Rencontre sur l’enseignement supérieur - À l’UQAT, accessibilité rime avec créativité

L’accessibilité aux études est le thème de la seconde rencontre du Sommet sur l’éducation, qui commence jeudi à Trois-Rivières. Elle s’ouvre sur fond de crise, alors qu’étudiants et recteurs sont encore sous le choc des compressions de 124 millions annoncées par le gouvernement. Quelle accessibilité dans ce contexte ?

L’accessibilité aux études supérieures ? Johanne Jean, rectrice de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), sait de quoi elle cause. Les défis auxquels fait face son université en la matière sont multiples.


Imaginez : éduquer et diplômer le plus possible une population de 150 000 habitants, dont une forte proportion n’est jamais allée à l’université, sur un territoire de 65 000 kilomètres carrés (deux habitants le kilomètre carré), y compris jusque dans les réserves autochtones, voilà ce que fait l’UQAT tous les jours. « Et on n’a même pas 30 ans d’existence », lance Mme Jean, en précisant que son établissement a obtenu ses lettres patentes en 1983.


L’UQAT, c’est aussi 70 % d’étudiants de première génération, des « chefs de famille » qui font un retour aux études, 70 % d’étudiants à temps partiel et un campus principal à Rouyn-Noranda, une ville de moins de 40 000 habitants, en plus de plusieurs satellites. « L’accessibilité, depuis le début des années 1970 et encore aujourd’hui, ça fait partie de nos gènes », a indiqué Mme Jean.


L’accessibilité se traduit par beaucoup de créativité à l’UQAT : les cours, comptant parfois très peu d’étudiants, sont donnés grâce à 22 salles de vidéoconférence réparties sur le territoire, et souvent ils se donnent à partir de locaux des commissions scolaires. Les professeurs vont aussi dans les villages autochtones pour enseigner sur place.


Les efforts ont néanmoins porté leurs fruits. Le taux de diplomation universitaire s’est amélioré. Fait à noter : les trois quarts des étudiantes sont des femmes.


Sur 124 millions de dollars de compressions exigées du gouvernement, qui ont mis les recteurs en rogne, l’UQAT écope d’un million. Pour Johanne Jean, c’est le coeur de sa mission qui sera touché. « On ne peut pas couper dans le gras ici, sinon, je me coupe un bras », a soutenu Mme Jean.


Même si elle fera tout pour éviter le pire, les coupes budgétaires pourraient signifier une réduction de la formation auprès des Premières Nations ou la fermeture de trop petites classes. À terme, cela se répercutera sur le développement économique de la région, déplore Mme Jean.


Gratuité = accessibilité ?


Pour la Fédération étudiante universitaire du Québec (FEUQ), qui a déposé ses recommandations mardi en vue de la deuxième rencontre du Sommet, le gel sans indexation des droits de scolarité est la meilleure façon d’assurer l’accessibilité. Pour d’autres groupes d’étudiants, rassemblés au sein de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante, très critique de la démarche du gouvernement au point de remettre en question sa participation au Sommet de février, elle ne peut rimer qu’avec gratuité.


Pierre Avignon, auteur d’un récent rapport de recherche sur l’accessibilité aux études pour le compte de l’Institut de recherche en économie contemporaine, arrive à la conclusion que, oui, la facture étudiante a une incidence sur l’accessibilité. Mais elle n’est qu’un des facteurs. « Je pense que le gel dans un esprit de gratuité favoriserait l’accessibilité, mais il faudrait aller plus loin en s’intéressant au parcours scolaire antérieur et à l’origine sociale », a-t-il insisté.


Selon M. Avignon, le revenu des parents et, davantage, leur niveau de scolarité sont d’importants facteurs de l’accessibilité. Pourtant, dit-il, malgré toutes les recherches et la mise en place de stratégies pédagogiques pour la réussite des élèves, bien peu d’études ont tenu compte des variables sociales.


« Il n’y a pas de raison que les enfants défavorisés aient moins de capacités intellectuelles », a-t-il fait remarquer. D’où l’importance d’intervenir en amont pour réduire la pauvreté et les inégalités sociales. « C’est sans doute problématique de régler le problème pour le ministère de l’Enseignement supérieur, parce que les solutions se trouvent justement à l’extérieur du ministère. Elles le dépassent », a noté M. Avignon.


L’accessibilité, c’est aussi s’assurer que toutes les classes sociales soient représentées sur les bancs d’université. Pour le moment, il remarque que les programmes menant à des revenus plus élevés (médecine, génie, etc.) sont plus fréquentés par des gens issus des milieux riches. « Il y a un chercheur de l’Université de Montréal qui parlait de démocratisation fictive dans les années 1990. Le terme est un peu fort, mais [la démocratisation] est certes inachevée », a souligné M. Avignon.


Pour la rectrice de l’UQAT, il ne faut pas mener la bataille des droits de scolarité, plutôt celle de l’aide financière. « Ce sont les conditions de vie qui déterminent si un jeune va poursuivre des études supérieures. Il faudrait donc se doter d’un régime d’aide financière adéquat », a dit Johanne Jean.