Impuissants face au numérique

Les technologies de la communication, loin de se résumer à une révolution technique, induisent désormais une révolution sociale en redéfinissant les contours de la socialisation.
Photo: Christian Tiffer Les technologies de la communication, loin de se résumer à une révolution technique, induisent désormais une révolution sociale en redéfinissant les contours de la socialisation.

C’est anecdotique, mais ce n’est pas pour le rester : oui, le vote électronique devrait dans un avenir très rapproché devenir une des composantes principales de ce que l’on nomme déjà la citoyenneté numérique.

Élire ses représentants d’un clic, par l’entremise d’un ordinateur portable, couché dans son lit, ou d’un téléphone intelligent, dans l’autobus; le geste va être facile à poser, contrairement à sa compréhension technique, qui, prétend le professeur d’informatique Roberto Di Cosmo, va l’être un peu moins pour la majorité des électeurs. La faute à l’analphabétisme numérique, selon lui.


« Le vote par mode électronique va représenter quelque chose de très important dans nos sociétés, estime l’universitaire français, membre de l’Institut national de recherche en informatique et automatique, joint par Le Devoir la semaine dernière à sa résidence parisienne. Comprendre sa mécanique n’est pas un prérequis pour exercer ce droit dans ce format-là, mais cela en est un pour comprendre le monde dans lequel nous allons vivre et surtout pour identifier les risques et les dérives possibles induits par les mutations en cours partout autour de nous, y compris dans la sphère de la démocratie».


Le monde change, sous la houlette des technologies de la communication et des communications, qui loin de se résumer à une révolution technique, induisent désormais une révolution sociale en redéfinissant les contours de la socialisation, de l’engagement, de la politique, de la vie démocratique, de l’éducation, et en transformant nos rapports aux objets, à l’environnement et à l’autre.


« Le changement de paradigme est majeur, résume Chrystian Guy, pionnier du Web au Québec, vice-président du Groupe DAC et fondateur du premier répertoire de sites Web d’ici en 1995, la Toile du Québec. Il est perceptible partout. Collectivement, nous allons nous adapter à ces transformations, comme nous l’avons fait dans l’histoire face à d’autres grandes transformations, mais ceux qui n’arriveront pas à le faire vont sans doute être laissés pour compte ».


Comprendre et maîtriser les codes pour participer à la construction du sens et de la réalité qui s’opère en groupe, dans une société : l’enjeu est de taille, comme l’a démontré l’avènement de l’écriture à une autre époque. Face aux lettres, une élite s’est alors formée, tout comme le concept d’analphabète, qui s’y oppose. Et les grandes lignes de cette dualité, qui persiste encore aujourd’hui, trouvent facilement leur chemin dans les univers numériques.


« Il y a une base à maîtriser pour faire face au présent numérique », estime M. Di Cosmo, qui milite depuis des années pour l’apprentissage à l’école des bases informatiques et informationnelles qui façonnent nos sociétés. Il appuie d’ailleurs le programme d’enseignement canado-néo-zélandais baptisé Computer Science Unplugged (la science informatique débranchée, http://www.csunplugged.org), qui cherche à faire entrer dans les petites têtes blondes, dès le primaire et théoriquement, les bases de l’informatique : comment un ordinateur est structuré, comment il influence la structure de l’information, comment cette information circule en réseau. En gros.


« Pas besoin d’être un expert en informatique pour fonctionner en société, dit-il. Mais il faut toutefois savoir ce qu’est un algorithme, avoir une connaissance de base du langage informatique, comprendre le concept de cryptographie, peut-être même savoir écrire un petit bout de programme informatique… »


Chrystian Guy estime qu’il n’est pas nécessaire d’aller si loin, toutefois. « On peut conduire une voiture sans connaître le fonctionnement d’un moteur, dit-il. Ne pas savoir coder ne devrait pas être un si grand désavantage que ça pour un individu. Par contre, ne pas connaître les nouveaux codes culturels et sociaux qui reposent désormais sur cet encodage informatique, là, c’est un véritable handicap. »


Ces codes ont une portée qui va au-delà de l’écriture d’un message en moins de 140 caractères ou de l’aptitude à partager une vidéo par l’entremise de YouTube, croit M. Di Cosmo. « Nous sommes aujourd’hui, collectivement, à la croisée des chemins, dit-il. Est-ce que nous nous souhaitons, à nous et à nos enfants, de devenir des utilisateurs passifs d’une technologie qui est en train de changer radicalement les fondements de la société ? Ou bien, voulons-nous devenir des utilisateurs actifs capables de créer des choses nouvelles avec cette technologie ? »


Et bien sûr, même si l’humain aime de plus en plus se reposer dessus, ce n’est certainement pas une machine qui détient la réponse à ces questions.