Et maintenant, parlons éducation

Le recteur de l’UdeM, Guy Breton, en compagnie de Pauline Marois et de Martine Desjardins lors du Sommet.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Le recteur de l’UdeM, Guy Breton, en compagnie de Pauline Marois et de Martine Desjardins lors du Sommet.

Le Sommet sur l’enseignement supérieur s’est conclu sur une indexation de 3 %, des promesses d’investissements et la mise sur pied d’un organisme consultatif pour une meilleure gouvernance. Aussi bien dire que le printemps des réformes est arrivé. Mais dans cette grand-messe où il a surtout été question de financement, a-t-on oublié de parler d’éducation ?

La table du Sommet sur l’enseignement supérieur, qui avait lieu lundi et mardi derniers, devait être bien garnie. En fait, sans qu’ils soient officiellement à l’ordre du jour, tous les sujets pouvaient y être discutés. Le ministre de l’Enseignement supérieur, Pierre Duchesne, s’y était engagé. Comme une promesse solennelle.


Pourtant, alors qu’il a été question de revoir la formule de financement, de droit de scolarité, de reddition de comptes, d’accessibilité financière, de compressions budgétaires, d’arrimer la formation en région avec les besoins du milieu, peu de minutes - le temps de parole des intervenants était extrêmement limité pour tout le monde - ont été accordées au débat sur le rôle et la mission des universités, sur sa dimension humaine, ont observé certains.


La gratuité tant prônée par l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (ASSE) ? Le scénario a été écarté il y a quelques semaines des propositions à débattre même si le ministre a invité ses ardents défenseurs à « s’exprimer ». Ce fut finalement le silence radio sur le sujet.


La démocratie étudiante ? Alors que le droit de grève a été prononcé du bout des lèvres par quelques intervenants, notamment des recteurs, et que le ministre avait dit être attentif à l’évolution du sujet, celui-ci n’a pas du tout été abordé. S’il a été question du soutien financier à la recherche, le rôle de la recherche fondamentale par rapport à la recherche appliquée n’a pas non plus été discuté, elle qui avait pourtant fait le printemps étudiant.


Hormis dans les rencontres pré-sommet, la question de la mission des universités et de la valorisation de l’éducation, surtout amenée dans le débat par les professeurs et les étudiants, n’a été qu’effleurée. Les recteurs, eux, dans leur plaidoyer pour combler le sous-financement, en ont parlé pour montrer qu’elle était en péril si l’argent n’était pas au rendez-vous.


« Nous sommes des privilégiés de la société et il faut rendre à la société, par le travail intellectuel, ce qu’elle nous donne. Et ça, ça n’a pas été abordé dans le sommet », souligne Yves Lenoir, professeur à l’Université de Sherbrooke et titulaire de la chaire de recherche du Canada sur l’intervention éducative.


Il a l’impression que l’Université avec un grand U, dans sa dimension pédagogique, est passée sous le radar. « Je n’ai pas fait d’enquête, mais j’ai tout à fait ce sentiment. J’ai eu quelques discussions avec des gens de mon université, mais pas de véritables débats avec des collègues. On est hors circuit […] parce que la question en est essentiellement une d’un réaménagement fondé sur des considérations économiques », dit-il.


L’historien et professeur à la Teluq, Éric Bédard, constate que, de manière générale, au Québec, l’éducation n’est à l’ordre du jour que pour parler de décrochage scolaire ou de droits de scolarité. « C’est important, mais qu’est-ce qu’on enseigne ? Les valeurs qu’on veut transmettre, la qualité de la formation, l’apprentissage, le savoir… ça, ça ne soulève jamais de débats », fait-il remarquer.


Des réformes de structures


Le sociologue Guy Rocher, qui a été à l’origine de la grande révolution dans le milieu de l’éducation à l’aube des années soixante, a observé dès la première journée du Sommet qu’il serait peu question d’éducation mais davantage de structures. « J’espère qu’on est à un véritable tournant, mais je ne m’attends pas à de très grandes réformes. Il va y avoir des réformes de structures, avec le Conseil des universitaires notamment, mais pas sur les enjeux de fond », avait-il déclaré en entrevue au Devoir.


Dans le rapport Parent, dont il a été l’un des auteurs, un volume entier est consacré à l’enseignement et aux programmes. La grande réflexion publiée en trois tomes, successivement en 1963, 1964 et 1966, était même allée jusqu’à parler de « la primauté de l’esprit », « d’épanouissement de l’être » et du « sens de l’évolution humaine ». Bien sûr, si on a tant parlé d’éducation et des « valeurs humanisantes de la science » dans ce rapport, c’est que tout était à faire en éducation dans le Québec des années soixante. Difficile aujourd’hui d’avoir la même portée.


N’empêche, la société a vite dévié loin de la trajectoire du rapport, croit Yves Lenoir. « Dans le troisième volume du rapport Parent, il y a une proposition de ce nouvel humanisme qui a comme souci de repenser la formation elle-même dans ce qu’elle a de fondamental sur le plan du contenu. Ce qu’on fait aujourd’hui n’a rien à voir. On est dans un système économique universitaire, a constaté celui qui ne cache pas son estime pour le mouvement étudiant. Déjà, au niveau secondaire, et même je le vois au primaire, la logique en est une de préparation à l’emploi. Où est la dimension humaine dans l’éducation ? »


Faisant une lecture légèrement différente, Éric Bédard formule l’hypothèse que, dès le début de la grande réforme des années 1960, induite par la commission Parent, il n’y en avait que pour la dimension sociale de l’éducation et la démocratisation de celle-ci, jusque-là réservée à la seule élite. « On visait l’égalité des chances, l’accès pour tous. L’éducation est devenue complètement « instrumentalisée » au service de l’égalité sociale. C’est tant mieux si des gens peuvent avoir les plus hautes aspirations parce qu’ils ont reçu une éducation […], mais le but premier de l’éducation n’est pas nécessairement de procurer de bons emplois », explique-t-il.


Il rappelle qu’à l’époque de la Révolution tranquille, le slogan était « Qui s’instruit, s’enrichit ». Quelle que soit l’interprétation qu’on en fait, pour le commun des mortels, cela avait une portée économique, croit-il. « On a vendu aux Québécois que le but de l’éducation était d’abord de s’enrichir. »


Sans dénigrer ce message, M. Bédard soutient que cela peut en partie expliquer pourquoi le Québec évite les questions de fond lorsqu’il s’agit de parler d’éducation. « C’est comme si on avait pris une orientation qui a donné le ton à la façon dont on a vu l’éducation, et on n’est plus capable d’en sortir aujourd’hui. »

 

Une loi-cadre porteuse d’espoir


Dire qu’il n’a été aucunement question de la mission des universités et du contenu ne serait pas tout à fait exact. Quelques phrases ou intentions y faisant référence ont été formulées. Mais le dossier a néanmoins été rapidement expédié sans aucune discussion de fond dès la matinée d’ouverture de cette grand-messe qui réunissait 70 participants à la table des discussions et 350 observateurs et médias.


Devant un certain consensus, la première ministre, Pauline Marois, et le ministre de l’Enseignement supérieur ont donc annoncé la mise sur pied d’un chantier de travail présidé par l’ancienne directrice du Devoir, Lise Bissonnette, et John R. Porter, qui a dirigé le Musée national des beaux-arts du Québec en vue de l’adoption d’une loi-cadre sur les universités. Ce chantier aux contours flous cherchera à établir des règles de gouvernance et à « faire valoir les valeurs et les fondements de la mission des universités du Québec », selon le gouvernement.


Éric Bédard voit d’un bon oeil les travaux d’un tel chantier dirigé par des personnes d’aussi grand calibre, même si pour l’instant le concept est très embryonnaire. D’autres sont plus sceptiques. « On ne sait pas ce que ce chantier aura comme mandat, si ce sera encore structurel. C’est une politique cadre ; elle devra se traduire par un ensemble de règlements, mais qui seront conçus sur quelles bases ? s’est demandé M. Lenoir. Ça peut être intéressant, mais ça peut aussi se réduire à des éléments d’ordre technique. »

8 commentaires
  • Régine Pierre - Inscrite 2 mars 2013 06 h 25

    Références désuètes

    C'est vrai, le Rapport Parent a mis au monde le système d'éducation actuel et c'est vrai Guy Rocher y a joué un rôle mais cela fait 50 ans et malgré tout le respect qu'on lui doit, Guy Rocher n'a pas suivi l'évolution de l'éducation, sinon comme n'importe quel observateur. Il serait temps que les journalistes renouvellent leurs références quand il s'agit d'éducation.

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 2 mars 2013 11 h 26

      Quelle référence souhaitez-vous? Guy Rocher, outre son intelligence et sa générosité de coeur, est un des rares à avoir, précisément, suivi le parcours de l'éducation au Québec. À moins que vous ne préfériez un des multiples et anonymes technocrates du ministère de l'Éducation, qui adoptent leurs «réformes› au gré des modes internationales.

      Au fait, Platon et Aristote ont, eux aussi, écrit sur l'éducation, comme tous les penseurs qui leur ont succédé. Mais pourquoi en parler? Ils n'ont pas suivi l'évolution de l'éducation ...

      Desrosiers
      Val David

  • Jean Brunet - Inscrit 2 mars 2013 07 h 01

    Faut-il toujours ré-inventer la roue

    En qui ce Conseil d'Education sera différent de celui que l'on a aboli il y a quelques années? Nous souffrons au Québec (public) de structures et d'égalité absolue, pour l'excellence on passera, idem pour l'équité. On disait que riche et en santé est meilleur que pauvre et malade. On pourra dire que brillant et pauvre n'est pas encore possible.

  • Céline A. Massicotte - Inscrite 2 mars 2013 07 h 53

    Ça n'excuse pas tout mais...

    deux jours pour un tel sommet... n'est-ce pas un peu comme Curzi qui parlait d'un week-end pour des États généraux de l'indépendance? Rêver en couleur ou faire semblant de rêver? Après tout ce gouvernement a ses priorités, mais lesquelles?

  • François Genest - Inscrit 2 mars 2013 08 h 28

    Changer le modèle de gouvernance

    Les structures ne font rien par elles-mêmes. Les ententes de gestion et les contrats de performance sont vides de sens s'il n'y a pas des gens instruits et indépendants d'esprit pour les élaborer et les remplir dans le meilleur intérêt de tous. Nous vivons dans une société de désengagement social, de banalisation du mensonge et de judiciarisation des rapports humains.

    J'attends avec impatience le moment où nous abandonnerons ces idées stupides d'incontournables rapports de force et de manipulation de l'image. Pour quelqu'un avec une culture générale et un esprit d'analyse, ces obsessions ont peu d'attrait.

    C'est en grande partie pour mieux agir sur le monde que nous avons besoin d'une éducation supérieure accessible.

    François Genest

  • Christian Fleitz - Inscrit 2 mars 2013 09 h 27

    Vigilance...

    Ce sommet a eu un premier mérite pour le gouvernement : satisfaire par démagogie une population québécoise dont les statistiques démontrent la faible diplômassions supérieure et le peu d'intérêt pour l'éducation, hostile à la gratuité des études supérieures. Cette gratuité qui aurait pu être un atout pour les classes les plus défavorisées de la population québécoise, aurait pu faire l'objet d'une réflexion sur les modalités de compensation de cette gratuité : remboursement des «finissants», une fois entrés dans la vie active, ou encore, un délai de service (quelques années) encadré par l'administration dans des domaines déficitaires en encadrement, ou autre formule encore. Mais soyons clair, cette recherche n'était pas à l'ordre du jour.
    Par contre, ce sommet a permis l'émergence d'intéressants projets structurants pour l'enseignement supérieur, encore faut-il que ceux-ci soient suivis d'applications et débouchent sur des réalités. Aux québécois de faire preuve de vigilance pour que ce résultat soit effectif, car le développement de
    l'enseignement supérieur est indispensable au progrès d'une société.