Jacques Parizeau en entrevue au Devoir

Jacques Parizeau<br />
Photo: Jacques Nadeau -Le Devoir Jacques Parizeau
Acteur important de la Révolution tranquille, M. Parizeau estime que la gratuité scolaire est une option financièrement réaliste qui doit être discutée dans le cadre du Sommet sur l’enseignement supérieur. Il s’explique d’ailleurs mal que le gouvernement Marois n’ait pas manifesté une ouverture spontanée au discours des étudiants sur l’abolition des droits de scolarité.

Propos recueillis par Alexandre Shields

Est-il possible, au Québec, d’envisager d’implanter la gratuité scolaire pour les étudiants universitaires au Québec ?

Je comprends très bien que les étudiants veulent en venir à cela. Et ce n’est pas seulement le rapport Parent qui suggérait [la gratuité scolaire]. Mais pour comprendre la démarche, il faut faire un peu d’histoire.

Quand Paul Gérin-Lajoie a créé le ministère de l’Éducation, avec Arthur Tremblay comme sous-ministre, eh bien, ces deux hommes ont fait une véritable révolution scolaire. En cinq ans, ils ont triplé le nombre d’élèves au secondaire. D’où un manque de locaux. On utilisait des entrepôts, des cinémas désaffectés, etc. C’est là qu’on a commencé à construire les polyvalentes. Je me souviens que dans mon bureau, j’avais une grande carte avec des punaises de différentes couleurs pour suivre l’avancement des travaux. Il y en avait pour 900 millions de dollars, et on parle de 1964. On a aussi décidé de créer les cégeps, mais aussi d’ouvrir les universités à autre chose que les gens qui avaient le baccalauréat classique. Donc à tous ceux qui ont un DEC.

Mais il fallait aussi financer tout cela. On a dit que l’enseignement primaire, secondaire et collégial serait gratuit. Mais en arrivant aux universités, on a constaté qu’on n’avait pas assez d’argent pour rendre ça gratuit. C’est ce qu’on voulait, mais on n’avait pas les moyens. On a pris ce qui était la moyenne des frais de scolarité des universités du Québec à ce moment-là. On a établi le montant des frais à 567 $ partout, on a décidé de le geler et de laisser l’inflation gruger ça. Nous étions tous d’accord, et il y avait un consensus social évident. On voulait laisser l’inflation réduire le fardeau des étudiants. Peu de gens connaissent cette histoire.

Ce principe a été vigueur de 1968 à 1989. Donc, pendant plus de 20 ans, la société québécoise a fonctionné sur la base d’une gratuité scolaire qui éventuellement devait venir, quand les frais de scolarité ne représenteront pas grand-chose, à cause de l’inflation. Que des jeunes d’aujourd’hui veuillent discuter de ça, eh bien, il y a toute une génération qui a pensé la même chose. Ils ne sont pas hors norme, ils ne sont pas hors d’ordre. C’est ridicule de les envoyer paître.

Existe-il certaines conditions, en matière de fonctionnement des universités, à considérer si on choisit la gratuité scolaire ?

Si on allait vers la gratuité, c’est-à-dire en contradiction avec ce qui se fait sur le continent, mais aussi dans plusieurs pays d’Europe, ça implique une redéfinition des universités. Il faudrait des examens d’entrée. Il faut éviter ce que la gratuité entraîne.

Quand je me suis inscrit à la faculté de droit, à Paris, dans les années 50, j’ai payé 8 $. J’étais au doctorat, donc il y avait un peu moins de monde. En première année de licence, il y avait 4000 inscrits. La plus grande salle de la faculté de droit avait 200 places. Il y avait beaucoup de gens qui s’inscrivaient pour prendre une chance. Il y avait un abattage terrible dès la première année. À la fin, il restait 400 inscrits.

Aux HEC, quand j’étais professeur, on a ouvert les vannes. En première de bac, on avait 900 étudiants. Aux examens de décembre, il y avait un abattage terrible. Il en partait 300. Il y avait une foule de professeurs qui enseignaient à des coulés virtuels. Donc, s’il y a la gratuité, il y a un resserrement à faire. Il faut changer un peu la structure. L’Université de Montréal, en ouvrant toutes grandes ses portes, est rendue à 76 000 étudiants. C’est trois fois Harvard. Si on va vers la gratuité, il faudra repenser nos modèles d’université. Il faudrait notamment consolider les études longues, qui vont du baccalauréat au doctorat.

Certains disent que le Québec n’a pas les moyens financiers pour se payer la gratuité. Croyez-vous que ce soit réaliste de se doter d’un tel objectif ?

Est-ce que ça peut se financer ? Eh bien oui, il faut regarder cela. Par exemple, voulez-vous bien me dire pourquoi on a enlevé la taxe sur le capital au Québec. Qu’est-ce que ça a donné ? Enlever les taxes pour l’industrie manufacturière, je comprends ça. C’est important pour la maintenir. Mais pour les banques, ça ne crée pas une job. Tout ce que ça fait, c’est transférer de l’argent des contribuables aux actionnaires. Moi je suis actionnaire d’une banque, donc j’ai trouvé ça extraordinaire. Mais comme contribuable, j’aime moins ça. Donc, réimposer la taxe sur le capital pour les banques, ça ne me dérangerait pas. Et on parle de quelques centaines de millions de dollars. Ce n’est pas rien. C’est deux fois ce que le gouvernement attendait de ses propres hausses.

Existe-t-il d’autres avenues à envisager pour financer la gratuité ?

Si on décide que la gratuité est un objectif à long terme, c’est certain que la contribution des entreprises doit être augmentée. Mais je ne suis pas certain qu’elle doit être augmentée exclusivement par de la recherche subventionnée. Il existe plusieurs modèles à évaluer. C’est compliqué, et il y a plusieurs facettes à cette question. Mais si des jeunes ont envie d’en discuter, ça n’a pas de bon sens de leur dire non. Il s’agit d’un débat de société.

Le problème, c’est que le déficit zéro bousille tout. Je l’ai vu, en 1997. Pour le déficit zéro, ils ont mis 10 % des médecins à la retraite et 5000 infirmières. Ils ont cassé le système. Le prix politique a été terrible et aucun gouvernement ne recommencerait ce coup-là. À partir du moment où vous fixez l’objectif zéro pour une date butoir, et que ça devient une religion, vous cessez de réfléchir. On coupe partout, on ne se pose pas de question. Mais on ne peut pas couper sur les pensions, sur les salaires ou encore sur les intérêts de la dette. On coupe donc dans les endroits mous. La culture en prend toujours un coup.

Est-ce que cette question des droits de scolarité devrait être l’enjeu central du Sommet sur l’enseignement supérieur ?

Tout cela, pour moi, passe après une bonne discussion sur le rôle des universités. C’est de cela dont il faudrait d’abord discuter. D’abord, on se fixe un objectif et ensuite, on cherche de l’argent. À l’heure actuelle, on fait toujours le contraire. À cause du déficit zéro, on fait toujours le contraire.

Qu’est-ce que c’est une université ? Quels objectifs d’enseignement doit-elle avoir par rapport à la recherche ? Il faut éviter que la recherche envahisse l’enseignement. Il y a trop de professeurs qui sont dans leur spécialité très pointue, qui font énormément de recherche et qui font faire l’enseignement par des chargés de cours. C’est le monde à l’envers sur le plan de l’enseignement.

À l’heure actuelle, on met l’accent sur la recherche et les publications et on fait en sorte que les promotions soient réservées aux gens qui, dans le domaine des publications et du rayonnement, font honneur à l’université par leurs recherches. Quand on dit qu’il faut avoir des professeurs d’excellence, de première qualité pour rivaliser avec les autres universités, on ne pense pas à l’enseignement ou à la qualité de l’enseignement. On pense à la recherche. Les étudiants veulent avoir devant eux des bons professeurs plutôt que des professeurs qui font des recherches extraordinairement pointues et célèbres dans le monde entier, mais qu’ils ne voient jamais.

Il faut redéfinir l’enseignement dans les universités, l’enseignement pour les étudiants. Il faut redonner à l’étudiant sa place dans l’université, qui est la première. On a fait l’université pour les étudiants. Pour la recherche, ça pourrait se faire dans des laboratoires, dans des bureaux, dans des think thank. La priorité des universités doit être les étudiants, et non la recherche. Mais oui, la recherche est importante, et même fondamentale. Mais ça ne veut pas dire que ça doit occuper une telle place dans les universités et les détourner de leur fonction première.

Tout l’enseignement, selon moi, a dérivé. Il faut remettre l’étudiant au coeur de la mission des universités. Il faut se demander comment on organise tout cela, puis ensuite tout le reste. C’est une discussion qui n’est pas faite par les recteurs, qui est peut-être faite par les étudiants, mais qui est surtout faite par les professeurs, qui sont les grands absents de ce sommet. Ils sont représentés par un représentant syndical, mais ce ne sont pas les intérêts syndicaux dont il faut discuter.

Il faut définir comment un jeune qui sort du cégep peut aborder l’université et y faire des études longues à l’université sans que ça ne lui coûte une fortune ou qu’il s’endette à mort. C’est ce qu’il faut définir. C’est ce qui devrait être l’enjeu central du Sommet sur l’enseignement supérieur. Mais j’imagine qu’ils vont à peine en parler.