopanda en pleine manif peuvent témoigner des câlins qu’il distribuait à la ronde, sans distinguer le manifestant du policier. Mais les scènes d’affrontement dont il a été témoin, avec ou sans son déguisement, ont éprouvé le pacifique en lui. « Les opinions qu’on développe sur ce qui est acceptable ou non sont conditionnées par nos expériences personnelles. Moi, je n’ai pas souffert physiquement pendant le conflit, ou à peu près pas. Je n’ai pas vu un de mes proches se faire blesser. Mais qui sait comment j’aurais réagi si c’était arrivé ? »


Anarchopanda se lève et met son manteau. Aujourd’hui, une vigile de douze heures sur la nécessité de tenir une enquête publique sur la répression policière l’occupera. Demain, une manifestation. Et pour le reste de sa vie de panda anarchiste, le souci de donner un sens vrai au mot démocratie.

9 commentaires
  • Charles-Étienne Gill - Abonné 23 mars 2013 04 h 05

    Anarchopanda arrêté

    Anarchopanda, comme plusieurs autres, a été arrêté hier.
    Les journalistes télé, suivaient, de loin, sans même chercher à tester les dispositfs de sécurité des policiers, pour parler, dans le froid, aux arrêtés.

    Sans couverture, au coeur de l'action, comment savoir réellement ce qui se passe? J'ai interpellé les journalistes, en rappellant que la démocratie n'est active que s'il y a une presse libre. Si la presse n'ose pas tester les cadres qu'impose le pouvoir, en quoi est-elle un quatrième pouvoir ou un chien de garde de nos droits.

    Pour protéger les citoyens injustement arrêtés, les médias devraient revendiquer d'être à 2 cm d'eux, les questionner, témoigner de leur souffrance et talonner les policiers pour ce traitement injuste... Autrement, ils ne peuvent pas couvrir objectivement et avec précision. Si on leur inderdit, on n'est pas en démocratie. S'ils se complaisent en ne contestant pas cette interdiction, ils sont complices d'une dérive.

    Charles Gill

  • Monique Duhamel - Inscrite 23 mars 2013 06 h 43

    Merci au Panda et au professeur

    Oui, merci pour cet éclairage, cet enseignement d'un participant dont les seuls intérêts étaient de vivre la réalité du printemps érable et de mieux la comprendre, plutôt que de la «lire dans les médias» dont les intérets sont, malheureusement, tout autre.

    Pour donner un vrai sens au mot démocratie, le professeur le sait, ce n'est que par la conscientisation du plus grand nombre possible de gens, ce n'est qu'en faisant appel à leur intelligence pltôt que de les «endormir» par des faits biaisés, des reportages spectacles pour mieux vendre et ainsi satisfaire leurs propres intérêts de médias au lieu d'éduquer la population.

    Bravo

  • Raynald Blais - Abonné 23 mars 2013 08 h 00

    Question de démocratie

    La « vraie démocratie », ne doit pas être une idée parfaite au-dessus de la vie, mais une ambition qui s’appuie sur la nature-même de cette société (objectivité) et sur la détermination de ses membres (subjectivité).

    Bien sûr, le printemps érable est une tentative pour développer le côté subjectif du dossier « vrai démocratie » et c’est pour cette raison que j’acquiesce au bilan de l’Anarchopanda. Il a bien contribuer à redonner le goût d’une vraie démocratie à quelques-uns. Malheureusement, son anarchisme le pousse à sous-estimer le côté objectif de la question, celui de la nature de notre société.
    Le capitalisme, grâce auquel des citoyens possèdent les moyens de produire pendant que les autres, cent fois, mille fois plus nombreux, font partie des moyens de production, peut-il être un terreau favorable au développement d’une démocratie véritable, d’une démocratie pour tous. Une société de classe peut-elle être le berceau de l’égalité de tous ses citoyens?

    Cette question n’a pas été posée clairement pendant le printemps érable, comme si la réponse était d’une évidence incontestable. Malheureusement, ce silence a entretenu et développé le scepticisme d’une large frange du peuple sur laquelle le mouvement printemps érable aurait pu compter pendant l’engagement

  • Chantal Bédard - Inscrite 23 mars 2013 09 h 01

    Version?

    Madame Chouinard,

    Vous avez écrit un papier sur Anarchopanda...pas sur sa version de la démocratie.

    Le sens anarchiste de la démocratie est le suivant: l’anarchisme prône la suppression de l’État et la gestion des affaires économiques et sociales par le citoyen. Cette idéologie est fondée sur le rejet de l’autorité et de toutes les formes d’institutions s’appuyant sur elle. Elle favorise une société sans dirigeant et tributaire de la volonté individuelle de contribuer à son épanouissement. Il y a quelques variantes mais elle demeure un modèle d’utopie. Le citoyen est totalement souverain dans ses choix et dans son action – ce qui légitimise tous ses moyens et favorise son anonymat -; il n’engage son action dans aucune structure politique puisque l’État est l’ennemi à abattre, quel qu’il soit.

    Voilà!

    • Kevin Charron - Inscrit 23 mars 2013 23 h 54

      L'anarchisme est l'utopie d'une société organisée dans une structure horizontale où il y a absence de domination. Cela ne signifie pas le refus de l'État, mais de réorganiser l'État dans une perspective de participation citoyenne et démocratie directe. Une démocratie où les citoyens participent directement à l'élaboration des lois et l'administration du bien commun.

      D'ailleurs, il n'y a pas refus d'autorité, mais bien de domination. L'autorité que les étudiants accordaient à leurs assemblées générales durant la grève en est un bel exemple. Les décisions prises en assemblées générales faisaient figure d'autorité parce qu'il s'agissait d'une institution où toutes formes de domination est absentes.

      Certes, l'anarchisme, en tant que concept, est une utopie inatteignable. Il en est de même pour la démocratie. Il n'existe aucune démocratie idéale. Pourtant, cela n'empêche les sociétés humaines à aspirer et à travailler à cette utopie.

      Alors, rejeter l'anarchisme sous prétexte que c'est une utopie est très réducteur et nous ferment la porte à un monde de possibilités. Si les étudiants ont démontrer que des modes d'organisation de types anarchiques étaient fonctionnels, on oublie souvent l'exemple de l'un de nos plus grand fleuron: Les caisses populaires Desjardins. Une banque sans actionnaire et appartenant à ses usagers. Les profits sont remis aux usagers et ceux-ci ont droit de vote sur la composition de leur caisse populaire (malheureusement, ce droit est très peu utilisé). Le Mouvement Desjardins une démonstration éloquente de ce que peut apporter à la société les idées anarchistes.

      Plutôt que les tabasser et les enfermer, il vaudrait mieux les écouter. Ils nous font penser en-dehors de la boîte et peuvent nous amener des solutions innovantes.

  • Yves Claudé - Inscrit 23 mars 2013 09 h 05

    Merci pour ton courage et ton humanisme contagieux !

    Cher Anarchopanda,

    Je profite de ce témoignage médiatique pour te remercier chaleureusement pour ton irremplaçable engagement dans le “Printemps Érable”, et en particulier dans les rassemblements casseroliers des quartiers de Montréal, là où même les enfants ont pu faire l’expérience de cette démocratie vivante, en même temps que de cette affectueuse présence d’une figure mythique militante que tu a su et sais encore magistralement incarner.

    C’est sans doute, en mon nom mais aussi au nom de bien des personnes émerveillées par ce pacifique engagement, que je te remercie pour ton courage et ton humanisme contagieux !

    Yves Claudé - citoyen