Ce qu'il reste du printemps étudiant


	Maxence L. Valade a perdu son œil lors de la manifestation de Victoriaville, qui a tourné en émeute le 4 mai dernier. La violence est l’un des stigmates du printemps étudiant.
Photo: - Le Devoir
Maxence L. Valade a perdu son œil lors de la manifestation de Victoriaville, qui a tourné en émeute le 4 mai dernier. La violence est l’un des stigmates du printemps étudiant.

Sur les visages, dans les esprits, dans la rue. En mots, en images, en émotions. Empreintes physiques ou intangibles, le printemps étudiant a marqué un tournant dans la société québécoise. Pour le meilleur et pour le pire.

Maxence L. Valade porte la marque du printemps étudiant au visage. Au milieu de sa figure balafrée, deux grands yeux bleus, dont l’un fixant le vide. C’est l’oeil que le jeune homme de 21 ans a perdu le 4 mai 2012, lors de l’émeute de Victoriaville. Un projectile l’a frappé à la tête, causant un traumatisme crânien et fracturant son ossature faciale.


Pour lui, pas question d’être un « martyr de la grève ». « Je ne veux pas confisquer cette brutalité policière comme le matricule 728 l’a fait, de son côté, souligne-t-il. Il y a, tous les jours, des itinérants, des autochtones qui vivent la brutalité. Ils sont mieux placés pour incarner ça que moi, qui ai reçu une balle quelque part. Dans le mouvement, il y a tellement eu de gens avec des traumatismes crâniens, des dents pétées et des membres cassés. Je ne suis qu’une personne parmi tant d’autres. »


Les manifestants et les étudiants n’ont pas le monopole des blessures, mais la violence a laissé de profondes marques de part et d’autre du conflit. Physiques, comme en témoignent certaines cicatrices, mais aussi dans l’esprit des gens, dans une sorte de paranoïa collective. Réalisé par Éric Robertson et Bérénice Steevenson, le film Dérives, sur la brutalité policière, en témoigne. « L’image des policiers chez votre génération est probablement scrapée pour les 50 prochaines années », soutient un étudiant, rapportant les propos de son père surpris par l’ampleur des affrontements.


Les traces sont multiples et de tous types. Le Devoir en recense dans ce dossier une douzaine. Pour le philosophe Christian Nadeau, la crise de confiance à l’égard des institutions en est une « négative » qui sera difficile à effacer. « Ce que ça a révélé et ce qu’il reste encore, c’est l’ampleur de la dérive des institutions, celle du journalisme, de la police, mais aussi des institutions politiques, note-t-il. Il y a un pouvoir exécutif qui a oublié qu’il était au service de toute la population, mais qui a voulu jouer un jeu très dangereux en refusant toute forme de dialogue. »


Ce professeur à l’Université de Montréal s’inquiète de la difficile reprise du dialogue entre les acteurs de la société. « Et une telle chose n’est pas possible tant qu’il n’y aura pas admission des erreurs commises par les autorités publiques. La police a un énorme travail à faire de ce côté-là, a-t-il dit, pourtant persuadé que les forces de l’ordre ne sont pas un bloc monolithique. Il y a eu des manifs où ils ont fait un travail exemplaire. […] Le problème est que certains policiers finissent par internaliser l’image qu’on se fait d’eux. Je n’arriverai jamais à croire qu’ils font un bloc, sinon je ne serais pas capable de sortir dans la rue. »

 

Absence de débat


L’ex-député de Laval-des-Rapides, Alain Paquet, qui négociait pour le gouvernement avec les étudiants, concède que les institutions ont été « secouées », et en particulier les instances policières. « On a vu que dans certaines manifs, des gens se sont bien comportés et d’autres ne se sont pas comportés correctement. » Le droit de manifester est inaliénable, mais celui de pouvoir assister à ses cours aussi, poursuit-il. « En aucune façon quelqu’un qui utilise un service ne peut avoir le droit de grève. Sinon, jusqu’où ça va aller ? »


M. Paquet, aujourd’hui professeur à l’École des sciences de la gestion de l’UQAM, croit que la trace la plus tangible qu’a laissée le printemps, c’est l’absence de débat de fond sur l’éducation. Il déplore du même souffle la monopolisation du discours par les étudiants contre la hausse des droits de scolarité. Trop de formules toutes faites, erronées et sans nuances, ont selon lui été véhiculées par le mouvement. « À l’intérieur de ce groupe, les étudiants ont compris comment utiliser les médias et les réseaux sociaux pour essayer de faire valoir un côté de la médaille », souligne M. Paquet.


Au-delà de la crise de confiance en la politique, Christian Nadeau remarque des retombées positives du conflit étudiant. « Une plus grande partie de la population est prête à admettre que la politique, ça ne passe pas uniquement par les chemins traditionnels. Le “si t’es pas content, mets ta face sur un poteau”, ça n’a plus de sens pour bien des gens, et c’est un gain énorme. Il y a quelque chose comme une idée de citoyenneté qui prend du galon au sein de la population. »


Le printemps s’est aussi fait sentir jusqu’à l’automne et même l’hiver, alors que des étudiants ont dû mettre les bouchées doubles pour tout rattraper. « C’est sûr que le retour en classe a été difficile, il y a eu du contenu délaissé, mais si on interroge la majorité des carrés rouges de cette grève, ils vous diront qu’ils ont énormément appris », affirme Philippe Éthier, coauteur du livre De l’école à la rue, avec Renaud Poirier St-Pierre.


Même si le mouvement est en veilleuse, il se réjouit néanmoins de l’effet du printemps sur l’éveil politique d’une certaine jeunesse. « Beaucoup de gens ont travaillé à se mobiliser, ont appris un vocabulaire militant, ont appris à débattre », souligne cet ancien de l’exécutif de la CLASSE. Étudiant en histoire à l’UQAM, Xavier Boileau est en quelque sorte un produit de la grève. À l’affût d’un projet mobilisateur pour sa génération, comme le fut la Révolution tranquille pour d’autres, il n’a pu résister à l’envie de s’impliquer dans le mouvement. « On est sorti de l’atavisme dans lequel on était », note-t-il.


Son militantisme a tenu le coup jusqu’aux élections et résonne encore aujourd’hui alors qu’il s’est impliqué dans le Mouvement Québec français. « Le mouvement étudiant m’a fait réaliser qu’il y a une action politique possible à l’extérieur du cadre politique », confie-t-il. Le changement est profond. « Beaucoup de gens ont réalisé qu’on s’en allait nulle part et qu’il ne fallait pas attendre que la politique bouge. »


Slogans, mèmes et graffitis


De L’HAUSSEtie d’show aux manifs à reculons et aux maNUfestations, en passant par les vidéos et textes de toutes sortes, le printemps aura aussi laissé une empreinte matérielle et artistique, avec toute sa production de pancartes et de banderoles, de slogans pastichés et de mèmes, de films et de spectacles d’humour, de danse et de chant. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Quelques carrés rouges en tissu accrochés à des balcons, une poignée d’affiches au fond d’un placard, des vidéos sur YouTube et des graffitis sur les murs, y compris ceux de certains établissements d’enseignement. « C’est pas grand-chose, j’aurais espéré qu’il en reste beaucoup plus », déplore Maël Demarcy, réalisateur d’un document sur l’École de la montagne rouge, fondée par des étudiants en design à l’UQAM. « Oui, il y a un éveil politique, mais je me demande à quel point il va rester des traces de tout ça », s’interroge le cinéaste.


Mais trop de témoignages ne servent pas toujours la cause. Christian Nadeau croit qu’il manque d’empreintes de la réflexion sur le printemps étudiant. « Il y a énormément de commémoration comme si on parlait de la guerre 1914-1918. Tout le monde sort un livre et c’est vrai que j’y ai aussi contribué. Mais j’ai vu tellement de scrapbooks paraître sur la grève ou de livres de photos, et je n’ai pas vu un seul livre de réflexion », a-t-il soutenu, admettant que c’est peut-être là un « tic de philosophe ». « La mémoire et la commémoration n’ont de sens que si elles permettent de se rappeler ce qu’on a compris de tout ça. Sinon, ça va être “Je me souviens”, mais je ne sais pas de quoi. »

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